Perdue

Henry Gréville · Chapitre 16 sur 40

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Perdue

Chapitre XV

 

En sortant de la boutique, l’enfant courut droit chez madame Jalin. C’était sa protectrice naturelle ; il lui semblait impossible qu’elle ne lui donnât pas les consolations dont son petit cœur froissé avait si grand besoin. Elle monta les cinq étages d’un seul trait, et tout essoufflée s’arrêta devant la porte brune. Elle y frappa d’une main timide, car tout à coup elle avait peur ! Si madame Jalin allait la gronder et lui dire qu’elle avait eu tort !

On ne répondit pas ; la blanchisseuse, en effet, était sortie et ne devait rentrer que très tard.

Marcelle frappa une seconde fois, plus fort, puis plus fort encore, puis avec une sorte de rage. Ce n’était pas possible que madame Jalin ne fût pas là, au moment où l’enfant avait besoin d’elle ! La pauvre petite ne pouvait pas admettre que la vie eût de ces cruautés gratuites.

Convaincue pourtant à la fin de l’inutilité de ses efforts, elle allait redescendre, lorsqu’un pas se fit entendre dans l’escalier peu éclairé, avec le bruit d’une respiration pénible.

– C’est madame Favrot qui vient pour me reprendre ! pensa Marcelle.

Son sang se glaça, et elle se fit toute petite dans l’embrasure d’une porte, espérant se dissimuler assez pour passer inaperçue.

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit une voix lassée avec un accent douloureux.

C’était une pauvre femme, voisine de la blanchisseuse. Marcelle s’enhardit.

– Est-ce que madame Jalin ne va pas bientôt rentrer ? demanda-t-elle à voix basse.

– Non, je ne crois pas. Elle est à l’autre bout de Paris. Qu’est-ce qu’il te faut, petite ?

Marcelle baissa la tête. Ce qu’il lui fallait, nulle excepté son amie ne pouvait le lui donner.

– Je vous remercie, madame, dit-elle.

Et elle descendit lentement, le cœur plein de pensées sinistres, qu’elle ne savait comment se formuler à elle-même.

Retourner chez madame Favrot ? jamais ! Elle se sentait révoltée de la tête aux pieds à la pensée de l’outrage infligé sans pitié. Attendre dans la rue ou dans l’escalier le retour de la blanchisseuse ? Mais si l’herboriste venait la reprendre ? Elle serait très en colère, bien sûr ; elle battrait peut-être Marcelle !

À la pensée des coups, l’enfant, que sa mère n’avait jamais frappée, ressentait l’indignation sans bornes qu’elle avait éprouvée au soufflet de Louise. Subir une seconde fois une semblable humiliation ? Jamais ! jamais ! plutôt mourir !

Elle sortit de la maison, indécise, traversa la rue en se dissimulant derrière les voitures de la place stationnées le long du square, et faisant le tour, se retrouva à un endroit où elle pouvait voir, derrière la grille, le banc où sa mère était morte.

C’est là qu’elle s’était trouvée un soir d’été sans famille, sans appui, perdue dans l’univers... Elle connaissait bien la place ! Que de fois le jeudi, quand elle était toute petite, quand Louise n’était encore qu’une gamine un peu capricieuse, un peu entêtée, un peu orgueilleuse, et non pas l’être malin, presque pervers, qui se développait maintenant sous l’influence de l’âge ingrat ; que de fois mademoiselle Favrot avait amené ses compagnes devant ce banc, et leur avait raconté d’un air plein de suffisance comment Marcelle abandonnée, perdue, avait trouvé en elle une protectrice, une « petite maman » ! Louise parlait de ces choses tout naturellement, d’un ton de triomphe, devant l’enfant recueillie, et celle-ci écoutait, les yeux fixes, pour la vingtième, pour la centième fois, le récit de son malheur, fait devant elle sans plus de gêne que devant une étrangère.

Elle avait eu souvent envie de dire à Louise : « Ne parle pas de maman à ces petites, cela me fait de la peine. » Puis elle s’était retenue. Louise était taquine et volontaire ; si Marcelle la priait de s’abstenir, elle en parlerait plus souvent encore, avec cet air de triomphe malicieux que l’orpheline connaissait bien. Et puis une sorte de pudeur l’empêchait d’effleurer ce sujet douloureux ; elle avait honte, elle avait peur de parler de cette terrible soirée, dont les détails répétés et commentés à ses oreilles s’étaient gravés pour jamais dans sa mémoire d’enfant, docile et prompte.

Elle regarda le banc ; c’était un banc pareil à tous les autres, abrité par un massif de lilas et de lauriers-cerises. Marcelle n’en voyait que le coin, car l’allée tournait en cet endroit. Elle se cramponna de ses petites mains aux barreaux de la grille et regarda le banc de tous ses yeux, comme si elle espérait, par la force de son désir, évoquer la chère image de sa mère.

Quelques gouttes de pluie tombèrent lourdes et presque chaudes sur le front et les vêtements de la petite fille. Elle entendit des pas s’approcher. C’étaient deux gardiens de la paix.

– Veux-tu bien rentrer chez toi, gamine ! dit l’un d’eux, qui la connaissait.

Elle le regarda d’un air effaré, puis tout à coup prit sa course du côté des Champs-Élysées ; elle venait de penser à mademoiselle Hermine.

– Si jamais on te fait de la peine, viens ici, ma petite, avait dit la vieille demoiselle.

Marcelle, qui n’avait jamais menti, croyait tout ce qu’on lui disait. Elle essaya de retrouver le chemin de la rue de la Pompe, sous la pluie qui tombait plus dru de minute en minute.

Mademoiselle Hermine venait de congédier Rose, après avoir commandé les repas du lendemain, et elle se préparait avec un petit frisson d’aise à l’heure de lecture solitaire qui résumait pour elle toutes les joies de la journée.

Quand les portes bien closes, les volets assujettis et la cage couverte d’une percaline verte, Rose se présentait sur le seuil de la chambre à coucher, son bougeoir à la main, disant : – Mademoiselle n’a plus besoin de rien ? mademoiselle répondait non, d’un sourire et d’un signe de tête. Rose disparaissait, et mademoiselle, plongée dans un bon fauteuil, les pieds posés sur un coussin, s’accoudait commodément pour lire de ses yeux presbytes, à la lueur d’une espèce de petite lanterne placée sur la cheminée, derrière elle, et qui contenait deux bougies sous un abat-jour, quelque roman, vieux ou nouveau, mais toujours plein de romanesques aventures.

Combien d’amants persécutés, de tuteurs impitoyables, de belles-mères opiniâtres, de traîtres affreux, de mères au désespoir et d’enfants perdus, miraculeusement retrouvés au moyen d’un signe au bras gauche, – combien de ces êtres chimériques, fantasmagoriques et invraisemblables peuplaient les souvenirs de mademoiselle Hermine ? Nul ne pourrait le dire, – pas même la dame du cabinet de lecture, qui avait fini par lui faire spontanément un rabais, en raison de la prodigieuse consommation de volumes de la bonne demoiselle.

Le résultat le plus étonnant de cet abus de lectures, et à coup sûr le plus inattendu, c’est que mademoiselle Hermine ne confondait jamais un livre avec un autre ni un héros avec un autre héros. Elle ne se rappelait pas toujours leurs noms, mais elle ne se trompait jamais sur leurs titres.

– C’est, disait-elle, à l’endroit où le baron provoque le comte en duel, le fameux duel avec les pistolets d’arçon, vous savez ?

Et c’était exact ! L’auteur, la data, le format et la couleur du livre, mademoiselle Hermine se rappelait tout. Elle prétendait même reconnaître l’odeur d’un volume lu deux ans auparavant, mais pour cela il fallait qu’il n’eût pas passé par le cabinet de lecture.

Ce soir-là, elle s’installa avec une joie spéciale devant son petit guéridon, qui supportait une petite veilleuse, et sur la veilleuse une théière contenant une tasse de tisane de feuilles d’oranger, remède souverain contre les crampes d’estomac, auxquelles mademoiselle de Beaurenom se trouvait quelquefois soumise quand elle prolongeait sa lecture trop avant dans la nuit. C’est qu’elle avait sous la main un roman en quatre volumes, tout neuf, pas coupé, dont madame Donnard lui offrait la primeur, avant de le faire cartonner pour des lecteurs moins relevés.

Quatre jolis volumes recouverts d’un rose tendre avec des caractères d’un rouge vif, et le portrait de l’héroïne à la sanguine, en tête du premier. C’était un régal friand ! Mademoiselle Hermine en ouvrit un, regretta seulement que les marges fussent si grandes, parce qu’elle aurait moins à lire ; mais sans s’arrêter à ces regrets superflus, elle prit un mignon petit couteau à papier en ivoire et commença sa lecture.

Les volets étaient bien clos et les rideaux fermés, de sorte qu’elle ne vit pas un éclair, puis un autre, traverser le ciel noir, mais elle entendit une rafale secouer les arbres des jardins qui entouraient de toutes parts le petit chalet.

– Il va faire bien mauvais temps cette nuit, pensa l’excellente fille. Pauvres gens qui sont sous les ponts par un vent pareil.

Elle frissonna de pitié pour les gens qui étaient sous les ponts et reprit sa lecture.

Le grondement du tonnerre scandait le mouvement de ses doigts qui tournaient les pages ; mais mademoiselle Hermine était une femme forte qui n’avait pas peur du tonnerre.

Soudain, un craquement formidable ébranla la maison, et la lumière des bougies vacilla dans la petite lanterne, puis le bruit s’arrêta court, comme il arrive parfois, et il ne resta plus de cette alerte qu’un roulement lointain qui s’éloignait encore.

Un léger tintement de la cloche qui servait de sonnette à la porte d’entrée, retentit aux oreilles de mademoiselle Hermine, encore effarée du fracas récent. Elle écouta attentivement, le cou tendu...

– C’est le vent ! se dit-elle en haussant les épaules. Qui pourrait venir par un temps pareil, à cette heure ?...

Elle regarda sa petite pendule rococo, qui marquait onze heures. Le vent s’était momentanément calmé, la cloche tinta une seconde fois plus fort. Mademoiselle Hermine frissonna, mais cette fois pour tout de bon, d’un vrai frisson d’angoisse. Un pas retentit dans l’escalier : c’était Rose qui descendait, son éternel bougeoir à la main.

– On sonne, mademoiselle, – ce ne peut être que des voleurs, n’est-ce pas ?

Mademoiselle Hermine secoua la tête, son expérience des voleurs puisée dans ses lectures lui ayant appris que généralement ces messieurs ne prennent pas la peine de sonner avant d’entrer. C’est ce qu’elle dit à Rose qui continuait à la regarder d’un air effaré.

Un troisième tintement plus fort, presque désespéré, retentit dans le silence du jardin, et le battant continua de frotter la cloche à petits coups qui allaient s’espaçant et qui s’éteignirent enfin...

– Il faut y aller, Rose ! dit bravement mademoiselle Hermine en saisissant son châle de tricot posé sur un fauteuil.

– Mais, mademoiselle, s’ils vous assassinent ?

– Tu crieras, répondit mademoiselle Hermine.

– Mademoiselle, prenez au moins un parapluie. Vous allez vous enrhumer ! et le jardin qui est plein d’eau ! Mon Dieu ! Seigneur ! quelle folie ! J’’y serais allée seule ! Mademoiselle Hermine avait ouvert la porte de la maison, et sa petite lanterne d’une main, son parapluie de l’autre, elle pataugeait alertement au milieu des flaques d’eau. Un éclair coupa en deux le ciel qui apparaissait entre les arbres, mais sans troubler ce brave cœur de vieille fille. Elle arriva tout contre la grille.

– Qui est là ? dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre redoutable.

– C’est moi, madame, Marcelle Monfort... Vous m’avez dit de venir...

La petite voix s’éteignit comme un sanglot. Rose et sa maîtresse s’entre-regardèrent incrédules.

– Toi ! la petite Marcelle de madame Jalin ? dit mademoiselle Hermine d’un ton de doute.

– Oui...

Ce cri n’était plus qu’un souffle, et semblait partir de dessous terre. D’un tour de main, la vieille fille défit les verrous, et avançant sa lanterne avec précaution, regarda au dehors.

C’était bien Marcelle ; trempée jusqu’au dernier fil de sa pauvre petite chemise, nu-tête, les yeux blessés par la clarté vive de la lanterne qui l’aveuglait, elle était sur le seuil, plutôt accroupie qu’à genoux, dans une posture désespérée.

– D’où viens-tu si tard ? gronda Rose avec un reste de méfiance.

– De là-bas !... On m’a appelée voleuse, ce n’est pas vrai !...

– Lève-toi donc ! fit la vieille bonne avec un reste d’humeur.

– Je ne peux plus ! dit Marcelle, en se raidissant contre un effort.

Elle appuya sa main contre le mur et tenta de se soulever. Elle retomba sur elle-même avec un faible gémissement, et sa tête vint en avant, lourde et sans vie.

Mademoiselle Hermine lâcha son parapluie et se baissa vivement, assez à temps pour empêcher le front pâle de toucher la pierre du seuil. Avec une force dont depuis des années elle n’avait fait nul emploi, elle enleva la petite fille et l’emporta vers la maison, laissant à Rose le soin de fermer la porte et de ramasser lanterne et parapluie.

Dans l’obscurité, elle monta l’escalier sans broncher, entra dans sa chambre éclairée par le bougeoir de Rose, et déposa son fardeau sur la chaise longue. La fidèle servante la suivit presque aussitôt.

– Heureusement, il y a une housse, dit-elle, en voyant la robe mouillée de la petite fille s’étaler sur le basin blanc.

Mademoiselle Hermine n’avait jamais soigné d’enfants, et pourtant en un clin d’œil elle eut débarrassé Marcelle de ses vêtements humides ; elle jeta çà et là les bas et les souliers qui la gênaient encore, et reprenant la petite fille dans ses bras, elle l’introduisit avec précaution dans son lit, dont la couverture était relevée pour la nuit ; puis elle prit un flacon de sels que lui présentait Rose, entièrement revenue au sentiment de la situation. Marcelle fit un mouvement, et trembla de la tête aux pieds.

– La tisane ! commanda mademoiselle Hermine.

La tasse chaude et bien sucrée sembla s’approcher d’elle-même des lèvres de l’enfant. Une cuillerée trouva son chemin un peu par force, une seconde fit de même, mais de bonne volonté, et au moment où la troisième s’approchait des lèvres de Marcelle celle-ci ouvrit les yeux et regarda autour d’elle d’un air inquiet.

– N’aie pas peur, dit mademoiselle Hermine, qui suivait les impressions de ce visage enfantin où se lisait cependant la trace d’une amère douleur qui l’avait soudainement vieilli.

– C’est vous, madame ? Oh ! si c’est vous je n’ai pas peur, dit l’enfant en se laissant aller sur l’oreiller avec une tendre confiance.

– Bois cela, continua la vieille demoiselle ; obéis, petite, il faut obéir.

Marcelle avala le reste du contenu de la tasse, puis se recoucha en disant :

– J’ai envie de dormir...

Au bout d’une demi-minute, elle dormait. Rose regarda sa maîtresse d’un air consterné.

– Eh bien, mademoiselle, vous voilà bien ! Je vais faire un lit à cette petite sur votre chaise longue, et nous l’y coucherons, et puis je mettrai des draps à mademoiselle...

– Non, Rose ! répondit mademoiselle Hermine avec une fermeté inusitée. Tu vas faire mon lit sur la chaise avec n’importe quoi ; j’y passerai la nuit.

Elle fut inflexible, malgré les supplications et les grogneries de sa fidèle servante... D’ailleurs, la chaise longue lui fut de peu de secours. Vers deux heures du matin, Marcelle s’éveilla en criant de toutes ses forces.

Les yeux ouverts, les bras raidis par le délire, elle demandait grâce à tout le monde, au bedeau de Saint-Vincent de Paul, à madame Favrot, à l’implacable Louise, au sergent de ville qui ne voulait pas lui laisser regarder « le banc de maman », à un homme qu’elle avait rencontré sur le boulevard et qui lui avait fait peur, enfin à tout ce qui avait traversé depuis deux jours ce pauvre cerveau d’enfant triste, en y laissant sa douloureuse empreinte.

– Pauvre, pauvre petite, murmura plus d’une fois mademoiselle Hermine, en se penchant sur elle pour la calmer.

Ce n’étaient plus des chagrins de roman, ceux-là, et les pleurs de la vieille fille tombèrent brûlants et sincères sur une vraie misère, sur une des vraies vaincues dans le combat de la vie.

Dès le matin, elle envoya chercher son médecin. Il arriva bientôt, ausculta et palpa l’enfant.

– C’est une fièvre cérébrale, dit-il. Ce sera long et dangereux. Vous devriez envoyer cette petite à l’Enfant-Jésus.

– Jamais de la vie ! s’écria mademoiselle Hermine. Ce n’est pas pour cela qu’elle est venue sonner à ma porte cette nuit, pendant l’orage. À l’Enfant-Jésus, eh bien ! en voilà une idée !

– Alors, dit le vieux docteur, je vais lui faire une ordonnance ; seulement, prenez quelqu’un pour vous aider, car elle va donner du mal.

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