Mon dernier colocataire (French Edition)
11 Michele Jones
Allongée dans la baignoire chargée de mousse, je rêvasse aux beaux jours que j’attends impatiemment. Ceux où mes compétences de styliste seront reconnues par mes pairs et surtout ceux où j’en vivrai. Je ne veux plus être ces cinquante pour cent qui restent derrière la porte de ce secteur très fermé et concurrentiel. Je sais que j’ai les qualités requises. Je suis créative, minutieuse, rigoureuse, passionnée et attentive. Mais plus audacieuse.
En jouant du bout des doigts avec la mousse, je soupire. Depuis que je suis installée à New York, mes journées sont rythmées par le souci de l’argent. Je me défonce comme personal shopper, mais je n’ai pas beaucoup de temps pour autre chose. J’ai un book plein de concepts que j’espère mettre en œuvre, mais à part noircir des pages, mon rêve est en stand-by. Je devrais peut-être reprendre le taureau par les cornes, investir, créer mes pièces et démarrer ma propre marque. Ce serait encore un défi, mais ce serait toujours un début à défaut de dénicher une place. Après cette expérience avec monsieur Taylor, je dois avouer que mes idées sont en ébullition parce que je veux changer de situation. Il me tarde cet instant où je serai à nouveau libre.
J’entends Blake s’activer dans la cuisine. Comment trouve-t-il la motivation de préparer le repas à cette heure ? Si ça n’avait tenu qu’à moi, je n’aurais pas mangé. Notre colocation démarre plutôt bien. Il est précautionneux, agréable, avenant et à l’écoute… Est-ce que ça va durer ? Je n’en sais rien, mais pour l’instant, je profite de ce bain. L’idée est merveilleuse. Je plonge sous la surface en retenant mon souffle. J’adorais jouer comme ça quand j’étais gamine.
Je m’éternise dans la salle de bains jusqu’à ce que mon colocataire me signale que le repas est prêt. En ouvrant le bouchon de la baignoire, je me demande ce qu’il a préparé. Rapidement, je me sèche et enfile un pyjama, constitué de mon short court blanc et mon tee-shirt rose. Je n’ai pas hâte que l’hiver arrive ! Chaque année, je garde mes tenues de la belle saison le plus longtemps possible dans mes placards. J’adore tellement l’été. Parfois, je me demande pourquoi je n’ai pas choisi Los Angeles ou la Floride.
L’odeur du poulet grillé attire mon attention. Blake a vraiment cuisiné ? Pas comme Jonas… Lui, il était canon et j’aurais bien aimé qu’il se passe quelque chose avant son départ. Il m’a ouvert une boîte de raviolis qu’il a placée au micro-ondes. Ça ne m’aurait pas déplu s’il n’avait pas insisté pour avoir ce rendez-vous et s’il n’avait pas promis de préparer le repas.
J’approche de la table ronde où nos plats sont dressés. D’un coup d’œil avisé, j’étudie la configuration que Blake a choisie. Nos assiettes sont face-à-face et délicieusement garnies. Il a cuisiné quelque chose d’équilibré, avec des féculents et des légumes. Je ne mange pas aussi bien quand je suis à la maison.
— Tu te sens un peu mieux ?
— Nettement, oui. Merci.
Il s’empare d’une bouteille d’eau et s’installe à ma suite. Avant de le rencontrer, je ne me serais jamais demandé si je pouvais être avec un mec comme lui. Je ne me le demande pas ! Nous sommes très différents, lui et moi, et il a assez de projets sur le feu. Un bébé ! Bon sang.
Je commence à manger en ouvrant la discussion.
— Et toi alors, c’est quoi, le meilleur et le pire dans ton travail ?
— Le meilleur, c’est quand, au cours de l’année, un de mes élèves trouve l’instrument qui le fait vibrer et qui lui permet de s’évader. Le pire, je dirais que ce sont certains parents qui ne comprennent pas que la musique est importante dans la vie de leur enfant.
— Je vois. Mmh… C’est trop bon !
Je m’excuse d’un regard amusé en piochant à nouveau ces légumes fondants.
— Tu joues d’un instrument ?
— Oui. Je suis content que ça te plaise.
— Lequel ?
— Plusieurs. Les classiques, guitare, piano… et d’autres.
— D’autres ? Vas-y, dis-moi.
Samedi soir, j’ai remarqué qu’il a une façon spéciale de poser les doigts sur ce qu’il touche. Mon corps en particulier. Il a de l’élégance, de l’assurance et il n’a pas de contact déplacé. Je trouve ce détail séduisant. Blake m’a donné l’impression d’être non seulement respectueux, mais aussi attentif. Il a su attendre le bon moment pour oser et se lâcher, sans que ça ne passe pour de l’hésitation. Je mentirais si je disais que je n’en ai pas profité. C’était agréable. Il est sûrement plus habile que je l’imagine avec ses doigts.
— De la batterie et de la contrebasse.
— Impressionnant.
Songer à ses mains ailleurs que sur ses instruments suscite des visions divines à mon esprit. Elles pourraient l’être encore plus si j’osais, mais je ne le ferai pas devant lui. Je dissimule le sourire qui accompagne mes pensées sulfureuses en me pinçant la lèvre discrètement.
— Et toi, en plus de danser comme une déesse, tu as d’autres talents cachés ?
— J’ai fait du ballet quand j’étais plus jeune.
Il manque de s’étouffer. Blake tousse en tapant sur sa poitrine pour faire passer le morceau dans le bon trou. Je rigole. J’aime bien le taquiner. Il est si spontané. Nos yeux se croisent longuement. S’il vient de penser aux cours de sa fille, il y a une toute nouvelle émotion dans son regard à cet instant. Une petite flamme y danse.
— J’ai préféré suivre des cours de danse contemporaine, Street jazz, orientale…
— Wouah, tu as une large palette.
— Danser me fait du bien, ça me permet de chasser le stress, de m’exprimer et de faire du cardio.
— J’espère avoir été un partenaire à la hauteur, je n’ai pas fait ça depuis au moins… dix ans.
— Tu étais très bien.
Nous échangeons un nouveau regard appuyé. OK ! Il faut qu’il arrête de faire ça parce que je pourrais trouver ça sexy. Je n’ai pas besoin de demander s’il a aimé cet instant sur la piste. Je sais que c’est le cas et son visage le trahit.
— Tu as des projets pour le week-end ?
— Pas pour le moment.
— Si tu veux sortir, Amy, Damian et moi, on prend un verre dans un rooftop.
L’expérience typiquement new-yorkaise m’a séduite dès que je suis arrivée ici. J’adore ces soirées organisées sur les toits. Le panorama plongeant, les cocktails, l’ambiance… Être perché sur les terrasses de la ville est encore le meilleur endroit pour profiter de la vue.
— Ouais, ça pourrait être sympa. Merci.
— Préviens-moi surtout, notre… Morgan y travaille, il nous fait entrer à l’œil.
— Vous sortez plutôt le vendredi ou le samedi ?
— Les deux ?
Je rigole devant son petit air. Blake plonge le regard dans son assiette.
— Vendredi, dis-je.
— Je viendrai.
— Cool.
Amy est déjà au courant que nous avons prévu cette sortie, mais pas Damian. Je veux arriver avant lui au rooftop pour parler avec Morgan entre quatre yeux.
— Et donc, qui sont Morgan et Damian ?
Il est curieux, mais dans le sens sympa du terme. Une chance pour lui, parce que j’aurais aussi vite retiré mon invitation s’il se montrait jaloux ou que sais-je.
— Damian est mon meilleur ami. Nous nous connaissons depuis des années. Il est coiffeur dans le quartier voisin.
— Il fait la barbe également ? Parce que je n’ai pas encore trouvé pour moi et je suis un peu… tatillon.
— Tu peux faire confiance à Damian, il est génial. Je ne laisse mes cheveux qu’à lui depuis qu’il est entré en école de coiffure.
— Merci.
Il attend mon explication au sujet de Morgan. J’hésite sérieusement à la qualification que je vais lui donner !
— Morgan, c’est… son ex avec qui il a remis le couvert apparemment…
Notre colocation prend des allures de relation amicale. Il est facile de parler avec Blake. Je l’aime bien, sinon je n’aurais jamais répondu à ses questions.
— Oh, ça n’a pas du tout l’air de te faire plaisir.
— Il a plaqué Damian il y a trois semaines après une querelle.
Je repousse mon assiette. Je ne mange pas autant, encore moins le soir, mais je lui adresse un petit remerciement silencieux.
— Quel était le sujet de la dispute ?
— Morgan a reproché à Damian de ne pas lui accorder assez de temps. Ce qui est un comble, parce que Damian se plie en quatre pour lui !
J’avale une gorgée d’eau et ajoute :
— Le fond du problème, c’est que Morgan n’a pas confiance en Damian. Il pense que Damian le trompe ou qu’il pourrait le faire.
— Tu sais ce qu’on dit ?
— Oui. C’est bien pour ça que j’ai suggéré à Damian de laisser tomber, mais il l’aime.
— Erika me faisait des crises de jalousie énorme, alors que c’est elle qui me trompait.
— Classique…
Blake finit de manger à son tour. Il pose les yeux sur mon assiette. Oh ? Est-ce qu’il a pensé à terminer mon plat ? Je suis amusée par son naturel. Sans doute a-t-il des habitudes un peu trop branché couple. J’étouffe un sourire derrière ma main.
— Je ne comprends pas ce genre de comportement. Ça m’agace.
— Ces gens se disent que tout le monde est comme eux et qu’à la première occasion, ils seront trahis comme eux trompent leur partenaire, dis-je.
— Ouais. C’est stupide.
Je me lève pour débarrasser et aider à ranger.
— Merci pour le repas et ce moment. Je dois appeler Amy.
— Pas de souci, je vais faire la vaisselle.
Quand je me retourne, il est debout face à moi. Le moment est aussi étrange que lorsqu’il est sorti de la salle de bains. Il se tient là avec un instant d’arrêt troublant. À quoi réfléchit-il ?
— Ne t’embête pas, utilise le lave-vaisselle.
Je lui indique l’appareil derrière ma jambe droite. Il suit mon doigt en baissant les yeux. Le petit flottement qui s’installe entre nous est flatteur. Je m’écarte avec un sourire et m’éloigne en direction de ma chambre. Est-ce que Blake pense à moi ? En tout cas, ma silhouette le laisse songeur.
Après avoir fermé la porte, j’appelle ma meilleure amie.
— Alors ?! J’attendais de tes nouvelles.
— Je n’ai pas vu l’heure filer, excuse-moi, dis-je. J’ai travaillé sur mon site web puis…
Blake m’a proposé de prendre un bain. Je ne peux pas dire ça ! Amy ne l’entendrait pas du tout de la façon dont ça s’est passé.
— Puis ?
— J’ai pris un bain.
— Tu te sens mieux ? s’inquiète-t-elle.
— Oui. J’ai une nouvelle idée.
Je m’installe confortablement et lui parle de mon projet de lancer ma propre marque de vêtements. Son enthousiasme me fait trop plaisir. Amy et moi, nous nous soutenons depuis toujours dans ce que l’une ou l’autre entreprend.
OceanofPDF.com
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