Mon dernier colocataire (French Edition)

Violine Wolf · Chapitre 13 sur 44

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Mon dernier colocataire (French Edition)

13 Michele Jones

 

Dans le FiDi, je prends sur moi en rejoignant le bureau de Gregory Taylor. J’ignore si je vais claquer la porte ce soir, mais ce sera forcément d’un jour à l’autre. La journée avait si bien commencé ! Même si le réveil était rude, je n’aurais pas hésité une seconde à répondre par l’affirmative à cette demande urgente de shopping avec Todd Leonard. Les trois heures que nous avons passées ensemble dans les boutiques de luxe ont été géniales ! Malgré son âge avancé, c’est un homme coquet et courtois. Il m’a traitée avec beaucoup de gratitude pour mon aide et sa joie m’a comblée quand il a mis la main sur la tenue qui lui fallait pour le mariage de sa petite-fille. Je voudrais plus de clients comme lui ! Avant de reprendre le cours de ma journée, je lui ai laissé des cartes de visite en lui rappelant de ne pas hésiter à me téléphoner à toute heure.

Et maintenant, monsieur Taylor.

Les entrevues privées pour déposer des achats me rapportent moins, mais cet homme les cumule. Je sais qu’il en profite pour m’avoir entre quatre yeux. D’ordinaire, ça m’est égal, mais après ce qu’il s’est passé hier, j’aurais préféré avoir plus de temps avant de le revoir.

— Monsieur Taylor est dans son bureau ?

— Oui, répond sa secrétaire.

Nous partageons un regard qui en dit long. Nous ne nous connaissons pas, mais j’aurais peut-être intérêt à ajouter cette femme à mes contacts. Avant de m’éloigner, je lui tends une carte.

— Appelez-moi à l’occasion, je suis sûre que nous avons beaucoup de choses à nous dire.

Je reconnais l’air sur son visage. Elle vient de voir en moi une complice, une future amie peut-être. Si monsieur Taylor ne veut pas tenir sa promesse de me mettre en contact avec des personnes influentes, je trouverai un autre moyen d’avoir son carnet d’adresses. La femme range ma carte dans son sac à main. Super !

Regonflée pour cette entrevue, je toque à la porte.

— Entrez, mademoiselle Jones !

Comme d’habitude, Gregory Taylor est assis derrière son bureau. Je devine qu’il a passé une journée éreintante. Il est dix-neuf heures trente. Ce soir, j’ai opté pour un pantalon malgré mon tempérament. Je dépose mes achats sur son canapé en cuir.

— Votre commande est complète, dis-je simplement. Chapeau en laine et gants intersaison, sacoche en cuir vintage et chèche terre d’ocre.

Il m’a déjà payé le mois, ce qui trahit qu’il a peur que je quitte mon poste. De cette façon, il me coince aussi pour le suivant en s’assurant que je m’occupe de ses prochaines demandes.

— Merci, je suis sûr que ce sera parfait.

Je marque un temps de pause en l’affrontant du regard.

— Est-ce que vous avez observé les recommandations de mon dernier mail ?

— Non.

— Vous auriez dû, vous méritez largement un geste d’excuse.

Je n’accepterai jamais d’être soudoyée.

— J’ai, avec mes clients, une relation professionnelle, monsieur Taylor.

Il prend une inspiration et se lève. D’un pas lent, il me fait face. Le grand brun porte un costume que nous avons acheté ensemble, il y a trois mois.

— Ne soyez pas aussi rigide, mademoiselle Jones. Nous nous fréquentons depuis plusieurs semaines et vous êtes une femme ravissante.

— Ça ne vous donne pas le droit de me mettre la main aux fesses.

Il me surplombe un peu avec son mètre quatre-vingt, mais je ne recule pas. Nous nous affrontons du regard.

— Vous m’avez laissé faire, murmure-t-il.

— Vous me harcelez, monsieur Taylor.

— Moi ? Vous me rencontrez avec des tenues affriolantes. J’ai pris ça pour des avances.

Il joue sur les mots avec calme. Je vois très clair dans sa comédie. Il y met les formes pour me délivrer un message explicite : c’est sa parole contre la mienne. Et il pense qu’elle ne fait pas le poids.

— Vous faites erreur sur mon compte.

Sa façon horripilante de sourire avec cet air supérieur me donne envie d’exploser ! Il aime que je lui tienne tête et, si j’en comprends le fin mouvement qu’il y a eu dans sa poche, il vient de s’offrir une caresse.

— Notre accord s’arrête ce soir.

— Je ne crois pas, mademoiselle Jones. Il y a certaines assurances pour les clients dans votre contrat, surtout quand ils vous rémunèrent d’avance. Mais si vous voulez que nous nous en prémunissions, je peux faire appel à mes avocats.

— Je vais vous rendre votre fric, ne vous en faites pas.

Il rigole en me tournant le dos.

— Il ne s’agit pas d’argent. Vous m’avez vous-même dit que toute prestation acquittée sera tenue. Je vous ai payé pour le mois.

La colère inonde mes veines. Vient-il de trouver le moyen de m’acheter pour les prochaines semaines ? Il retrouve sa place dans le fauteuil.

— Oh, j’ai suivi vos directives. Pas de shopping privé, seulement des entrevues dans mon bureau.

J’acquiesce en réajustant mon sac.

— Si nous en avons fini, je…

Il m’adresse un signe de tête m’indiquant la porte.

— Ne vous pressez pas trop pour quitter mon bureau.

Je me détourne de son image. La dernière chose que j’ai envie de savoir, c’est ce qu’il fait avec ses mains. Putain ! En tournant les talons, je m’empresse de sortir en claquant la porte. Aujourd’hui, je n’attends pas l’ascenseur. Les escaliers seront très bien. À petites foulées, je m’éloigne du building. La nuit est tombée sur New York. Il est vingt heures. Comment vais-je tenir trois semaines ainsi ? Ce n’est plus des infimes approches ou des sous-entendus que je peux éviter. Il a le dessus et il me l’a bien fait comprendre ce soir. Un mois. Je vais engager la rupture de notre contrat dès que je serai à la maison. Il le sait aussi, ce qui me préoccupe d’autant plus. Maintenant que son temps est compté, comment va-t-il se comporter lors de nos entrevues ?

Mon portable vibre dans ma poche. Ma mère a un sixième sens pour sentir quand je suis bouleversée. Si je ne réponds pas, elle va s’inquiéter. Je marche jusqu’à l’arrêt de bus en décrochant.

— Salut, maman.

— Ma chérie, ça va ?

— Oui, oui. Et vous ?

— Le mardi soir, ton père joue au poker avec ses amis.

— Ah oui, c’est vrai. Et toi, tu fais quoi ?

— J’appelle ma fille.

Je souris.

— Je viens juste de terminer ma journée, maman.

— Oh, tu es dehors ?

— Oui, je rentre à la maison.

— Je n’aime pas te savoir dehors toute seule dans cette grande ville.

C’est sa phrase préférée depuis que j’ai déménagé. Elle ne manque jamais de me parler des dernières nouvelles les plus horribles pour me faire comprendre d’être prudente. Je ne pourrais jamais lui avouer que mon client me harcèle. Elle se ferait une montagne de cette situation et je peux la gérer.

— Est-ce que tu rentres à la maison pour ton anniversaire ?

— Oui, comme d’habitude.

— Tu viens vendredi soir ?

J’ai la gorge nouée.

— Je te confirmerai.

— Si tu n’as pas de travail ce soir-là, j’imagine, répond ma mère avec indulgence. Tout va bien ?

— Oui, mon bus est là je dois te laisser.

Nous nous embrassons virtuellement et je raccroche. Amy n’a pas manqué de m’écrire pour prendre de mes nouvelles. Je déteste me retrouver dans cette impasse. Normalement, c’est moi qui donne l’exemple et qui protège mes amis.

« Comment ça s’est passé ce soir ? »

« Après ce mois, je ne travaille plus avec lui. »

« Tu as pris la bonne décision ! Dis-le-moi si tu as besoin de quelque chose. »

« Comment vas-tu ? »

« J’ai hâte que la semaine se termine ! »

« J’ai invité Blake à nous accompagner vendredi soir au rooftpop. »

« Cool, papa est de la partie. »

Je souris devant mon écran, le cœur un peu plus enjoué. Passer du temps avec lui me plaît bien.

Avec un esprit ambivalent, je retrouve l’appartement. Il est plus de vingt heures trente lorsque j’enlève mes escarpins. J’ai mal aux pieds. L’endroit est plongé dans la pénombre. L’éclairage de la télévision inonde légèrement le salon. J’avance sur la pointe des pieds et jette un coup d’œil dans la pièce. Blake s’est endormi. Il a calé mon plaid sous sa tête. D’ordinaire, je n’aime pas que l’on touche à mes affaires, mais ce soir, je vais me contenter de faire comme si je n’avais rien vu.

Je retrouve ma chambre, me change et m’occupe de la rupture de contrat avant qu’il ne soit automatiquement reconduit pour un nouveau mois. Seule dans la pièce, j’accuse le coup en me demandant comment les choses ont pu si mal tourner.

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