Mon dernier colocataire (French Edition)
36 Blake Baldwin
Ce mardi soir, je regagne l’appartement de bonne humeur. J’ai passé une super journée. Les élèves sont appliqués et attentifs. J’ai même fait un bœuf avec les meilleurs en fin d’après-midi.
Je retire mes chaussures, étonné de ne rien entendre. Michele ne m’a pas écrit. Elle devait être occupée, mais j’étais persuadé qu’elle serait là quand je rentrerais.
— Michele ?
Le silence me répond. Oh ! C’est parfait, je vais pouvoir concocter un petit plat comme elle l’aime. Devant le frigo, je réfléchis à ce qui pourrait la surprendre. Je sais ! Je vais lui faire le fameux Pescado en Escabeche de Miranda. Elle ne va pas en revenir et ce sera encore meilleur pour elle demain midi. Il me faut environ trente minutes pour que ce soit prêt. L’odeur dans la cuisine est délicieuse, ça met l’eau à la bouche.
La porte d’entrée s’ouvre à dix-neuf heures. Michele abandonne ses escarpins, son sac à main et approche d’un pas lent en direction de la cuisine.
— Tu as passé une bonne journée, mon ange ?
— Ça va et, toi ?
— Oui, j’avais hâte de rentrer pour te retrouver. J’ai préparé un plat cubain. J’espère que tu vas apprécier.
— Ça sent drôlement bon. Tu me donnes une minute ? J’aimerais me changer.
Je lui offre un sourire en dressant la table.
— Bien sûr, prends ton temps.
— Merci.
Michele s’éloigne. Je l’observe longuement en fronçant des sourcils. Il se passe quelque chose. Elle n’est pas comme d’habitude. Je m’assois et attends son retour. Quelques minutes plus tard, elle apparaît en pyjama pantalon. Elle pose une main sur mon épaule en se tenant derrière le dossier de la chaise et m’enserre en pressant un baiser sur ma joue. Mon ventre se serre d’une horrible crampe. Ça ne m’était encore jamais arrivé en compagnie de Michele, mais pendant une seconde, je me suis senti revenir en arrière, lorsque j’étais marié et qu’Erika rentrait d’une tournée professionnelle. À ce moment-là, elle me trompait déjà.
— Merci d’avoir cuisiné.
Elle s’éloigne et prend place.
— Je t’en prie.
Tout mon entrain se meurt et mon appétit se coupe. Le regard plongé dans mon assiette, je joue avec mes légumes. J’ai déjà ressenti cette crispation étrange. Je sais à quoi elle est due. Le malaise.
— Bébé.
— Oui ?
Je redresse la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu sais que tu comptes pour moi, n’est-ce pas ?
Je me lève de table et débarrasse mon assiette, tendu.
— Blake.
Michele me rejoint et me pousse à lui faire face en agrippant mes mains.
— Tu as rencontré quelqu’un ?
— Non !
— Ce n’est pas grave, tu sais. Tu peux… juste le dire.
— Je te promets que non. Il… Il n’y a que toi.
Délicatement, elle s’empare de mon visage en plongeant ses yeux dans les miens.
— Fais-moi confiance, murmure-t-elle.
— OK.
Elle me donne un baiser tendre et cache ses iris
rougis en retournant vers la table.
— On regarde un film ?
— Oui, si tu veux.
Est-ce que je peux être si con de me faire avoir deux fois ? Est-ce qu’Erika a raison ? Je n’ai pas d’ego… Je ne me sens pas bien. Je quitte la cuisine pour aller l’attendre dans le salon. Assis sur le sofa, je fixe l’écran éteint de la télévision. Il se passe un truc pas normal. Michele n’est pas comme d’habitude et tout allait bien ce matin. Est-ce qu’il y a encore un client qui la harcèle ? Qu’est-ce que ça peut être d’autre ?
— Tu as une préférence pour le film ?
— Non, tu peux choisir.
Dans un petit moment de silence gênant, elle utilise la télécommande et attrape son plaid. Michele s’installe à mes côtés et pose sa tête contre mon épaule. Je ne parviens pas à faire taire toutes les hypothèses qui surgissent dans mon esprit. Je ressens juste cette chose qui me broie de l’intérieur sans que je ne puisse rien y faire.
D’un geste calme se voulant rassurant, elle caresse mon ventre et s’empare de ma taille. Je suis peut-être maudit et bloqué dans un éternel recommencement. Qu’importe qui je pourrais rencontrer, ça se finira parce qu’il y a un truc en moi qui ne va pas… J’ai encore loupé quelque chose de déterminant.
Les images à l’écran n’arrivent pas à absorber mon attention suffisamment.
— Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?
— Non.
Michele relève la tête. Je vois une fêlure dans son regard qui n’était pas là la veille. Il s’est forcément passé quelque chose. Si ce n’est pas moi et si ce n’est pas quelqu’un qu’elle a rencontré, ni son travail, qu’est-ce que ça peut être ?
— Donc tout va bien ?
Elle inspire lourdement et s’écarte de mon bras pour s’asseoir.
— Il faut que tu me laisses un peu de temps, demande-t-elle. Je ne peux pas t’en parler maintenant.
— Non.
— Non ?
— Je veux savoir.
Ses yeux renvoient de l’indulgence et de l’amour, mais ses lèvres restent closes.
— OK.
Je me lève du canapé et me dirige vers la porte. D’une main, j’attrape mon manteau et je sors. Il faut que je quitte l’appartement. J’ai la sensation que les murs se referment sur moi. J’emprunte les escaliers sans attendre en courant. La porte d’entrée claque lorsque j’en franchis le seuil. J’inspire profondément en essayant de chasser cette émotion coincée dans ma poitrine.
Je marche au hasard dans les rues pendant deux heures, jusqu’à ce que je sois attiré par la musique sortant d’un bar. Je passe la porte sans réfléchir davantage. Un type joue une mélodie au piano. Elle s’accorde à mon humeur. Au comptoir, je prends place sur le premier tabouret.
— Une pression et un shot de whisky.
L’homme devant moi m’étudie longuement et me sert. Je bois deux gorgées de bière avant de faire tomber le shot dans ma pinte. J’observe le phénomène. Les deux alcools se mélangent petit à petit à mesure que les bulles remontent à la surface. Lorsque la musique du piano change et que l’harmonie règne dans mon verre, je l’avale cul sec.
— La même chose.
Je me retrouve seul, à New York, sans ami. Je rigole. Je n’ai personne à part ma fille. Erika m’a éloigné de tout le monde. Elle a en outre réussi l’exploit de me faire venir ici où je ne connais personne, dans cette ville dont je ne voulais pas entendre parler.
Mes verres apparaissent devant moi. Je lâche le shot dans le grand à nouveau. Putain. J’aurais dû me concentrer sur ma princesse. Je ne peux pas imaginer avoir été trompé, pas deux fois de suite. Je termine mon verre.
Du coin de l’œil, je vois le pianiste faire sa pause. Je me lève et lui fais comprendre que j’aimerais jouer. Le musicien m’observe et m’autorise à prendre sa place. Je m’assois et improvise. Je me laisse emporter par la mélodie en fermant les yeux.
J’arrête lorsque l’artiste au regard profond approche. Un verre de whisky à la main, il s’accoude au piano de marque Roth & Junius.
— Peine de cœur petit ? Je les reconnaîtrais entre mille. Ton jeu est pur.
— Merci.
— Tu cherches un travail ?
Je rigole.
— Je suis prof.
— Et alors ? Rien ne t’empêche de faire quelques extra.
Un silence s’impose et il ajoute :
— En plus, tu pourrais faire des rencontres intéressantes. J’avais beaucoup de succès dans mon jeune temps et je ne te parle pas uniquement de musique.
Je souris en lui laissant la place.
— Je peux y réfléchir ?
— Bien sûr petit. Tiens, ma carte.
Il me la tend. Dessus, je peux y lire l’adresse du bar et son nom. Walter Kramer.
— C’est votre pub ?
— Ouais, régale-toi ce soir, petit. Une peine comme la tienne ne peut être noyée que d’une seule manière.
Il fait un signe au barman. Je retrouve le comptoir au moment où Walter se remet à jouer. Un nouveau verre arrive devant moi. Je peux dire sans me tromper que c’est la même chose dont le pianiste s’abreuve. Je bois une lampée en sentant la chaleur de l’alcool fort couler le long de ma gorge.
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