Mon dernier colocataire (French Edition)
9 Michele Jones
Lundi matin, Blake a quitté l’appartement quand je me suis levée. Je ne l’ai pas entendu faire le moindre bruit. Un bon point pour lui ! Je sors du lit à neuf heures en désactivant le réveil de mon portable et traverse les pièces en pyjama. Il y a certains avantages à être personal shopper. L’un d’eux consiste à pouvoir acheter un tas de produits par internet. C’est une révolution dont mes pieds se réjouissent toujours. Quand on ne me demande pas une séance shopping privée comme il m’en attend une cette après-midi, je profite de travailler depuis chez moi. L’idéal serait de pouvoir trouver un nouveau client pour me décharger librement de monsieur Taylor. Au début, ses petits regards et ses paroles un peu personnelles étaient un jeu. Amy en rigolait et elle en rit toujours, mais ça ne m’amuse plus. Ne pas pouvoir me débarrasser de lui comme je le voudrais est un problème. Être à mon compte me force à supporter son attitude, mais j’ignore combien de temps encore je le pourrai !
Je survole les recherches de personal shopper. Parfois, il y a des places dans des galeries, pour des boutiques ou des structures. Comme un peu partout, elles partent rapidement et souvent grâce au réseau des individus. Il faut que je me démarque et vite ! Je n’ai pas des années devant moi.
Après un passage sur ma boîte mail, je m’occupe de la tenue de soirée de monsieur Hartley. Il fête sa dixième année de mariage. Il n’y a que monsieur Leonard qui est un client exceptionnel ! Malheureusement, il ne fait pas souvent appel à moi. Non, moi, il faut que je me coltine les deux lourds. Ce n’est pas juste ! En moyenne, deux hommes sur dix se permettent de me faire des sous-entendus ou des avances qui avoisinent le harcèlement sexuel. J’ose espérer qu’après eux, j’aurai droit à des perles !
La matinée passe trop vite. J’ai à peine le temps de regarder un épisode de ma série du moment qu’il est l’heure de me préparer. Il faut que je sois au top de la mode, en tout temps. Il n’y a pas de relâchement possible, il s’agit de mon image. Celle qui inspire confiance à mes clients comme à tous les potentiels que je peux croiser dans les boutiques.
Devant ma penderie qui déborde, j’hésite entre une jupe dont j’ai envie et un pantalon. Pour me cacher. L’idée me fait bondir. Je déteste en arriver à avoir ces pensées. Ce sera jupe ! Je n’ai pas à changer mes habitudes qui n’ont rien de mal intentionnées pour un regard qu’il ne parvient pas à poser où il faut. Je m’habille en réfléchissant à ma stratégie. Jupe beige mi-cuisse, chemise blanche, veste, un ton plus clair que le bas. J’opte pour mes bottines foncées assorties à mon sac à main et j’emporte une paire de lunettes. C’est quatre cents dollars, j’en ai besoin et je compte bien les avoir en lui faisant débourser une montagne d’autres billets ! Avec qui croit-il jouer le vieux ?
Je sors de l’appartement et emprunte une ligne de bus pour rejoindre les Galeries Lafayette. J’ai quelques entrées et des réductions dans ces boutiques. Ce n’est pas conventionnel, mais quelquefois, je me fais une marge lorsque je viens seule ici. Au début, j’avais des scrupules, mais quand je vois qu’ils me paient quatre cents dollars pour une après-midi shopping pour laquelle ils dépensent dans certains cas cinq ou six mille… Le reste du temps, ils sont plutôt regardants. Ils préfèrent l’option moitié moins chère et me laissent commander seule.
Le quarantenaire m’attend devant la façade du temple de luxe. Son sourire s’agrandit quand il m’aperçoit. J’avance en me tenant à bonne distance, mais c’est sans compter sur la fierté qu’il éprouve de se montrer avec une femme aussi jeune que moi. Et monsieur Taylor sait en faire des caisses. Il pose une main sur mes reins et m’offre une accolade en me serrant généreusement contre lui. OK ! Beaucoup trop proche. Il me libère rapidement.
— Ravie de vous retrouver, mademoiselle.
— Allons-y.
Il marche à ma hauteur sans se presser.
— Vous avez passé un bon week-end ?
— Toujours trop court.
Je ne lui retourne jamais ses questions. Il le sait. Je reprends la discussion à mon avantage pour savoir ce dont il a besoin. Plus le temps passe, plus ça devrait être facile de trouver ce qui lui correspond, ce qu’il ne verra pas, ce à quoi il n’aura pas pensé, mais il m’énerve. La colère et moi, ça n’a jamais fait bon ménage. Je dois faire un effort pour espérer terminer ce contrat sur la meilleure note possible. Sait-on jamais à quel point ce vieux pervers peut avoir le bras long.
— Entrons dans cette boutique.
— Après vous.
Dans mon dos, il s’approche.
— J’ai entendu une blague amusante à ce dîner samedi.
Je le laisse poursuivre sur le ton de la confidence en posant les yeux sur les allées du magasin que je cherche.
— Quel est le point commun entre un gynécologue myope et un chien en bonne santé ?
Je tourne la tête et m’écarte d’un pas en sentant poindre l’issue de cette blague. Gregory Taylor m’observe avec un émerveillement non feint. Il s’amuse toujours à me mettre mal à l’aise ou à m’offusquer. Ça m’arrivait souvent au début parce que j’étais plus naïve et j’avais moins confiance en moi.
— Ils ont tous les deux le nez mouillé.
Hébétée, je referme la bouche en ravalant une parole malheureuse.
— Oh, vous êtes un peu jeune pour ce type d’humour…
Il me dépasse comme si de rien n’était. Dites-moi que je rêve. Personne ne lui a jamais appris que ce qui est dit est dit et que ce genre de prétexte n’efface pas une parole ?
Je me venge en lui faisant essayer une montagne de chemises. Ça me laisse un moment pour écrire à Amy.
« Il faut que je trouve un autre client ! Tu as distribué toutes mes cartes à la parfumerie ? »
« Gregory ? Oui, je les ai toutes données. Pas de nouvel appel ? »
“...”
Je verrouille mon téléphone lorsque mon acheteur sort de la cabine. En temps normal, je me permets des compliments. Je me dois d’être honnête aussi.
— Vous semblez avoir des doutes cette après-midi, me fait-il remarquer.
— Pas du tout. J’essaie d’allier la couleur de cette chemise à votre nouvel humour. Ça ne se marie pas très bien.
Il me toise avec un regard amusé.
— Mes excuses, mademoiselle Jones.
Il ne les pense pas le moins du monde. Nous faisons juste tout comme. Mon répondant le divertit, mais je n’ai pas envie de le tenter de recommencer !
— Peut-être avec une cravate ? suggère-t-il.
— Vous portez mieux les nœuds papillon.
— C’est pour les vieux.
— Vous n’êtes pas jeune.
La ferme, Michele.
— Si nous passions une nuit ensemble, vous changeriez d’avis.
Il flâne en caressant les tissus devant lui. Outrée, je relève un regard sur son reflet dans le miroir.
— Je plaisante, bien sûr. Comment va Blake ?
J’aimerais une aspirine. Cette après-midi va être infernale !
— À votre âge, vous devez avoir des nuits courtes.
Est-ce qu’il nous imagine au lit ? Oh, il est encore plus infect que je l’imaginais.
— Monsieur Taylor, je…
Il m’interrompt avant que je ne monte sur mes grands chevaux. C’est horripilant ! Il retourne dans la cabine.
« Qu’est-ce qu’il se passe ? »
« Il a décidé de passer la vitesse supérieure »
« Plante-le dans son magasin, ce croûton ! »
« J’aimerais bien ! »
— Mademoiselle Jones ! Venez voir !
Je ferme les paupières en approchant de la cabine. Maintenant, les pires images surgissent dans mon esprit. J’évite de grimacer lorsqu’il apparaît avec la cravate autour du cou. Naturellement, je l’arrange parce que l’étrangler avec ne ferait pas mes affaires !
— Vous avez compris le truc, dis-je. Ces deux couleurs vont bien ensemble.
— Mais est-ce qu’elles me conviennent ?
— Oui.
Il s’empresse de se pencher vers moi avant que je ne percute une vendeuse qui passait récupérer des articles. La main de Gregory glisse sur ma fesse. Il la retire si rapidement que le geste pourrait sembler malencontreux. À tout le monde, sauf à moi.
— Vous ne me payez pas pour ça, dis-je.
— Parce qu’il y a un prix ?
Je serre les dents en reculant d’un pas supplémentaire. Cette fois, je le laisse à ses affaires. Ça y est, j’ai ma dose.
— Mademoiselle Jones, voyons !
Il rigole en attirant l’attention des passants autour de nous. D’une foulée pressée, il me rattrape et marche à mes côtés en direction de la caisse.
— Je ne ferai plus de shopping privé avec vous, dis-je en le toisant du regard.
Dès qu’il a payé, je quitte les lieux. J’ai les nerfs en pelote. Je me déplace jusqu’au premier bus qui me rapproche de chez moi. Assise dans le véhicule, je pianote sur notre conversation à trois avec Damian.
Michele : Il a osé me demander si j’avais un prix pour la nuit !
Amy : Il n’a pas fait ça !
Damian : Je vais aller lui parler.
Je souffle. J’aurais préféré éviter cette situation. Damian serait capable d’y aller, mais ça ne m’aiderait pas du tout. En temps normal, j’aurais coiffé ce mec au poteau depuis une éternité. Je n’ai pas peur de le faire, mais je suis coincée !
Michele : J’aimerais qu’on soit déjà samedi. Vous sortez ?
Damian : Morgan et moi, on va chez ses parents.
Amy : Compte sur moi.
Un mail entrant affiche une notification à l’écran. Gregory Taylor n’a pas dit son dernier mot.
« Mes propos ont dépassé mes pensées, je vous prie de m’excuser. »
Je verrouille mon écran et rejoins mon appartement en veillant à ne pas lui répondre. Tout ce dont j’ai envie, c’est d’une douche pour oublier le contact dégoûtant de ses mains sur moi, ensuite je travaillerai pour faire de nouvelles prospections.
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