Mon dernier colocataire (French Edition)

Violine Wolf · Chapitre 32 sur 44

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Mon dernier colocataire (French Edition)

32 Blake Baldwin

 

— Je te remercie de me prendre comme ça sur le tard.

Je m’installe sur le fauteuil devant le miroir. Je l’ai appelé à la dernière minute entre deux cours ce matin pour savoir s’il pouvait me prendre à midi. Le lundi, j’ai toujours une pause plus grande. Damian me sourit. Il prépare son matériel.

— C’est normal. Comment vas-tu ?

— Super et toi ?

S’il adopte un air joyeux, je vois dans ses yeux bien autre chose.

— Ça va.

— J’entends qu’on n’est pas proches, mais tu peux me parler si tu as besoin.

— J’ai discuté avec Michele, me dit-il. Mais c’est gentil, je t’aime bien.

Je lui offre un sourire sincère. Il s’avance et m’applique un produit qui sent super bon. Je ne me suis pas occupé de ma barbe depuis un moment. C’est devenu n’importe quoi. Damian est très consciencieux. Il me soulève le menton et restructure la ligne sous ma mâchoire pour en accentuer son marquage. Je profite qu’il s’éloigne pour lui confier.

— Quand ma femme m’a trompé, je n’y croyais pas. On sortait ensemble depuis le lycée, on venait d’avoir une fille et pour moi… tout roulait.

— Heureusement qu’on n’a pas d’enfant, murmure-t-il. Ça me rendrait fou.

— Mais j’ai commencé à découvrir des trucs étranges, tu vois ?

— Oui, je comprends parfaitement de quoi tu parles, je n’ai pas besoin d’un dessin.

— Pardon, je ne voulais pas paraître intrusif.

Je n’ai jamais discuté de cette période à quiconque, ni ma famille ni mes amis, encore moins mes collègues. Je me sentais comme le gros dindon de la farce. J’étais cocu…

— Je suis un peu sur les nerfs, je n’ai pas envie d’en parler.

— Il n’y a pas de souci, je comprends.

— La prochaine fois, invite-moi dans un bar. Je n’aime pas trop bavarder lorsque je rase mes clients, me dit-il en sortant sa lame.

— OK.

Je me tais pour le laisser travailler. Il est net et précis. Au bout de dix minutes, il en a terminé avec ma barbe et mes cheveux. Je quitte le fauteuil et le suis jusqu’à la caisse. Mes yeux bifurquent sur la pendule. Merde, je n’aurai pas le temps de manger. Je lui sors le prix indiqué sur le comptoir et m’excuse.

— Je suis désolé, il faut que je file.

— À plus, Blake.

Je prends les transports en commun pour rejoindre Caedmon School. Heureusement pour moi, il n’y a aucun problème sur la ligne. J’arrive dans la salle des profs et retrouve ma collègue Miranda. Aujourd’hui, elle est en compagnie de l’enseignant Spencer Sawyer.

— Ouh, il y en a un qui s’est fait beau.

Je rigole aux mots de Miranda. 

— Tu connais une bonne adresse ? interroge Spencer.

— Oui, c’est un ami. Attends.

Je cherche la carte de son salon et la tends à Spencer.

— Merci.

— De quoi est-ce que vous parliez ?

Ma question attire l’attention de Miranda.

— De savoir avec qui le coach Brutus avait rendez-vous.

Elle donne un coup de tête vers l’éducateur sportif qui s’appelle en réalité Corey Vaughan. J’ignore pourquoi il a hérité de ce surnom. Enfin… Peut-être est-ce parce qu’il est imposant ? Je retrouve mes collègues et les invite à poursuivre d’un signe de la tête.

— Nous hésitons sur français ou mathématiques.

Je trouve les professeurs concernés. Elles sont toutes les deux dans un coin opposé de la salle et se toisent en chien de faïence.

— Et vos pronostics, c’est quoi ?

— Spencer penche pour français et moi l’autre. Tu nous départages ?

J’observe mes collègues dans les yeux.

— Elles ne le regardent pas du tout. Je crois que vous vous trompez tous les deux.

Avant que l’un d’eux ne puisse ajouter quelque chose, la cloche retentit.

— On en reparle à la pause demain midi !

Miranda me fait beaucoup rire.

— Merci pour le salon, j’appellerai de ta part.

Nous nous quittons pour regagner nos classes respectives. J’ai tellement hâte d’être déjà le soir pour rejoindre Michele.

Ça fait un mois que je suis dans cette école. J’ai réussi à cerner les élèves qui avaient du potentiel et ceux qui n’en avaient pas un gramme. Même si je ne fais aucune préférence et que j’essaie de n’avoir aucun favori, je dois bien avouer que c’est raté.

Heureusement, il n’y a pas beaucoup d’heures de cours. Le lundi, la chorale utilise la classe de musique. Parfois je reste aider, mais là j’ai trop envie de rentrer pour rejoindre Michele. 

L’appartement n’est qu’à huit minutes de l’école. Il est dix-huit heures quinze. Le soleil décroît déjà. Lorsque je franchis la porte, je m’étonne qu’il soit dans le noir. Michele m’a dit qu’elle travaillerait sur son projet aujourd’hui. D’habitude, elle aime aussi avoir de la musique. Quelque chose ne tourne pas rond. Je retire mes chaussures et retrouve la jeune femme dans le salon. Elle est assise sur le sofa enroulé dans son plaid Stitch.

— Michele ?

— Oh, tu es rentré. Ça va ?

Elle appuie sur la télécommande pour mettre son film en pause. Les rideaux de la pièce sont tirés. Elle s’est fait du popcorn il y a un moment si j’en crois ce qu’il reste dans le saladier. Je prends place à ses côtés, inquiet.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai terminé plus tôt, j’étais fatiguée.

Elle m’offre un sourire.

— Je n’ai pas l’habitude de me lever si tôt, moi.

— Tu es sûre ?

J’entends bien qu’elle m’a répondu, mais son ton n’est pas comme d’habitude. Normalement, il a cette petite note joyeuse.

— Tu veux regarder la fin avec moi ?

— Oui.

Je m’installe plus confortablement contre elle. Michele partage son plaid avec moi et se blottit dans mes bras. Je sais qu’il y a quelque chose qu’elle ne m’avoue pas. Pourquoi ne m’en parle-t-elle pas ? Est-ce parce que notre relation n’est pas encore assez profonde ? Elle sait quand même que je suis là pour elle, non ? Je veux dire, je ne l’ai pas vraiment explicité, mais… ça se voit. Incapable de me concentrer sur le film qui passe sur l’écran, je questionne. 

— Tu me le dirais si c’était un truc grave ?

Elle loge sa tête plus confortablement contre mon épaule et enserre ma taille.

— Je n’ai pas envie d’en parler, bébé.

Dans ma poitrine, mon cœur accélère. C’est la première fois qu’elle m’appelle avec ce surnom et ça me fait quelque chose, mais sa réponse me chagrine. L’émotivité dans sa voix ne m’est pas habituelle. Je comprends que c’est plus important qu’elle ne veut bien me l’avouer. Je passe une main sur son dos et la cajole.

— D’accord, mais je serai là quand tu en auras envie et besoin. 

— Merci.

Je poursuis le mouvement hypnotique de mes doigts contre sa peau chaude et douce. Michele sanglote soudain.

— Il m’attaque en justice.

— Comment ça ? Qui ?

Je déteste l’entendre pleurer. Ça remue quelque chose en moi qui n’aime pas être touché.

— Taylor. Il m’a fait parvenir un recommandé.

Je recule pour apercevoir son visage.

— Ses avocats disent que j’ai abandonné mes engagements et qu’il y a préjudice.

— Quoi ? Pas du tout, c’est ridicule. Ce type te harcelais !

— J’ai…

— Non, mon ange, il n’a aucun intérêt à te poursuivre, il est en tort.

— La dernière fois que je l’ai vu, ça s’est mal passé. Après ça je n’ai plus honoré les services pour lesquels il m’a payée.

Mon instinct protecteur rugit en moi. J’essaie de me calmer pour lui apporter mon aide. Comment ça, ça s’est mal déroulé ? Qu’est-ce que ce porc a osé lui faire ? Michele essuie ses larmes et repose sa tête contre mon épaule. Je caresse ses cheveux pour tenter de la réconforter.

— Tu veux bien me dire ce qu’il t’a fait ?

— Je lui ai livré une ceinture avant notre sortie au rooftop. Il a tenu à ce que je l’aide à l’essayer.

Les battements de mon cœur accélèrent à l’entente de ces mots. Je n’ose pas imaginer la suite. J’ai peur de ses prochaines paroles. Je vais tuer ce mec !

— J’ai refusé. Je sais très bien ce qu’il avait en tête, mais ça a dégénéré.

— Dégénéré comment ?

— Il a perdu son pantalon, puis il s’est rhabillé en me coinçant dos à la sortie. Il a essayé de m’embrasser et j’ai… Je lui ai balancé mon genou dans les parties avant de partir.

J’inspire profondément par le nez pour me calmer. Si je m’écoutais, je bondirais de ce canapé pour aller retrouver ce porc et je lui foutrais mon poing dans la gueule.

— Je lui ai rendu son argent. Il m’avait fait un virement pour me forcer à travailler pour lui tout le mois après notre dernière séance shopping. Il savait que je romprai le contrat, mais… j’ai mal fait mes contrats. Un service payé est dû.

— Non, non, mon ange. Pas si l’une des parties est un putain de connard. Tu lui as rendu son argent, l’accord est donc caduque. C’est tacite. Tu veux que j’aille le voir ?

Devant son silence, j’ajoute.

— On appelle Amy, qu’elle te tienne, compagnie ce soir et je vais trouver ce type dans son bureau.

Elle serre ses doigts contre mon buste.

— Je ne sais pas. Je ne veux pas aggraver la situation.

— Ça ne va rien aggraver du tout. Je te promets.

Elle inspire lourdement et relève la tête vers moi. Son visage est triste et ses yeux sont rouges. Je n’aime pas la voir dans cet état.

— Je me sens tellement stupide, me confie-t-elle.

— Quoi ? Non, non, non, enlève-toi ça de l’esprit. Tu n’es pas plus bête qu’Amy qui s’est fait avoir par ce connard d’Alessandro. Ce Taylor est un porc qui se sert de sa place et de sa position pour t’intimider.

— D’habitude, c’est moi qui défends les autres.

Je lui offre un sourire réconfortant.

— Je sais, ma lionne, mais je suis là pour toi maintenant.

Michele se hisse à mes lèvres pour me donner un baiser lourd de sens.

— Tu peux me faire voir le courrier ?

Elle se lève en évitant mon regard, contrariée par cette situation, et file dans sa chambre. Je l’entends fouiller dans ses affaires avant de revenir avec le document.

— Tiens…

J’observe la feuille longuement. Je suis habitué aux papiers d’avocats à cause du divorce et de la garde pour Gabriella. Debout derrière le canapé, Michele étudie mon visage.

— Je vais aller le voir avec ça, OK ?

— D’accord, murmure-t-elle.

— Tu veux que j’invite Damian et Amy ?

— Je vais appeler Amy, ne t’en fais pas.

Michele est mal à l’aise. Elle n’aime pas déléguer, encore moins ses problèmes. Avant que je ne la dépasse, elle me retient et m’embrasse une nouvelle fois.

— Je reviens vite.

Je lui souris et sors. Je ne m’embête pas à prendre les transports en commun, je commande un Uber pour me rendre au financial district et trouver le bureau de cet homme.

Il me faut vingt minutes pour y arriver.

— Monsieur. Avez-vous rendez-vous ? question la secrétaire.

— Oh, c’est à dire que non, mais je suis mandaté par Michele Jones.

— Oh…

Son attention change. J’y lis une forme de sympathie. Elle me laisse passer en regardant ailleurs. J’ouvre le bureau et découvre un homme d’affaires dans un costume hors de prix.

— Qu’est-ce que… Vous ne pouvez pas entrer ainsi, monsieur…

— Je viens de le faire. Je suis Blake Baldwin.

Le quarantenaire se redresse de son beau fauteuil.

— Que puis-je pour vous, monsieur Baldwin ?

D’une main, j’expose la lettre devant son gros nez.

— Pour commencer, savez-vous que la fraude est un délit fédéral puni par la loi ? 

Il serre la mâchoire en levant les yeux sur les miens. Il ne s’attendait visiblement pas à ce que ce soit moi qui lui rende visite.

— Ce n’est pas votre unique crime, le harcèlement sexuel et l’intimidation aussi. Je me demande vraiment ce qu’en penseraient vos clients ou vos partenaires financiers.

Ses grosses joues deviennent rouges tout comme les veines de son cou.

— Et qui sait, peut-être que ma petite amie n’est pas la seule à avoir eu ce genre de courrier.

— Donnez-moi ça, rage-t-il en essayant de l’attraper.

D’une poigne forte, j’agrippe son col. De l’autre, je range l’enveloppe dans ma veste. Je le repousse jusqu’au mur et le tiens en respect.

— J’en conclus donc qu’elle n’est pas la seule. Combien pensez-vous qu’elle pourra réclamer pour préjudice moral, physique et financier si tout cela en arrivait jusqu’à la justice, monsieur Taylor ?

Il tente de réajuster son costume sans perdre la face malgré la posture dans laquelle il se trouve.

— Le message est bien passé, monsieur Baldwin.

— Oui, sûrement, mais ce n’est pas suffisant. Vous allez sortir votre carnet de chèques. Et en faire un au nom de Michele, pour son travail exceptionnel et efficace malgré votre comportement de gros porc dégueulasse. Nous nous sommes bien compris, monsieur Taylor ?

Je le relâche et en le poussant vers son bureau.

— Ne lésinez pas sur les zéros.

L’homme d’affaires aux joues rouges bougonne, mais s’exécute tout de même. Je ne le quitte pas des yeux. Lorsqu’il a signé le chèque, il me le tend de mauvaise grâce. J’y découvre la somme de cinquante mille dollars. Si Michele l’avait poursuivi, il aurait perdu bien plus. Il est toujours gagnant, mais je m’assurerai que sa carrière soit terminée. Dès que Michele aura encaissé le chèque, j’enverrai un SMS à Tracy pour qu’elle fasse marcher ses relations. Je quitte le bureau sans me retourner. Je m’arrête devant sa secrétaire.

— Peut-être devriez-vous trouver un nouvel emploi, mademoiselle.

Elle acquiesce. Je me dépêche de rentrer à la maison. Dès que je passe la porte, j’abandonne mes chaussures et rejoins les deux femmes dans le salon. Elles tournent le visage vers moi et je souris à Michele.

— C’était une erreur dans les dossiers.

J’approche et lui tends le chèque.

— Voilà ce qu’il voulait envoyer.

Sa mâchoire se décroche. Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle a sous les yeux.

— Mais… mais… comment as-tu fait ?

Elle redresse la tête en montrant son trésor à son amie. Dès qu’Amy l’a entre les mains, Michele me saute au cou.

— Merci ! Merci !

Ses lèvres trouvent les miennes avec une énergie nouvelle. Elle serre fort ses jambes autour de ma taille.

— Tu es le meilleur.

— Tu le mérites et plus encore.

Elle reprend ses esprits et me libère avant de bondir près de son amie. Elle lui tire le chèque des doigts.

— Je sais déjà ce que je vais faire avec ça !

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