Mon dernier colocataire (French Edition)
40 Blake Baldwin
Le silence, c’est ce que m’a réservé Michele du jeudi au vendredi où elle est partie chez Amy. J’ai été tenté d’annuler la visite de Gabriella. Je ne suis pas bien et ma fille a un sixième sens pour ça, mais lorsque je l’ai eue au téléphone, j’ai été incapable de formuler mes pensées. Je suis allé la prendre samedi matin. Nous avons été à son entraînement de hockey, nous avons mangé une glace et passé la journée ensemble. Comme la dernière fois où elle est venue, elle a dormi dans ma chambre. Le plus difficile, c’était quand elle me parlait de Michele. Je ne savais pas quoi répondre et je ressentais cette douleur dans la poitrine.
Ce dimanche matin, nous ne faisons rien. J’ai même commandé pour le petit déjeuner. J’ai prétexté à Gabriella qu’on n’avait plus rien dans le frigo. Ce qui est vrai. Personne n’a pris le temps de faire les courses. Nous sommes affalés dans le sofa devant le troisième Disney de la journée.
— Papa, elle arrive quand Michele ?
— Je ne sais pas, poussin.
— Mais elle va venir, hein ?
Je tourne le regard pour l’apercevoir, la tête sur le coussin. Son timbre de voix plein d’espoir me serre la gorge.
— Tu te souviens quand j’ai dit qu’un de ses copains avait besoin d’elle ?
— Oui, parce que son amoureux lui a fait du mal ?
— Oui, eh bien, en certaines occasions…
Je souffle. Qu’est-ce que je raconte ?
— Michele aide beaucoup ses amis alors peut-être qu’elle va rester avec lui pour qu’il se sente mieux.
— Oh… d’accord.
Je déglutis et retrouve la télévision des yeux. C’est la première fois depuis longtemps que je me dis que Gabriella serait mieux chez sa mère plutôt qu’avec moi. Peut-être que je devrais la ramener plus tôt ?
La porte qui claque fait bondir ma fille du canapé.
— Michele ! Tu es là !
Elle court dans le couloir jusqu’à la blonde.
— Coucou, championne ! Comment vas-tu ?
— Ça va, et toi, et ton ami ?
— Mon ami ? Super ! Est-ce que tu peux m’aider à porter le gâteau de la cuisine, s’il te plaît ?
— Oui !
Je les entends se déplacer.
— Papa, il m’a dit que peut-être tu ne viendrais pas parce que, ton copain, son amoureux lui a fait du mal.
— C’est arrangé et je t’avais promis que je serais là. Pas vrai ?
— Oui, mais papa, il dit que parfois, si c’est à cause de ses amis ou la famille, on peut rompre les engagements.
— Tu sais que je connais toutes les chansons de notre film par cœur ? Je ne comptais pas manquer ça !
Michele sort des assiettes. J’entends le bruit des cuillères aussi. Elles viennent toutes les deux dans le salon. Ses yeux croisent mûrement les miens.
— Papa, il n’a pas envie de chanter aujourd’hui.
Gabriella retrouve sa place en bondissant sur le canapé.
— Ne saute pas poussin.
— Est-ce qu’on regarde toujours le film ? questionne Michele à mon attention.
J’aimerais lui réserver le traitement qu’elle m’impose depuis jeudi, à savoir un silence long et éloquent. Seulement, je ne le peux pas. Je me tourne vers ma princesse.
— Comme vous voulez.
— Oui ! Trop bien !
Gabriella attrape la télécommande et se met debout à côté de Michele. La première chanson ne tarde pas à débuter. Le personnage favori de Gabriella tague un mur et commence à chanter. Ma fille se donne à fond en se tournant vers la blonde. Elle lui prend les mains et danse avec elle en fredonnant les paroles. C’était déjà dur devant des dessins animés, mais maintenant avec une histoire d’amour impossible, c’est pire.
Michele me jette des regards à la dérobée et calme l’ambiance en rejoignant le canapé après cette introduction. Gabriella ne se gêne pas pour trouver ses genoux. Je ne comprends pas. Elle est là, présente avec ma fille et elle continue à s’investir sans pour autant vouloir me parler. Merde, ça me rend fou !
Le film défile à l’écran et c’est interminable. Michele et Gabriella ont dansé et chanté sur chaque chanson.
— Excuse-moi, championne, je dois utiliser la salle de bains.
La blonde se lève et s’éclipse. Gabriella vient se blottir contre moi.
— Vous êtes plus amoureux ?
— Quoi ?
— Toi et Michele ?
Je déglutis difficilement sans savoir quoi répondre. Avant que je n’ouvre la bouche, elle s’en charge.
— D’accord, j’ai compris. C’est des histoires de grandes personnes, je comprendrai tout quand je serai plus vieille !
Elle croise vivement ses bras sur sa poitrine en boudant.
— C’est nul d’être petite ! Je voudrais déjà être adulte.
— Moi, j’aimerais bien être enfant.
Surprise, elle se tourne vers moi.
— Pourquoi ?
— J’aurais évité de rencontrer la sorcière de mon conte.
Gabriella explose de rire.
— Tu dis des bêtises, papa.
Elle applique un bisou sur ma joue et ajoute :
— Ça n’existe pas, les sorcières !
— Tu es sûre ?
— Bah oui !
Je l’embrasse à mon tour sur le front et la chatouille.
— Moi, je crois pourtant que tu es ma princesse !
— Non ! Arrête, stop !
Les bruits des pas de Michele se font entendre. Nous tournons tous les deux la tête vers la blonde.
— Aide-moi ! crie Gabriella en rigolant.
Amusée, elle contourne le canapé d’angle et se penche pour plonger ses doigts froids sur mon cou.
— Où est-ce qu’il est chatouilleux, papa ?
— Nulle part.
— Si, si, il est chatouilleux des côtés.
Michele y déplace ses mains avec un sourire espiègle. Elle croise mon regard et tente de réussir à me faire rire avec des gestes plus précis. Je tiens ma fille d’une paume et parviens à ce que Michele chute et la renverse sur le sofa de l’autre.
— Han ! s’écrit-elle en rigolant.
— J’ai gagné !
Gabriella se tortille jusqu’à bondir sur le divan.
— Non !
Elle me saute dessus et m’écrase. Michele nous observe avec tendresse en se retirant un peu. Je me laisse tomber à l’opposé du canapé en abandonnant le combat.
— Oui ! On a gagné !
Gabriella s’élance pour faire un câlin à Michele.
— Bravo, ce n’était pas facile !
— Papa, c’est le plus fort !
Pourtant, ce n’est pas l’impression que j’ai, moi. Je jette un coup d’œil à l’heure. Il est à peine seize heures.
— Eh, ma princesse, si tu commençais à ranger ta valise ?
— Déjà ?
Son ton triste me fend le cœur.
— Oui, comme ça tu n’oublieras rien.
— D’accord.
Gabriella fait un bisou à Michele et bondit une nouvelle fois hors du canapé. Elle sautille en chantant les chansons des films que nous avons regardés jusqu’à la chambre où elle a dormi. Michele a suivi sa progression au-delà du salon, son visage est toujours orienté vers la porte.
Maintenant que Gabriella n’est plus là, l’ambiance devient tendue. Plus qu’elle ne l’a jamais été.
— Est-ce que je n’aurais pas dû venir ? questionne-t-elle tout bas.
— Tu me parles maintenant ?
Je me lève pour ranger le salon sans croiser son regard. Putain, voilà que j’agis comme un connard ! Génial. Michele abandonne sa place et emporte les plats dans la cuisine. Elle jette ce qu’il reste à la poubelle et rince les assiettes avant de les mettre dans le lave-vaisselle.
— Si c’était pour tenir ta promesse, ce n’était pas la peine. Je lui ai expliqué que… tu devais t’occuper de Damian.
Elle évite mon regard en acquiesçant et récupère son sac. Parfait, maintenant elle ne me reparle plus.
— C’est bon, reste là, je me casse.
Je rejoins ma princesse. Avant d’entrer dans sa chambre, j’essaie de sourire. J’ai l’impression que mon expression n’est pas du tout la bonne.
— Eh poussin ?
Lorsque j’ouvre la porte, je découvre ma fille avec Rango dans les mains.
— Je vais montrer Rango à Michele.
Avant que je n’aie pu dire un mot, Gabriela a déjà filé.
— Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Tiens-le bien !
— Bah, oui, tu veux le toucher ?
Je me précipite dans la cuisine où je les trouve l’une en face de l’autre.
— Je…
— Remets Rango dans son terrarium.
— Mais papa…
— Maintenant !
Je m’en veux à la minute où j’ai haussé le ton. Gabriella sursaute et part la tête basse. Elle marche à côté de moi les yeux rougissants. Je passe une main sur mon front en soufflant. Putain !
— Je suis désolé, ça ne se reproduira plus.
— Ce n’est pas grave…
Je serre la mâchoire en quittant une nouvelle fois la cuisine.
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