Perdue

Henry Gréville · Chapitre 10 sur 40

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Perdue

Chapitre IX

 

Marcelle grandissait : l’herboriste avait beau rallonger encore et toujours les petits jupons, tout dépasser les robes.

Elle allait avoir six ans, à ce que supposaient ceux qui l’avaient recueillie : en réalité, elle avait six ans et demi, et même pour cet âge, elle était d’une précocité remarquable.

Louise était grandelette ; les trois années qui venaient de s’écouler avaient fait d’elle presque une jeune fille, longue et maigre, au visage distingué, aux manières tant soit peu pincées ; dans une pension de choix où sa mère l’avait mise à l’époque de sa première communion, elle avait, sous prétexte de bonnes manières, perdu la rondeur affable de son ancienne apparence. L’esprit commercial était resté, mais recouvert par une couche de comme-il-faut un peu prétentieux, qui ne laissait plus voir les qualités, sans pour cela masquer les défauts. C’est ce qu’on appelle l’âge ingrat, on pourrait dire souvent l’ingrate éducation ; les parents paient bien cher pour faire acquérir à leurs filles ce ton suprême de mauvaise grâce décente et guindée.

À son pensionnat, Louise avait appris qu’en recueillant Marcelle elle avait fait une belle action ; jusqu’alors elle ne s’en doutait pas, ce qui la rendait charmante dans son rôle de protectrice naturelle. Quand elle le sut, elle exigea de la petite orpheline une déférence respectueuse que la pauvre enfant eut toutes les peines du monde à s’inculquer.

Marcelle avait vécu chez ses parents à l’état de fleur inconsciente, faite pour réjouir le cœur et les yeux et pour croître en liberté. Madame Favrot ne lui avait guère demandé autre chose ; cette enfant lui rappelait celle que, si peu de temps auparavant, elle avait accompagnée à sa dernière demeure, et lui semblait une envoyée de la Providence.

Si dégagé que se croie notre esprit des erreurs vulgaires, dans toutes nos bonnes actions entre un brin de superstition, bien caché, presque invisible à l’œil, et qu’il faut tant de force pour repousser.

Cela vous portera bonheur, disent les braves gens qui nous entourent ; nous sourions de leur naïveté, et au fond de nous-mêmes nous espérons qu’en effet cela nous portera bonheur.

Madame Favrot surtout espérait bien que Marcelle lui porterait bonheur. Pendant deux ans, en effet, l’herboristerie prospéra d’une façon étonnante. Tout le quartier s’était ému de cette tragique aventure ; chacun voulait voir la petite fille perdue qui avait soudain retrouvé une famille. Les compliments, les petits cadeaux à l’intention de l’enfant, les prévenances de toute espèce affluèrent dans l’étroite boutique où Marcelle, perchée sur une haute chaise et encore haussée d’un coussin, tenait littéralement salon du matin au soir.

Mais on se lasse de tout, même, hélas ! de la générosité ! Quand l’abandon et l’adoption de la petite fille furent des faits accomplis, couronnés de la sanction du temps et de l’habitude, le commerce de madame Favrot se réduisit à ses proportions ordinaires. Ce n’était pas la gêne, mais ce n’était plus la facile aisance, faite des deux sous de bourrache et des trois sous de pommade des bonnes femmes du quartier. L’herboriste s’aperçut alors qu’un enfant de plus est une lourde charge.

Elle aimait Marcelle, cependant. L’aimable babil de la petite, son caractère doux et soumis, la mettait à l’abri de bien des reproches. Que serait-elle plus tard ? Il était impossible de rien préjuger, tant cette nature sensitive et malléable était faite pour se prêter à toutes les influences.

Malgré tant de gentillesse et de douceur, une veille de jour de l’an, en faisant ses comptes de l’année, madame Favrot s’aperçut qu’elle était en déficit de quelques centaines de francs. C’était peu de chose assurément ; les grippes et autres maladies du printemps prochain combleraient facilement le gouffre à l’aide de bonbons de gomme, pâtes pectorales, lichen d’Islande ; mais c’était un déficit, – et l’esprit commercial de l’herboriste alla droit à la cause du mal.

Cette année-là, tout ce que Marcelle avait d’abord trouvé d’effets appartenant à la petite fille qu’elle avait remplacée avait achevé complètement de s’user ; il avait fallu racheter un peu de tout. Consultant une autre feuille, la bonne dame se reporta aux dépenses de son intérieur : Marcelle y figurait pour une part notable. Les petits souliers surtout... Oh ! les petits souliers, cette ruine des mères de famille !

Un calcul mental fut bientôt fait. En additionnant les sommes dépensées et la nourriture approximativement évaluée de l’enfant adopté, Marcelle avait coûté précisément ce qui manquait à madame Favrot pour joindre les deux bouts.

– Pauvre enfant ! dit-elle avec un profond soupir, en refermant ses livres d’un air découragé. Enfin, je travaillerai un peu plus ! on fera pour le mieux.

Mais les rentrées n’arrivant pas, un effet de cent francs oublié étant tombé dans un mauvais moment, et l’herboriste ayant dû emprunter pour le payer, la colonne de chiffres qui représentait l’entretien de l’enfant adoptive se dressa plus d’une fois devant les yeux de madame Favrot, pendant ses veilles anxieuses.

C’est cette année-là que la première communion de Louise nécessita des dépenses assez considérables ; dans les premiers jours qui suivirent son départ pour la pension, sa mère fut bien heureuse d’avoir Marcelle à ses côtés, pour lui tenir compagnie et l’empêcher de trop ressentir le vide de la maison. Si petite qu’elle fût encore, la fillette savait déjà ranger les tiroirs, essuyer les objets de la « montre », épousseter partout, et même balayer la boutique avec un grand balai qui lui fit plus d’une bosse au front, sans qu’elle osât s’en plaindre.

La seule chose pour laquelle elle eût une invincible répugnance, c’étaient les sangsues tassées les unes contre les autres dans le bocal plein d’eau transparente. Elle en détournait les yeux avec un frisson d’horreur, quand madame Favrot, pour servir la clientèle, les pêchait avec précaution et les faisait passer dans un verre. Ces bêtes noires la dégoûtaient profondément.

À part cela, toujours prévenante et gaie, elle connaissait les prix et le poids de bien des marchandises courantes, et madame Favrot se fiait à elle pour servir les clientes ordinaires. On pouvait prévoir le moment où elle rendrait à l’herboriste de véritables services.

– Si c’était moi, dit un jour madame Jalin, en croisant les bras par-dessus son panier posé sur le comptoir, je l’enverrais à l’école, cette petite. Il serait grand temps qu’elle apprît à lire.

Madame Favrot réprima un mouvement d’humeur.

– Nous avons le temps, dit-elle ; vous pensez bien que je ne vais pas m’en priver pour l’envoyer à l’école. J’ai besoin d’elle ici. D’ailleurs, elle apprend à coudre et à tricoter.

La blanchisseuse ne dit rien et suivit de l’œil les doigts mignons de Marcelle qui piquait laborieusement son aiguille dans un torchon de grosse toile jaune.

– Elle ira à l’école quand Louise sera revenue de pension, reprit l’herboriste. Ma fille me coûte déjà assez cher, et les affaires ne vont pas bien ! Vous comprenez qu’après tout, je ne lui dois rien, à cette petite !

Madame Jalin réprima un mouvement ; elle aurait voulu boucher les oreilles de Marcelle, pour l’empêcher d’entendre cette phrase cruelle. Il était trop tard, elle avait entendu ; elle leva ses yeux brun clair sur sa bienfaitrice, avec une singulière expression de doute et de tristesse. Évidemment ce n’était pas la première fois que de semblables paroles éveillaient en elle le désir d’un éclaircissement. Mais soumise comme toujours, elle ne dit rien, et retourna à son torchon.

– Il me semble, répondit la blanchisseuse, qu’on doit avant tout l’éducation à tout le monde ?

– Qu’est-ce qui vous dit le contraire ? riposta madame Favrot avec un peu d’aigreur. Mais quand on s’est saigné à blanc, quand on a fait des dettes pour quelqu’un, qui après tout ne vous est rien, il me semble qu’on a bien le droit de prendre son temps. Elle ira à l’école quand Louise sera revenue de pension. Jusque-là, je veux pouvoir quitter ma boutique un moment sans être obligée de prier une voisine de la garder. Marcelle s’en acquitte très bien, et même elle sert le monde, quand ce n’est pas trop difficile.

Les yeux de la petite fille se levèrent encore une fois, mais avec l’expression du contentement. Tout ce qu’elle demandait était d’être utile. Elle avait senti souvent qu’elle pesait à celle qui l’avait recueillie. Trop jeune pour connaître la fierté, trop humble pour sentir l’humiliation, elle en éprouvait simplement du chagrin et ne désirait au monde qu’une seule chose : pouvoir rendre service, afin de ne pas entendre dire qu’elle était une charge pour ceux qu’elle aimait.

La blanchisseuse reprit son panier et embrassa Marcelle en passant. Elle avait eu bien souvent envie de proposer à madame Favrot de chercher une bonne âme qui voulût se charger de l’enfant ; mais elle sentait que sa demande serait repoussée pour le moment. L’herboriste mettait son amour-propre à conserver le bénéfice moral de ce que tout le monde autour d’elle considérait comme une belle action, non moins que le bénéfice matériel qu’elle tirait de l’enfant, presque aussi utile et moins coûteuse qu’une petite bonne.

Une petite bonne. C’était là le vrai mot de la situation. Peu à peu, glissant de sa position de fille adoptive, à mesure qu’elle devenait plus utile, Marcelle, de son propre mouvement, débordant de bonne volonté, était descendue à celui de Cendrillon. Elle avait d’abord offert de faire les commissions, bientôt on les lui avait imposées. Elle s’était appliquée à nettoyer tous les tiroirs de la boutique, – c’était devenu sa tâche hebdomadaire. Tout ce qu’elle avait tenté et réussi était maintenant son devoir, et par conséquent, à titre de devoir, n’était plus récompensé par de bonnes paroles ; à peine recevait-elle de loin en loin de rares et maigres remerciements. En revanche, quand elle se relâchait de sa vigilance, elle était grondée. Mais ce monde est ainsi fait. Ce n’est pas souvent sur la terre que la paix est donnée aux hommes de bonne volonté !

Le dernier samedi d’octobre était pour Louise Favrot un jour de grande sortie. C’est-à-dire que du samedi soir au lundi matin, l’herboristerie changeait de maîtresse. Toujours gâtée par sa mère, Louise avait pris en pension, au contact de jeunes demoiselles très bien élevées qu’elle avait pour compagnes de classe, un petit air de supériorité qui en imposait à madame Favrot elle-même.

Celle-ci se réjouissait de voir sa fille si délicate dans ses goûts, si élégante dans ses mouvements, si raffinée dans tout ce qui concernait sa petite personne. Elle ne pouvait se lasser de la contempler dans l’uniforme de la pension, trop cher, relativement à la mince fortune de l’herboriste, mais si flatteur pour une mère ambitieuse ! Louise avait voulu avoir une montre avec une chaîne en or ; « toutes ces demoiselles avaient reçu pour leur première communion une montre avec une chaîne en or », celles du moins qui n’étaient pas déjà depuis longtemps en possession de cet objet de première nécessité. La montre et la chaîne avaient été achetées... qui sait si ce n’est pas cette emplette qui avait endetté la mère trop complaisante ?

Mademoiselle Favrot arriva le samedi vers six heures, en compagnie de sa maman ; en entrant dans la boutique que gardaient Marcelle et son amie la blanchisseuse de fin, elle accorda à celle-ci un salut protecteur.

La petite fille s’était élancée pour lui sauter au cou ; Louise l’embrassa avec un petit air maternel tout à fait charmant et fort digne. À la pension, c’est ainsi que les « petites mères » embrassent leurs filles. Un peu surprise et décontenancée par cet accueil majestueux, Marcelle resta debout, les yeux fixés sur sa protectrice ; au fond, elle avait un peu envie de pleurer.

Quand le dîner eut réuni dans l’arrière-boutique madame Favrot et les deux enfants, Louise, après avoir fait mille questions, s’adressa à sa mère de ce ton légèrement impertinent, qui aux yeux de la bonne dame était la suprême distinction.

– Et cette petite, dit-elle, en indiquant l’orpheline, se conduit-elle bien ?

– Elle n’est pas trop méchante, répondit madame Favrot.

Pas trop méchante ! Marcelle avait bien, dans son petit cœur d’enfant, la conscience de mériter mieux que cela ! Elle ne dit rien, cependant, et comme elle le faisait d’ordinaire, mais le cœur un peu gros, elle s’occupa de servir et de desservir la table avec une adresse surprenante pour son âge. Le dîner terminé, on revint dans la boutique, où brûlait un bec de gaz.

À travers les vitres, encombrées d’objets de toute sorte, suspendus à des tringles de fer, on voyait le reflet des réverbères trembloter sur le pavé mouillé. C’était un de ces premiers soirs d’hiver, qui font tant regretter l’été, où le frisson des mauvais jours passe prématurément dans les membres qu’il endolorit. La boutique était chauffée par le gaz, mais sous la porte le vent glacial pénétrait avec une odeur de boue grasse et glissante.

– Je voudrais manger des marrons, dit tout à coup Louise, en s’accotant commodément dans l’angle du banc rembourré, de l’autre côté du comptoir. Maman, envoie donc Marcelle acheter des marrons.

– Mais il n’y en a pas encore ? dit madame Favrot.

– Si fait. En venant, tantôt, j’ai vu le marchand de marrons établi chez le marchand de vin de la rue de Trévise. Les premiers marrons ! Il n’y a rien de meilleur. Donne quatre sous à Marcelle, maman. Allons, petite, dépêche-toi.

Madame Favrot hésitait, retenue par un vague mélange d’économie et de crainte. Elle n’avait pas envie d’envoyer l’enfant dehors, si tard, – neuf heures sonnaient, – à travers la rue Lafayette, toujours pleine de voitures et d’omnibus. Louise ouvrit le tiroir devant elle, y prit vingt centimes qu’elle remit à l’orpheline.

– Tu sais bien, la rue de Trévise ? En face les omnibus. Allons, cours. Et surtout ne mange pas les marrons en route.

– Prends garde de te faire écraser, ajouta madame Favrot.

Marcelle répondit par un demi-sourire, referma la porte avec précaution et partit en courant pour obéir.

Les jarretières, biberons, colliers d’ambre jaune et d’iris firent entendre un petit cliquetis contre la vitre de la porte, et les herbes sèches s’entrefrôlèrent un instant ; madame Favrot gardait le silence.

– J’ai eu tort, dit-elle au bout d’un moment, de laisser aller la petite ; elle n’a pas l’habitude de traverser les rues...

– Est-ce qu’elle ne fait pas tes commissions ? demanda Louise d’un ton légèrement agressif.

– Si, mais pas le soir.

– Eh bien, ça l’accoutumera. Vois-tu, mère, tu la gâtes ! Pense donc, elle n’a rien, cette enfant ! Si tu venais à lui manquer, elle serait réduite à mendier. Il faut bien qu’elle s’accoutume à servir les autres.

Étrange sagesse dans la bouche d’une fille de quatorze ans ! C’était vrai, pourtant, madame Favrot avait elle-même émis cent fois les mêmes principes ; dans la bouche de Louise, cependant, ils la choquèrent un peu, mais elle ne dit rien et prit son tricot, pendant que Louise passait et repassait la main sur le dos du gros chat somnolent, en attendant les marrons qui n’arrivaient pas.

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