Mon dernier colocataire (French Edition)
5 Michele Jones
Blake n’avait pas l’air bien. Je sors de l’immeuble en songeant aux traits de son visage. Cette journée avec sa fille l’a peut-être mis aux anges, mais ça a dû mal se passer avec Erika. Ses émotions ne devraient pas autant m’atteindre. Je le connais à peine. C’est tout moi de toujours me disperser et de m’occuper des autres avant de penser à moi. S’il y a bien une chose qui ne m’a jamais servi, c’est bien ce trait de caractère. Je le dois à ma mère, ou à mon éducation… La plupart du temps, ma capacité à faire attention à chaque détail est une force, surtout dans mon travail, mais c’est très envahissant dans ma vie privée parce que je prends tout à cœur.
Je décroche mon téléphone lorsqu’Amy s’engage dans ma rue. Elle fait un arrêt minute pour que je grimpe dans sa citadine.
— J’avais si hâte d’être ce soir ! Damian ne va jamais en revenir !
J’attache ma ceinture, amusée par son enthousiasme.
— Rassure-moi, tu ne lui as rien dit cette année ?
— Rien du tout ! C’était si dur, surtout quand il me faisait sa tête de chien battu, déprimé et désespéré de prendre un an supplémentaire.
— Il déteste vieillir, dis-je. C’est comme ça depuis qu’il a dépassé les vingt-cinq ans.
— Mouais, sa rupture y est pour beaucoup aussi, ajoute Amy.
J’approuve. Parler de la vie sentimentale de notre ami est l’un de nos sujets préférés. Damian n’a aucun secret pour nous. Il est si sensible et tellement émotif ! J’adore lorsqu’il s’étend sur ses sentiments autant que ça me rend dingue. C’est un petit frère pour moi et quand l’un de ses date lui brise le cœur, j’ai envie de le tuer ! Morgan compte parmi ceux-là.
— Il imaginait qu’à vingt-huit ans il aurait eu une demande en mariage et qu’il serait en train d’acheter un bien immobilier, dis-je.
— Quel crétin, l’autre là…, souffle Amy. J’espère que la soirée qu’on lui réserve va lui changer les idées.
— C’est sûr ! Il attend l’occasion d’aller au LAVO depuis qu’il est majeur !
— Toi aussi, non ?
Je rigole.
— Je l’ai bien mérité après cette semaine de folie !
— Je n’en reviens pas qu’il t’ait invitée.
— Ce n’est pas le pire ! J’ai dû lui mentir pour le couper net dans son élan.
— Tu lui as annoncé que tu as un mec.
Je lui jette un regard lourd de sens. Cette réponse est une évidence !
— J’ai dit qu’il s’appelait Blake.
— Michele !
Amy explose de rire. Je ne peux pas m’empêcher de l’imiter.
— Quoi ? C’est tout ce que j’avais en tête à ce moment-là !
— Ton nouveau colocataire t’a fait forte impression, on dirait.
— Arrête. Ce n’est pas du tout ce que tu crois. Il me fallait quelque chose de crédible pour Gregory et si j’avais cité le nom de l’un de mes ex, il ne m’aurait pas trouvé convaincante.
— Oui, oui.
Ma meilleure amie immobilise la citadine sur un parking à proximité du club qui ouvre ses portes à vingt-trois heures. Damian approche de la voiture. Une chance qu’il se mette toujours sur son trente-et-un ! Le grand brun musclé nous offre une accolade. Je remarque tout de suite qu’il a utilisé le parfum qu’Amy lui a recommandé d’acheter la semaine dernière dans la boutique où elle travaille. Elle est d’excellent conseil.
— Pourquoi on ne va pas chez l’Italien, comme d’habitude ?
— Parce que c’est ton anniversaire, nigaud, dis-je en le poussant.
Damian pose le regard sur nos jambes dénudées. Il les remonte lentement avant de trouver nos yeux.
— Vous avez rendez-vous ou quoi ?
— On sort avec le plus bel éphèbe de la ville !
Amy lui prend le bras gauche. Je m’empare du droit et nous entrons dans le restaurant. Lorsqu’il s’assoit autour de la table, je remarque que notre ami a cet air pincé. Il se frotte nerveusement le sourcil en nous jetant des regards furtifs.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Morgan et moi, on s’est réconciliés.
Je le fixe durement, si durement qu’il cherche refuge dans les yeux noirs et profonds d’Amy. Elle remue la tête négativement. Nous approchons nos chaises de lui.
— Tu avais dit que tu ne céderais pas après ce qu’il s’est passé, dis-je.
— Ouais, mais je l’aime… C’était une dispute stupide et on a beaucoup parlé.
Et Morgan l’a eu par les sentiments. J’inspire lourdement. Damian est du genre fragile qui fait fondre les hommes autant que les femmes ! Il ne se rend même pas compte combien c’est agaçant et combien sa bouille d’ange est dévastatrice.
— Comment s’est-il excusé ? interroge Amy.
— Très bonne question.
Les autres profitent toujours de la sensibilité de Damian. Je suis vraiment ennuyée pour lui. Il choisit toujours les pires mecs ! Nous sommes pareils là-dessus…
— Il m’a invité à dîner et il m’a longuement parlé.
— Et tu as été convaincu.
— Oui.
— Pourquoi es-tu si mal à l’aise ?
Ma question le rend doublement nerveux.
— Parce qu’il m’a demandé de lui réserver ma soirée pour mon anniversaire.
— Damian ! s’insurge Amy.
— Je lui ai annoncé que je dînais avec vous, ne vous énervez pas !
Je rigole.
— Tu ne sais pas ce que tu vas louper, mon petit chat.
Il pose les yeux sur moi.
— Je ne te dirai rien. Tu fais ce que tu veux, mais nous, on ne va pas décommander.
Je pourrais dire que j’ai l’impression qu’il m’a planté un couteau dans le dos, mais je n’arrive pas à lui en vouloir. Je suis inquiète pour lui. Il va falloir que j’aille parler à Morgan. Amy semble lire dans mes pensées. Elle m’adresse un sourire complice et nous profitons du repas tous les trois en nous racontant notre semaine jusqu’à ce que notre meilleur ami s’éclipse.
Amy et moi commandons un deuxième café pour profiter de la table encore un moment. Et que l’heure tourne !
— Tu crois que ça va bien se passer pour lui ?
— Ce soir, oui, répond Amy. Ils vont passer une super nuit. Et nous aussi.
J’approuve.
— Pourquoi n’appellerais-tu pas Blake ?
— Pourquoi ?
Elle hausse les épaules.
— Faire connaissance, être sympa.
Lui changer les idées. J’hésite. Nous nous connaissons à peine. Est-ce qu’il n’est pas un peu tard pour une invitation de dernière minute ? Comment la prendrait-il surtout ?
— Tu as peur qu’il craque pour toi ?
— N’importe quoi !
Amy glousse comme une dinde. Je lève les yeux au ciel en attrapant mon téléphone.
— Il a une fille de six ans. Il a déménagé à New York pour pouvoir la voir.
— Oh…
Son soupir attendri disparaît à la faveur d’un large sourire coquin.
— Et tu penses que parce qu’il est père il n’admire plus les belles choses qui l’entourent ?
— Tu sais quoi ? Je vais l’inviter et tu tenteras ta chance avec papa.
Fière de ma répartie, j’appelle Blake devant le regard sombre et pénétrant d’Amy. Cette discussion la distrait et moi aussi. Nous sommes toutes les deux au fait que mon colocataire n’est pas notre type. C’est juste pour être sympa et s’amuser !
— Michele, tu as besoin de moi ?
— En fait, je me demandais si tu avais envie de nous rejoindre, mon amie et moi. On a une place pour le LAVO et on a pensé à toi.
— OK, mais c’est quoi, LAVO ?
Penchée sur le téléphone contre mon oreille, Amy se pince les lèvres.
— Une discothèque. Tenue de soirée obligée. C’est l’une des meilleures de la ville, haut de gamme, dis-je.
— D’accord, je me prépare et j’arrive.
— Ça marche, écris-moi quand tu es là.
— Tu vois ! Il aime s’amuser et c’est mieux d’être accompagné par un homme, appuie Amy.
Je lui accorde ce point, mais cette boîte de nuit n’est pas n’importe laquelle. C’est l’un de ces lieux haut de gamme que l’on trouve au cœur de Manhattan. L’expérience est unique et vaut son pesant d’or. Amy et moi économisons depuis quelque temps déjà pour acheter les billets à la date d’anniversaire de Damian. Ce n’était pas une mince affaire ! Au LAVO, le service VIP est de rigueur. De nombreux artistes passent par cette discothèque, comme les meilleurs DJ. Ce soir, ça va être dance !
À vingt-deux heures trente, Amy et moi rejoignons Blake à quelques pas du restaurant dans la file d’attente qui se dresse devant le club. Wow… Amy me donne un coup de coude. Je dois y regarder à deux fois avant d’être sûre qu’il s’agisse bien de Blake face à nous. Il a revêtu un costume intégralement noir, cravate et chemise comprises. Ce choix n’est pas facile à porter, mais il lui va parfaitement. Son petit sourire ravi de nous retrouver le rend plus élégant encore. Il a dans les yeux une légèreté que je ne lui avais pas vue jusque-là.
— Vous êtes assortis, murmure Amy.
Je la fais taire en serrant mon bras contre le sien.
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