Mon dernier colocataire (French Edition)
39 Michele Jones
Il n’est pas rentré et il ne m’a pas écrit. Blake s’est juste volatilisé mercredi soir. Damian m’a appris qu’il était chez lui. Il l’a retrouvé dans un bar. Un peu plus tôt hier, il a parlé à Amy. J’ai été touchée, soulagée et blessée. Il cherche à savoir ce qu’il se passe, même si ce n’est pas en me confrontant. Je l’aime pour ça, autant que je lui en veux. Il prend encore soin de moi alors que c’est moi qui le fais souffrir. Mais je pensais qu’il avait un peu confiance en moi, en mes mots et en ce qu’on partage. J’espérais qu’il ne me laisse pas tomber, mais j’ai l’impression que c’est ce qu’il s’apprête à faire. Ça me fait trop mal.
Il me semblait que Blake avait conscience de l’alchimie qui vibre entre nous, qu’elle lui permettrait de savoir que je ne lui ai pas demandé du temps pour le plaisir. Je me suis peut-être trompée. Erika aurait-elle raison ? Ce qui grandissait entre nous n’était pas une relation ? J’aurais juré que si. Mon cœur me dit que si, mais je vais le perdre…
Je ne sais pas ce qui est pire, qu’il accepte sans me compliquer la vie ou qu’il continue de creuser. Merde ! Ça me rend folle ! Qu’est-ce que j’espérais ? J’aurais dû me douter qu’il réagirait comme ça. Blake agit comme si je l’avais quitté, mais ce n’est pas ce que j’ai fait !
Mon cœur est douloureux. Est-ce qu’il ne voit pas que j’essaie de le protéger ? À sa place, j’aurais été furieuse. Je m’attendais à ce qu’il réagisse mal, je ne sais pas de quelle illusion je me berçais. Il se sent rejeté et il ne comprend pas pourquoi. Ne peut-il pas s’accrocher à mon « je t’aime » ? Ce moment dans ma chambre mardi soir me semblait être le gardien d’un espoir.
Dans le salon d’Amy, ce jeudi en fin d’après-midi, je suis suspendue à mon téléphone. Chaque fois que j’ai essayé de lui écrire, je me suis dégonflée.
— J’ai besoin de sortir. Promets-moi de me changer les idée samedi.
— Ce n’est pas l’idée du siècle, ma chérie.
Je m’adosse à la chaise de la cuisine.
— Je peux au moins dormir chez toi ?
— Bien sûr, si tu y tiens.
— Il a Gabriella en fin de semaine. Nous avions convenu de partager l’après-midi de dimanche ensemble. Je détesterais lui gâcher son week-end aussi.
— Tu ne fais pas ça !
Amy se lève et m’offre une longue étreinte.
— Tu vas aller trouver Erika ? demande-t-elle.
— Si tu savais ce que j’aimerais lui dire !
— Tu devrais peut-être.
Je me raidis.
— Ce n’est pas si simple. Erika a la garde complète de Gabriella. Elle laisse Blake la voir et passer du temps avec elle, mais elle n’est pas obligée. Elle peut l’en priver quand bon lui semblera. Je ne souhaite pas que ça arrive par ma faute.
Je lui ai déjà dit tout ça. J’ai même l’impression de me répéter depuis mardi. Il n’y a aucun moment où mon cerveau se met en pause. Je vais exploser !
— Il est venu me voir, tu sais. Ça veut bien dire quelque chose, plaide Amy.
— Qu’il est adorable, oui ! Franchement, il aurait pu s’énerver, exiger des explications ou tout foutre en l’air… Moi, j’aurais tout foutu en l’air.
Amy se redresse et retrouve sa chaise. Nous sommes surprises par les clés dans la serrure.
— Oh… Je vais vous laisser.
Elle se lève avant que Blake n’ait mis un pied dans le hall.
— Salut, papa ! Laisse la porte ouverte, je file !
Aussi agile que le vent ! Assise autour de la table de la cuisine, je guette le passage de Blake dans le couloir. Nos regards se croisent brièvement. Il va poser ses affaires dans sa chambre. Je n’ai pas trouvé mes soirées aussi désespérément vides depuis mardi. On s’habitue vite à l’amour…
Le malaise ambiant pèse dans l’air.
— Est-ce que tu as eu assez de temps ?
Je ne peux pas rester sur cette chaise. Ses traits expressifs m’attirent vers lui. Que puis-je répliquer à cette question ? J’ai relevé le courrier hier et aujourd’hui, je n’ai pas vu d’ordonnance, et si je lui demande maintenant, il va comprendre.
— Je n’aime pas te savoir loin.
— Tu ne me donnes pas d’explication et tu veux du temps, qu’est-ce que tu attends de moi ?
Il a raison. Je déteste être cette femme ! Je hais Erika.
— Je ne sais pas quoi faire et j’exècre ça. Alors, dis-moi, parce que personne ne me répond.
— J’essaie seulement de te protéger…
— Quoi ? Mais de quoi ?
Je n’arrive pas à soutenir son regard. Le cœur lourd, je traverse la cuisine pour ouvrir le réfrigérateur.
— Attends, mon ange. Je ne comprends pas, explique-moi ce qu’il se passe.
La chaleur de son corps irradie contre le mien. Il s’est rapproché. L’empreinte de ses mains chaudes sur ma taille se rappelle à mon âme. Son souffle rencontre mon épaule.
— Michele. Tu veux me protéger de quoi ?
Je referme la porte et m’adosse à l’appareil pour soutenir son regard. Il n’a jamais été aussi difficile de rester silencieuse devant lui.
— Dis-moi.
— Je ne peux pas, bébé.
— Mais ça n’a pas de sens. Pourquoi ?
J’inspire longuement en passant une main sur mon front. De quelle réponse pourrais-je me contenter à sa place ? Aucune. Mon cœur est prisonnier d’un étau qui ne fait que se resserrer et ses questions ne m’aident pas. Elles ne vont réussir qu’à l’éloigner plus de moi. J’évite son visage et m’écarte de lui à regret.
— C’est encore ce type ? Il souhaite porter plainte contre moi parce que je l’ai agressé ?
— Blake !
Dans le couloir, je fais volte-face. Il se tient à quelques pas de moi. Nous nous affrontons du regard. Pourquoi ai-je crié ? Je suis beaucoup trop tendue ! Je n’y arriverai pas !
— Quoi ?
Je ferme les paupières, le coeur cerné par une peine cuisante.
— Si tu es en danger, je veux le savoir !
Lorsque j’ouvre les yeux, je constate qu’il s’est approché. Ses iris lancent des éclairs. Il est pendu à mes lèvres, attendant mes prochaines paroles. Je le trouve si beau… Sa poitrine se soulève difficilement.
— Je ne suis pas en danger, dis-je doucement.
— Alors pourquoi tu ne dis rien ? Ça n’a pas de sens !
J’aimerais combler la distance qui nous sépare et le faire taire en posant ma bouche contre la sienne. Je jurerais qu’il le sait.
— C’est Taylor ? Il te fait du chantage en se servant de moi ?
Je remue de la tête par la négative et lui tourne le dos une nouvelle fois. Si j’arrivais à atteindre ma chambre, peut-être pourrais-je y disparaître.
— Si tu pars dans cette pièce, je sors.
Ses mots me poussent à suspendre mon pas. Je lève les yeux vers le plafond, comme s’il pouvait me donner une réponse.
— Tu me dis que tu m’aimes, mais tu ne parles pas et tu ne peux pas rester dans la même pièce sans me regarder ! Je n’ai rien fait !
— Non, bébé, tu n’as rien fait.
Je croise son visage en lui faisant face. La dernière chose que je voudrais qu’il croie, c’est qu’il a fait quelque chose. J’approche de lui d’un pas lent.
— Alors pourquoi ai-je l’impression d’être… puni et mis de côté ?
Délicatement, je conduis une main sur sa joue. Je voudrais tellement suspendre le temps, tout laisser loin de nous. La rage bouillante que j’ai dans le cœur coule dans mes veines. Cette situation est si injuste.
— Tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas me tenir à distance en disant que tu m’aimes et me demander de te faire confiance. J’ai confiance, mais si tu ne me parles pas, c’est que c’est toi qui n’as pas confiance en moi.
Voilà le fond de sa pensée. A-t-il raison ? Est-ce que je ne lui fais pas confiance ? Ma décision n’a rien à voir avec ça… Si je lui dis la vérité, il va être excédé et Gabriella comme lui seront touchés. Ma gorge est nouée. Je ne fais pas confiance à ma voix.
— C’est à cause de ma fille ?
Je reste silencieuse devant ses traits de plus en plus durs. Blake ne lâche pas prise. Mes sentiments pour lui n’en sont que renforcés, mais combien de temps pourra-t-il supporter mon absence de réponse ?
— À cause du projet de bébé ? Je peux encore changer d’avis et leur dire de choisir quelqu’un d’autre.
— Non.
— Non, quoi ?
Être aussi désemparée n’est pas quelque chose d’habituel pour moi. Je libère sa joue pour accrocher mes mains sur la bordure de son pull.
— Non, ce n’est pas à cause de Gabriella ou de ce projet de bébé.
— Mais je ne comprends pas !
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