Mon dernier colocataire (French Edition)
2 Blake Baldwin
— Ma princesse, je dois y aller.
— Oh non ! Pas tout de suite.
J’observe Gabriella dans cette nouvelle chambre. Depuis que je suis arrivé, elle m’a montré les différents jouets que sa mère lui a achetés. Je m’approche pour la prendre dans mes bras. Du haut de ses six ans, mon petit ange ressemble à sa maman. Elle a de longs cheveux blonds et des yeux bleu profond. En revanche, elle a mon caractère. Quand nous habitions encore à Virginia dans le Minnesota, nous nous amusions dehors à ce que sa mère considère comme des divertissements de garçons : du soccer, du hockey.
Je m’assois sur son lit à baldaquin et prends un moment pour lui expliquer :
— Je t’ai dit que je devais trouver un appartement.
— Oui.
— Eh bien, je dois aller en visiter un dans pas longtemps. Il ne faut pas que je sois en retard.
— OK.
Sa petite bouille trop triste me chagrine. Je n’aime pas la laisser comme ça.
— Est-ce que je pourrai venir chez toi après ?
— Je ne sais pas, ma puce, mais je viendrai te voir aussi souvent que possible. D’accord ?
— Promesse du p’tit doigt !
Je souris en lui tendant la main. Elle s’empare de mon auriculaire avec le sien et nous passons ce pacte extrêmement symbolique. J’embrasse son front et me lève. Le cœur lourd, je la laisse au milieu de ses jouets et quitte sa chambre. Je m’engage dans le couloir pour rejoindre le salon. J’y trouve mon ex-femme en compagnie de sa nouvelle épouse. Les deux trentenaires orientent leur regard vers moi.
— Tu t’en vas ?
J’opine de la tête sans ajouter un mot. Erika se lève après avoir embrassé sa compagne. Elle me reconduit jusqu’à la porte d’entrée.
— Je pourrais revenir demain pour passer du temps avec elle ?
Ma question attire l’attention de mon ex. Si les iris bleus de ma princesse ont cette note joyeuse et amicale, ce n’est pas le cas de ceux d’Erika. Ils sont froids et tranchants. Nous avons divorcé lorsque Gabriella a eu quatre ans.
— Et où comptes-tu l’emmener ? Une enfant de son âge ne peut pas passer la journée dehors. Nous devrions peut-être attendre que tu sois installé correctement…
— Tu ne peux pas m’empêcher de voir ma fille, Erika. Nous pourrions aller au musée, à la patinoire…
Elle croise les bras sous sa poitrine en soutenant mon regard.
— Nous serons à la maison à quatorze heures. Nous avions quelque chose de prévu avant de savoir que tu débarquerais à New York.
Je souffle longuement. La vibration de ma montre me rappelle que je dois me dépêcher. Ce n’est pas le moment de poser un lapin à ma future colocataire !
— Envoie-moi un SMS lorsque je pourrai venir la chercher. Je dois y aller.
Je n’attends pas qu’elle me réponde pour prendre la porte. Nos relations ne sont pas des plus amicales. Disons que nous sommes cordiaux. Je fais tout mon possible pour qu’elle me laisse voir Gabriella. Qu’elle me trompe pendant notre mariage c’était une chose, qu’elle choisisse de divorcer, une autre, mais qu’elle se résout à abandonner le Minnesota pour New York, c’était le pompon ! Surtout qu’elle m’a prévenu à la dernière minute et je n’ai rien pu faire contre sa décision. J’ai quitté mon job dans le collège qui m’employait depuis la fin de mes études. J’ai vendu tous mes biens, stocké ceux qui m’étaient les plus précieux chez mes parents et j’ai décidé de les suivre. Heureusement qu’on ne manque pas de travail dans mon secteur. Avec mon expérience, j’ai pu facilement retrouver un poste, mais la vie ici est plus chère qu’à Virginia. Entre la pension alimentaire et les frais courants, je n’avais pas des mille et des cents à consacrer à mon loyer. Surtout, nous sommes début septembre et, si j’ai pu loger à l’hôtel quelques jours, cette solution est un gouffre financier. Quand j’ai vu cette annonce de colocation près du collège où je travaille, j’ai sauté sur l’occasion.
J’ai encore du mal à me repérer dans le métro, mais heureusement, j’arrive à l’heure pour rejoindre Michele. La jeune femme est assise sur les marches de l’immeuble. Sa jupe courte en cuir noire remonte sur ses cuisses. Elle semble patienter depuis un moment vu que son bubble-tea provenant de Starbucks est déjà bien entamé.
— Désolé si je t’ai fait attendre. J’ai des difficultés avec les transports en commun.
— Pas de souci. Ça va ?
— Oui et toi ?
Avec naturel, je lui tends une main pour l’aider à se relever. Michele me scrute et s’en empare.
— Merci. J’habite au quatrième. Il y a un ascenseur et un code. C’est assez sécurisé.
Mon regard se porte sur la rue. Il y a quelques bars et restaurants. Ça a l’air bien plus bruyant que ce dont j’ai l’habitude. Elle me tourne le dos et avance vers l’entrée de l’immeuble. Avec habitude, elle tape le code et la porte se déverrouille. Elle évolue d’une foulée lente dans le large hall en direction de la cabine d’ascenseur.
— Tu préfères les escaliers peut-être ?
— Fais comme d’habitude, je te suivrai.
Michele appuie sur le bouton d’appel.
— Tu commences lundi à l’école, c’est ça ?
— Absolument.
— Pas trop nerveux ?
Elle entre en observant ma progression à ses côtés.
— Oh, tu sais, je suis prof de musique alors ce n’est pas la matière que les enfants détestent le plus. Généralement, ils aiment venir en classe.
La cabine émet une légère vibration en se mettant à monter.
— Et toi, que fais-tu ?
— Je suis personal shopper. J’attends de trouver la place de styliste dont je rêve.
— Mon ex est mannequin.
Michele m’adresse un regard curieux avant de me détailler de la tête aux pieds.
— Vous êtes en bons termes ?
— On ne peut pas vraiment dire ça.
— Oh, c’est récent alors ?
Elle sort la première de la cabine et s’engage dans le couloir en prenant la tête.
— Tout est relatif, elle m’a trompé.
— Aïe, me concède-t-elle.
— Pour une de ses collègues mannequins.
Généralement, c’est à ce moment que les gens me toisent encore plus étrangement. Michele tourne la clé dans la serrure en m’accordant un regard discret.
— C’est pour cette raison que tu as quitté Virginia ? Tu voulais mettre de la distance ?
— Non, nous avons une fille ensemble. Erika est partie avec sa nouvelle femme ici et pour voir ma princesse, j’ai été obligé de suivre.
Elle acquiesce d’un air moins léger.
— Désolée pour toi.
Michele croise mon regard et pousse la porte.
— Prêt pour la visite ?
— Absolument !
Elle abandonne ses chaussures dans l’entrée.
— Il y a du parquet partout sauf dans la cuisine. J’essaie d’être prudente pour éviter de l’abîmer, glisse-t-elle.
Immédiatement, je l’imite et délaisse mes sneakers sur le tapis devant la porte. La zone n’est pas très grande, mais très lumineuse. Un des murs est en brique rouge, je ne m’attendais pas à ça. Il n’y avait pas beaucoup de photos sur l’annonce, juste celle de la chambre.
— J’entrepose quelques affaires ici quand je fais des achats pour mes clients. On partagera l’espace si tu as besoin de…
— Je n’ai pas beaucoup d’objets personnels, je ne serais pas envahissant.
Michele marche sur un long tapis qui conduit vers une table ronde et la cuisine. Elle est petite, mais fonctionnelle, avec un grand réfrigérateur.
— Tu aimes cuisiner ?
— Absolument et toi ?
— Pas vraiment. Je me sers plutôt du micro-ondes.
Elle le pointe de l’index en me détaillant.
— Et du lave-vaisselle, ajoute-t-elle.
— Promis, je ne suis pas du genre à tout laisser en bazar derrière moi.
Ma réponse a l’air de lui plaire. Elle revient sur ses pas en passant à ma hauteur.
— Suis-moi. Je vais te montrer le salon.
Mes yeux filent sur sa silhouette lorsqu’elle avance devant moi. La jeune femme a l’habitude de porter des talons, ça se voit à sa démarche et à ses courbes. J’évite tout de même de faire traîner mon regard pour ne pas lui donner une image erronée de ma personne.
— Le grand canapé d’angle plaît toujours, me dit-elle.
— C’est ta place, je suppose, non ?
Elle s’empare de son plaid à l’effigie d’un personnage de dessin animé et le roule en boule.
— Tu aimes Stitch ?
— Oui, aux deux questions.
Elle se détourne rapidement avec un air gêné et m’invite à la suivre.
— Tu as la salle de bains ici. C’est petit, mais il y a une baignoire.
Je préfère nettement les douches, mais je ne vais pas me plaindre d’un surplus de relaxation. Après une longue journée, je suppose que ça ne fait pas de mal.
— Voilà… Au bout du couloir, ce sont les chambres. À droite, la mienne, à gauche, la tienne.
Elle pousse la porte. L’espace est baigné dans la clarté comme le reste de l’appartement. C’est un plus non négligeable. J’avance d’un pas dans la pièce et découvre un placard dressing assez grand pour contenir trois fois ma valise actuelle. Il y a également une commode assez longue et un téléviseur accroché au mur en face du lit.
— Il y a le câble dessus…
— Je ne regarde pas trop la télé.
— Tu sais t’occuper des plantes vertes ou tu préfères que je la mette ailleurs ?
— Non, tu peux la laisser là. C’est bon d’avoir une plante dans les chambres. Je gère.
— Je ne sais pas si tu as vu, mais il y a un pressing en face de l’immeuble, de l’autre côté de la route. Il y a aussi une buanderie au sous-sol.
Je lui offre un sourire.
— C’est parfait. Est-ce que j’ai passé la présélection ?
Michele plonge ses yeux dans les miens. Elle fait mine de m’évaluer encore une fois.
— Je ne t’aurais pas donné rendez-vous ici si ce n’était pas le cas. Suis-moi, je vais te donner le double des clés.
Une nouvelle fois, je lui succède dans l’appartement. Nous retournons dans le salon. L’ambiance est zen et, malgré le bruit que l’on pouvait entendre dans la rue, le logement est parfaitement bien insonorisé. Michele ouvre le tiroir de la table basse et attrape un trousseau.
— C’est la clé de la porte et celle de la buanderie. Je n’y vais jamais alors si tu en as besoin, profites-en.
Elle tire une carte plastifiée et la glisse dans ma main.
— Le code de l’entrée.
— Merci.
— Tu penses t’installer quand ?
— Ce soir ? tenté-je avec un sourire.
Michele acquiesce et m’offre un air ravi.
— Parfait.
— Est-ce que… tu veux partager une pizza en guise de… bonne entente ?
— Ça a l’air bien, me dit-elle. J’ai une excellente adresse. Assieds-toi.
Elle va chercher son téléphone et deux bières dans le réfrigérateur. Je prends place sur le sofa et en profite pour écrire à mes parents.
« J’ai déniché un appartement. Je vous appelle demain. Bisou. »
De toute façon, l’emménagement ira vite. Je n’ai qu’une valise. J’ai aussi dû vendre ma voiture pour venir ici à New York. Comme j’ignorais combien de temps je mettrais à trouver un logement, il me fallait un gros bas de laine.
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