Mon dernier colocataire (French Edition)
8 Blake Baldwin
Les rayons du soleil me chatouillent le visage. Les images de la veille me reviennent en mémoire. Merde ! Je n’ai pas été aussi proche d’une femme depuis… Ça fait tellement longtemps que je n’arrive pas à m’en souvenir. L’ambiance au LAVO était intense et déchaînée. Je n’aurais pas pensé ça en les rejoignant. Par contre, j’ai vraiment l’impression d’avoir perdu la main. Ma tête me fait souffrir comme à la fac. Je n’aurais pas dû boire autant de verres flambés, même s’ils étaient délicieux. Comment Michele a-t-elle pu savoir que ça me plairait ? Elle ne me connaît pas. Est-elle le genre de personne à pouvoir lire dans l’âme ? Cela est sûrement dû à son travail, mais cela reste tout de même impressionnant.
J’inspire profondément et roule sur le côté pour sortir du lit. J’enfile un jogging et un tee-shirt ample pour quitter la pièce. Je n’entends aucun bruit. Est-ce que les filles sont debout ? À mesure que j’approche de la salle de bains, je perçois leur voix. Elles chuchotent sûrement pour ne pas me réveiller.
— Vas-y, dis-moi ce que tu as analysé, je suis curieuse.
— Ce n’est pas mon client, je ne travaille pas là…
— Allez, ne te fais pas prier, tu le fais tout le temps.
— Il t’intéresse finalement ? questionne Michele.
Mes pas ralentissent la cadence à mesure que je marche pieds nus dans le couloir. Sont-elles en train de discuter de moi ?
— Je suis curieuse de savoir si tu as deviné autre chose que le fait qu’il aime le gingembre, glousse Amy.
Grâce à cette information, je suis persuadé qu’elles parlent de moi. Ça ne fait aucun doute.
— C’est… un homme indépendant. Il n’a besoin de personne et il peut entreprendre.
Elle est bonne juge.
— Oui, mais il est plutôt… tu sais ?
— Il n’y a qu’une chose qui t’intéresse ! s’amuse Michele.
— Avec tous ces muscles cachés, je me serais trompée sur la marchandise au premier regard.
— Il est torride. Je suis certaine qu’il sait quoi faire dans une chambre.
— Tu dis ça parce qu’il a six ans de plus que nous ?
— Non.
Les filles rigolent. Oh, je ne suis pas sûr de vouloir en entendre plus. Je les entends se sécher les cheveux. L’appareil tourne quelques minutes et s’arrête. Je suis totalement immobile dans le couloir. Si elles sortent maintenant, j’aurai bien du mal à expliquer ce que je fais là.
— Je crois qu’il avait beaucoup d’assurance.
— Avait ? questionne Amy.
— Il en a toujours, mais je pense qu’il serait du genre jaloux.
— Je ne vois pas pourquoi.
— Bon, dépêche-toi un peu, râle la blonde.
Je poursuis mon chemin jusqu’à la cuisine pour éviter d’être surpris. Est-ce que je suis un type jaloux ? Je ne crois pas. Non, j’en suis sûr. J’allais naturellement préparer le petit déjeuner lorsque je me rends compte que je n’ai pas eu le temps de faire des courses et que je ne sais pas comment Michele veut que l’on s’organise. Allons-nous faire les courses chacun pour soi ? Faire un pot commun ? Les deux en même temps ?
Avant que je n’aie pu me décider, les filles arrivent dans la pièce.
— Ah, salut, Blake !
Michele s’approche de moi et ouvre le placard entre nous. Amy s’installe autour de la table.
— Bonjour, les meilleures New-Yorkaises, vous avez bien dormi ?
Je m’écarte pour laisser la place à Michele d’évoluer dans la cuisine. Elle sait parfaitement où tout se trouve et j’ai la sensation d’être un étranger, et c’est ce que je suis.
— Amy a ronflé toute la nuit…
— Je respire fort, c’est tout !
— Et toi ? Tu veux un expresso ?
Dans son legging noir surmonté d’un tee-shirt, trois tailles plus grandes qu’elle, elle appuie sur la machine à café.
— Je me demandais comment nous nous organiserions pour les courses.
— Ça dépend.
Elle me tourne le dos pour attraper le sucre et un paquet de biscuits qu’elle jette à Amy.
— Si tu es du genre à savoir partager, on peut les faire une semaine chacun.
— J’ai été marié six ans et avant ça, j’étais dans une confrérie. Chez moi, j’ai deux grandes sœurs.
— OK, alors on partage.
Derrière-moi, elle murmure à son amie que je cuisine.
— Cent dollars par personne par semaine, c’est assez à New York ? Ou il faut plus ?
— Je te rendrai la monnaie, me dit Michele. Sauf si tu es un gros mangeur.
— Oui, j’ajouterai si ce n’est pas suffisant.
— D’accord. Je te donnerai les bonnes adresses tout à l’heure, à moins que tu veuilles m’accompagner pour les premières.
Je hoche la tête en passant une main sur mes joues.
— Ça semble bien d’y aller ensemble. Tu aimerais que je cuisine le soir ?
— Si tu veux, mais je finis souvent tard.
— Surtout quand Gregory l’appelle, murmure Amy en levant les yeux au ciel.
Je souris en me demandant qui est ce mystérieux Gregory. Est-ce que c’est son petit copain ? Elle n’en a pas fait mention si c’est le cas.
— Tu pourras réchauffer ton assiette.
— OK. Tu avais d’autres questions ?
— Tu vas faire un planning pour la salle de bains ?
— Tu commences à quelle heure ?
Elle remplit nos trois tasses, sert son amie puis moi et s’installe sur une chaise.
— Il faut que je sois là-bas à sept heures trente maximum.
— Tu pourras l’occuper le matin, je débute plus tard.
— Parfait.
Je m’assois à côté des filles pour boire mon café. Amy fourre un biscuit dans sa bouche.
— Tu appelles Damian ou je m’en charge ? questionne-t-elle.
— Je le fais.
Elles partagent un regard entendu. Damian ? La liste des noms d’hommes ne fait que s’allonger.
— Il y a un endroit où je pourrais courir ?
— Absolument. Central Park n’est pas loin, répond Michele.
— Sinon tu as John Jay Park.
— Ah oui, aussi, approuve la blonde.
— Merci.
Je me lève lorsque j’ai fini mon café, lave ma tasse et la laisse sécher sur l’égouttoir prévu à cet effet.
Je retrouve Michele du regard et questionne :
— Je peux utiliser la salle de bains ?
— Oui, bien sûr.
Je fais un saut dans ma chambre pour prendre mes vêtements avant d’aller sous la douche. Face au miroir, je me coiffe lorsque ma montre me signale un SMS. J’en prends connaissance immédiatement. À part ma fille, personne ne m’écrit aussi tôt.
« Papa, on peut se voir aujourd’hui ? »
Gabrielle a encore dû emprunter le téléphone de sa mère. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je sors de la salle de bains et tombe nez à nez avec Michele. Nos regards se croisent longuement. Je ne m’attendais pas à la voir si proche de moi ce matin, pas après toutes les danses que nous avons partagées hier soir, jusqu’aux premières lueurs du jour. Et ce n’était pas les chorégraphies sages que deux inconnus partagent, non, j’avais l’impression que nous faisions ça tous les week-ends depuis une éternité. Michele a un petit sourire sur les lèvres. Elle reprend son chemin vers sa chambre sans ajouter quoi que ce soit.
Je fronce les sourcils en me rappelant que je dois appeler Erika. Lorsque j’ai mon smartphone en main, je ferme les paupières en priant que ma fille ait toujours le mobile avec elle, parce que je ne veux vraiment pas discuter avec Erika après ce qu’elle a osé me demander.
Deux sonneries se font entendre.
— Gabriella ? Qu’est-ce que tu fais avec mon portable ? Donne-moi ça.
Le téléphone change de propriétaire et la voix d’Erika devient plus audible.
— Blake ?
— Oui, Gabriella m’a envoyé un message. Elle a envie de me voir.
Mon ex-femme souffle au bout du combiné. Je l’écoute marcher et fermer une porte.
— Nous nous sommes disputées.
Je reste silencieux. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai encore ces fameux cocktails dans les veines, mais je ne sais pas de qui elle parle.
— Avec Gabriella ?
— Qui sinon ?!
Une nouvelle fois, elle souffle.
— Depuis que tu es là, elle répond et refuse d’obéir à Tracy. Elle ne range plus sa chambre et elle a décidé d’arrêter le ballet ! C’est de ta faute.
Avant de m’emporter, j’inspire longuement par le nez. Je comprends mal en quoi tout ça est de mon fait. Mais soit ! Si ça me permet de parler avec ma fille.
— Est-ce que je peux venir la chercher ?
— Elle est punie !
— Mais…
Elle ne peut pas la punir de me voir ?! Merde ! Erika me… Avant que je n’aie pu rétorquer, le souffle de mon ex-femme se fait à nouveau entendre.
— Et Rango n’arrête pas de sortir de son terrarium ! Je n’en peux plus de ce maudit serpent. Tu dois le prendre.
— Quoi ? Mais enfin, c’est son…
— Tu as bien un appartement, non ? Alors tu le récupères demain entre tes cours.
Elle n’est pas sérieuse ?
— D’accord, ne t’énerve pas. Passe-moi Gabriella, je vais lui parler.
La porte s’ouvre et Erika crie le prénom de notre fille. Le smartphone change de main.
— Tu viens me chercher ?
— Eh poussin, ça ne va pas être possible. Je t’ai dit que j’ai trouvé un nouvel appartement.
— Oui, je me souviens.
Je m’assois sur le matelas en fixant la seule fenêtre de la pièce.
— Eh bien, j’ai plein de choses à faire, à commencer par faire des courses et plein de papiers.
— Mais je serai sage ! Je te promets.
Je me laisse tomber sur le lit en soufflant par le nez. Mes yeux sont rivés sur le plafond.
— Maman m’a appris que tu ne voulais plus faire de ballet.
— Je veux faire du hockey, comme avant, comme quand on habitait Virginia.
— Tu sais, princesse, tu peux aussi faire les deux. Tu n’es pas obligée de choisir. Tu comprends ce que j’essaie de dire ?
— Non.
Sa petite voix me fait sourire. Je l’imagine bien assise sur son lit à réfléchir à ce que je lui formule.
— Eh bien, tu peux être à la fois une super hockeyeuse et faire du ballet.
— Maman dit que c’est pas possible.
— Et Tracy, elle dit quoi ?
Gabriella souffle.
— Elle dit que maman devrait me laisser faire comme j’ai envie.
— Tu sais quoi, poussin ? Je vais venir chez toi un soir et ta mère, Tracy et moi, on discutera pour trouver une solution.
— C’est vrai ?
J’inspire une nouvelle fois et essaie de sourire.
— Bien sûr et si Tracy est de notre côté, c’est sûr que maman acceptera.
— D’accord, tu es le meilleur, papa !
Je joue avec ma lèvre inférieure entre mes dents. OK ! Maintenant il faut que je parle du sujet le plus délicat…
— Comment ça se passe avec Tracy et maman ?
— Moyen.
Je l’imagine bien hausser les épaules en faisant une petite grimace.
— Pourquoi ?
— Tracy, elle est méchante.
Je me redresse instantanément en sentant mon cœur s’emballer.
— Avec toi poussin ?
— Non, avec toi. Elle croit que j’entends pas, mais je comprends tout ! Elle était pas contente quand tu m’as ramenée.
— Ma princesse, tu sais que Tracy t’aime beaucoup. Les histoires de grandes personnes, c’est toujours compliqué, mais toi, tu dois écouter ta mère, Tracy et moi.
Elle souffle longuement dans le combiné.
— Ça veut dire que je dois ranger ma chambre ?
— Oui, poussin. Mais je viendrais vite te voir et nous parlerons avec maman.
— D’accord. Merci, papa.
Je souris amèrement.
— Je t’aime, ma princesse.
— Moi aussi, plus gros qu’une baleine !
— Wouah, c’est énorme, une baleine.
Gabriella rigole au bout du fil et ça me rassure un peu. Quand j’aurai suffisamment économisé et que je pourrai m’acheter une maison, je ferai appel pour avoir la garde partagée.
— Je te laisse, passe une bonne journée.
— Toi aussi, papa !
Je raccroche en déglutissant. Il va falloir que je parle avec Erika et Tracy. Génial ! Je suis sûr qu’elles étaient en colère que j’aie refusé leur requête. Franchement, il y a de quoi non ? Peut-être que je devrais demander son avis à l’une de mes sœurs, mais elle le prendrait mal. Anita serait capable de venir jusqu’ici et Riley de contacter ses amies dans la police pour embêter Erika et Tracy. Je n’ai pas vraiment besoin de ça.
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