Perdue

Henry Gréville · Chapitre 23 sur 40

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Perdue

Chapitre XXII

 

Penchée sur son cahier, Marcelle écoutait les leçons de Robert Bréault, et la voix grave du jeune professeur, pénétrant jusqu’au fond de son intelligence, lui ouvrait de nouveaux horizons.

Le mode d’éducation de mademoiselle Hermine, un peu suranné, s’était trouvé peu à peu remplacé par les principes de la science moderne ; sans trouble, par degrés insensibles, l’esprit de la petite fille se préparait à des idées et des connaissances nouvelles.

– Elle est très forte pour son âge, dit un jour la vieille demoiselle à madame Jalin, qui s’attardait à causer de Marcelle. Figurez-vous qu’il y a des choses qu’elle sait beaucoup mieux que moi.

Madame Jalin ouvrait des yeux énormes. Jusque-là mademoiselle Hermine lui avait paru un puits de science ; si Marcelle se mettait à en savoir plus long que ce puits... Mais ce devait être une exagération de la bonne âme.

– Du tout, du tout ! répondit mademoiselle de Beaurenom, à cette opinion timidement exprimée. C’est positif ; je m’en aperçois bien ! C’est depuis que j’ai eu l’heureuse idée de prier Robert Bréault de lui donner des leçons d’arithmétique ; il a trouvé que ça ne suffisait pas, et maintenant il lui donne des leçons de tout...

– Elle a eu de la chance, cette petite, fit madame Jalin après un silence plein de méditations.

– Ça lui était bien dû après toutes ses peines ! riposta mademoiselle Hermine avec un éclair dans les yeux, comme si elle recevait une contradiction formelle.

– Oh ! oui, soupira la blanchisseuse. Ça n’a pas porté bonheur aux dames Favrot.

– Comment ?

– Elles ont fait de mauvaises affaires, c’était bien près d’une faillite ; alors elles se sont souvenues d’une vieille tante qui demeure en province, en Picardie, je crois, et elles lui ont écrit. Elle a arrangé toutes leurs affaires, à condition qu’elles viendraient demeurer avec elle, – pas beaucoup de liberté, vous comprenez, près de cette vieille femme capricieuse... Mais elles hériteront... pas un gros héritage ! Enfin, c’est pourtant de quoi vivre ! C’est drôle, je me suis toujours figuré que le bon Dieu les avait punies de leur dureté envers cette pauvre enfant...

– Elle est comme les hirondelles, dit sentencieusement mademoiselle Hermine, elle porte bonheur au toit qui l’abrite. Des actions que j’avais depuis bien longtemps et qui n’avaient jamais rien rapporté, excepté l’intérêt légal, se sont mises tout à coup à donner des dividendes, mais des dividendes comme on n’en voit pas... J’ai partagé avec Marcelle : moitié pour elle, moitié pour moi. Elle commence à avoir une bourse rondelette.

Les yeux de madame Jalin exprimèrent toute son admiration pour ce procédé, puis elle tourna la tête vers le jardin, où la svelte figure de la petite fille se dessinait sur le tapis vert du gazon. Un livre à la main, elle tournait lentement autour de la pelouse, préparant sa leçon du soir.

– C’est le médecin qui veut ça, dit mademoiselle Hermine. Elle doit vivre le plus possible au grand air : nous ne la faisons rentrer que quand il pleut.

Marcelle, en effet, semblait un peu frêle. Toujours plus grande que son âge, elle paraissait, par la taille, quatorze ou quinze ans, quoiqu’elle en eût douze à peine ; son visage candide démentait bien vite cette première impression. Les quatre ans qu’elle avait passés sous le toit de mademoiselle Hermine, sans lui ôter aucune de ses grâces enfantines, lui avaient donné l’expansion joyeuse de l’enfant aimée, en même temps qu’elle avait pris des manières distinguées au contact de la vieille demoiselle.

Depuis sa première communion qu’elle avait faite au printemps précédent, Marcelle était devenue beaucoup plus posée. Il n’était plus question de parties de volant par-dessus le mur ; le fameux chien noir qui avait fait tant de trous dans le parterre de madame Bréault, maintenant calme et grave, au point qu’on ne pouvait plus l’entraîner dans une partie de jeu qu’avec les plus grands efforts, – n’était pas plus sérieux que Marcelle, dont il était devenu l’ami intime.

Jules Bréault avait aussi participé à cette accalmie générale. Plein de la dignité de ses seize ans, il portait haut la tête, s’était acheté un pince-nez, et parlait du baccalauréat comme d’une chose puérile, dont il serait débarrassé avant six mois.

Le seul de la bande joyeuse qui, loin de devenir plus grave, se montrât, au contraire, plus sociable et plus gai, était Robert Bréault, cet ours, disait son frère. La trop grande timidité qui l’empêchait jadis de montrer son esprit solide et brillant à la fois, s’était évaporée, et c’est beaucoup à son renouvellement d’amitié avec mademoiselle Hermine qu’il devait cet heureux changement. Jadis, seul le plus souvent, ou bien aux cours, avec ses camarades d’étude, il avait perdu, loin de sa mère, l’habitude de la famille et de la société des femmes, si nécessaire aux jeunes gens pour les maintenir dans la pratique des bonnes manières ; près de la vieille demoiselle, qui le traitait en fils, près de Marcelle, qu’il eût voulu avoir pour sœur, il avait senti son âme s’épanouir, comme aux rayons d’un soleil printanier.

De son exil de Nice, madame Bréault avait écrit plus d’une fois à mademoiselle Hermine pour la remercier de son heureuse influence sur ses fils, influence qu’elle avait pu apprécier pendant les six semaines de vacances que les jeunes gens passaient annuellement près d’elle. Sa dernière lettre avait attristé l’excellente fille, en trahissant une préoccupation plus aiguë du sort qui attendait les jeunes Bréault dans le cas où ils viendraient à rester orphelins.

– Mon mari, disait-elle, est fort affaibli, et s’il me perdait, je n’ose trop prévoir les conséquences de son chagrin. J’ai eu tort de lui permettre autrefois de vivre uniquement pour moi. J’étais aveugle, et je ne voyais pas plus loin que l’heure présente ; à vrai dire, jusqu’à ces derniers temps, j’avais toujours espéré guérir ; je vois maintenant que c’est une folle espérance. C’est cette illusion seule qui peut faire excuser l’égoïsme que j’ai montré en permettant au père de vivre loin de ses enfants. La sagesse de mon fils aîné a su garantir les deux frères des petits inconvénients de cette situation anormale, mais je crains que l’amour des enfants ne soit plus assez fort pour rattacher le père à la vie quand je ne serai plus là. Vous veillerez sur eux, n’est-ce pas, ma bonne voisine et amie ? vous les empêcherez de s’attrister trop, de s’isoler, de vivre en égoïstes, comme nous l’avons fait mon mari et moi, afin que plus tard ils n’aient pas à nous reprocher ce que je me reproche si cruellement aujourd’hui.

Mademoiselle Hermine avait gardé pour elle cette lettre éplorée, mais elle n’en avait témoigné que plus d’affectueuse sollicitude aux jeunes gens. C’est avec joie qu’elle avait vu Robert s’attacher de plus en plus aux progrès de Marcelle. Si faible que fût cette branche de salut, elle espérait qu’il la compterait pour quelque chose à l’heure où le chagrin de perdre sa mère viendrait l’accabler.

Elle avait raison : le travail assidu, régulier, celui qui nous oblige envers autrui, est le seul contrepoids de nos faiblesses et de nos erreurs. Si enthousiasmé que l’on puisse être de son œuvre, si l’on n’en répond devant personne, elle sera, dans un jour de crise, impuissante à nous sauver ; c’est quand d’autres que nous auraient à souffrir de notre négligence que nous puisons dans le sentiment du devoir le courage de résister aux plus rudes épreuves.

– Je suis né professeur ! dit un jour Robert, content de lui-même, après une leçon excellente qui laissait le maître et l’élève enchantés de leur travail. Quand j’apprenais jadis ce que j’enseigne maintenant, j’étais loin d’y trouver autant de charme qu’aujourd’hui. Il faut croire qu’il y a des grâces d’état ! J’ai envie de me vouer à l’enseignement ; c’est une vocation comme une autre.

– C’est la plus ardue et celle qui donne le plus de mécomptes, répondit mademoiselle Hermine. S’il est un être voué à l’ingratitude, c’est le professeur. On sait gré au médecin des soins qu’il vous donne, à l’avocat des causes qu’il plaide, au commerçant même, s’il nous fournit de bonne marchandise ; – qui sait gré au professeur des heures qu’il passe à enseigner ? N’est-il point payé pour cela ? Les autres aussi sont payés de leur peine et plus cher que lui, – mais qu’importe ? Crois-moi, mon enfant, sois n’importe quoi, mais n’entre pas dans l’enseignement, si tu ne veux pas éprouver de grands chagrins et de sérieux désappointements.

– Eh bien ! soupira le jeune homme, je ferai ce que veut mon père, j’entrerai dans les affaires ; mais au moins essayerai-je de me donner l’illusion que je suis utile à quelque chose d’autre qu’à mon propre bien-être.

– Et que feras-tu, mon jeune apôtre ?

– Je ferai des conférences gratuites, partout où cela pourra servir, fût-ce au développement d’un très petit nombre. Je ferai de la science à l’usage de ceux qui ne savent rien...

Marcelle leva les yeux sur son professeur. Il parlait lentement, comme un homme qui cherche à éclairer sa propre pensée. Tout à coup il se tourna vers elle.

– Vous m’avez été très utile, petite Marcelle, dit-il en souriant. C’est vous qui m’avez révélé cette vocation inattendue... C’était plaisir de vous enseigner quand vous compreniez, plaisir aussi quand vous n’aviez pas compris, et qu’il fallait chercher à ma pensée une forme plus nette et plus précise. Je vous dois beaucoup de bonnes heures...

– Et moi ! fit Marcelle, qui sentit ses yeux s’emplir de larmes. Croyez-vous que je ne vous doive pas mille fois davantage ?

Il fit un léger mouvement vers elle. Autrefois quand elle était petite, il l’embrassait à l’arrivée ; depuis que la fillette, en faisant sa première communion, avait passé du rang des petites filles à celui des jeunes demoiselles, il ne l’embrassait plus. Cette fois, dérogeant à ses habitudes, il se pencha sur le front pur de l’enfant et y mit un baiser de frère aîné, de professeur. Le silence régna dans la salle à manger ; chacun suivait sa pensée.

– C’est singulier, dit mademoiselle Hermine, nous parlons comme si nous allions nous séparer... J’espère pourtant, Robert, que tu n’as pas l’intention de renoncer à tes leçons ?

– Moi ? Non certes ! C’est le meilleur moment de la journée.

Là-dessus, il partit, et sur le seuil se retourna encore pour envoyer à ses amies un geste d’adieu. Le lendemain, au moment où Rose sortait pour chercher le lait du matin, elle vit une voiture devant la porte de madame Bréault ; la cuisinière y plaçait une valise et une couverture de voyage.

– Qu’est-ce que c’est ? dit Rose du haut de sa grandeur, car elle condescendait rarement à adresser la parole au cordon bleu d’à côté, dont elle méprisait la façon de s’enrichir.

– C’est M. Robert qui va à Nice retrouver ses parents, répondit la cuisinière sans se retourner, ce qui, chacun le sait, est une manière d’exprimer le peu de cas que l’on fait de celui qui vous parle.

– Au même instant Robert parut, tout en hâte, très pâle ; il tenait à la main une dépêche reçue quelques minutes auparavant.

– Tenez, Rose, vous donnerez cela à mademoiselle Hermine, elle comprendra.

– Quand reviendrez-vous ? demanda la brave fille tout interdite.

Il fit un geste désespéré, et sauta dans la voiture qui partit à fond de train.

La cuisinière referma la grille de son jardin sans dire un mot. Rose, immobile de saisissement, s’avisa de regarder la dépêche.

Le morceau de papier bleu portait ces mots :

« Père vient d’avoir attaque de paralysie, mère gravement malade. Venez. »

Rose frissonna. La pensée du malheur ne la laissait jamais indifférente.

– Pauvres gens ! disait-elle. Et elle alla chercher son lait, car il fallait pourtant déjeuner ; après quoi elle se rendit chez mademoiselle Hermine, qui lut la dépêche et resta muette, plongée dans un océan de tristes réflexions.

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