Perdue
Chapitre XXIII
Un malheur n’arrive jamais seul, a dit le proverbe.
Il est vrai qu’à certains moments de la vie les événements semblent se donner le mot pour nous poursuivre, quel que soit notre refuge. Certes, si un événement semblait imprévu, c’était l’attaque de paralysie qui venait de frapper M. Bréault.
Sa malheureuse femme, toujours souffrante, était tombée malade de saisissement, et son fils, en arrivant, se trouva entre deux lits de souffrance. Cependant la mère reprit un peu de force, grâce à son grand courage et à la nécessité qui la poussait à employer toute son énergie pour réagir.
– Qu’as-tu dit à Jules ? fut sa première question.
– Je n’ai rien dit du tout. Ne sachant pas ce qui m’attendait ici, j’ai pensé qu’il était inutile de lui donner des inquiétudes qui le troubleraient dans son travail.
– Il ne sait pas que tu es parti ?
– Non, nous pouvons le prévenir d’ici dimanche.
Un télégramme fut envoyé à mademoiselle Hermine, qui se chargea d’aller chercher le jeune garçon au lycée, et de lui annoncer le nouveau malheur qui frappait sa famille.
Ce fut un triste dimanche à la rue de la Pompe : Jules avait beau faire le brave et parler haut de tout et du reste, ses yeux rouges démentaient son assurance, et à tout moment il disparaissait sans motif valable et revenait avec des joues mal essuyées, qui trahissaient ses pleurs secrets. Marcelle était consternée. Pour elle, privée des joies de l’enfant, la famille lui semblait une chose sacrée, inviolable, que le malheur ne devait pas atteindre. C’était bon pour les petites filles perdues, de voir mourir leur mère sur un banc, dans un square ; mais les enfants qui avaient un père et une mère même éloignés, même malades, ne devaient pas être sujets à de pareilles catastrophes !
Elle en parla à mademoiselle Hermine.
– Ah ! lui répondit celle-ci, le destin n’est pas toujours juste ni clément.
Elle pensa tout à coup à l’avenir de Marcelle.
– Pauvre petite, reprit-elle, tu ne connais pas grand-chose de la vie..., c’est dur de te la faire connaître si tôt ; Dieu veuille que je vive assez longtemps pour te mettre à l’abri du besoin !
Mademoiselle Hermine prit la résolution d’aller chez son notaire le lundi suivant, sans faute, afin de prendre des dispositions en faveur de l’enfant qui lui était si chère. On était au jeudi, rien ne pressait. La vie ordinaire reprit dans le petit chalet.
Le samedi matin, le facteur remit à Rose deux lettres qu’elle porta à sa maîtresse sans même en regarder la suscription. Mademoiselle Hermine prit connaissance de la première, qui était de Robert, et qui annonçait une légère amélioration dans la santé de son père ; puis, au moment d’ouvrir la seconde, elle s’arrêta.
– Mais celle-ci est pour toi ! dit-elle à Rose, qui attendait respectueusement, les mains sous son tablier, afin de savoir comment allaient M. et madame Bréault.
– Pour moi ? fit Rose incrédule. Eh ! mon Dieu ! où mademoiselle prend-elle quelqu’un qui m’écrive ? Je ne reçois jamais de lettres !
– Ce n’est pourtant pas moi qui m’appelle Rose Picard, dit Mademoiselle Hermine. Allons, lis ta lettre.
– Mademoiselle sait bien que je ne lis que l’imprimé ! Si mademoiselle veut prendre la peine de lire elle-même la lettre, elle me dira ce qu’il y a dedans.
Mademoiselle Hermine assujettit ses lunettes sur son nez, et décacheta l’enveloppe, qui était fermée avec de la mie de pain.
Au milieu d’une orthographe fantastique, d’une ponctuation plus bizarre encore, et d’un déluge de lettres capitales qui se plaçaient partout, même au milieu des mots, elle vit qu’il était question de trois petits enfants – qui allaient coucher dans la rue – d’un chenapan qui était probablement leur père – et d’une pauvre défunte à qui tout ça aurait fait bien de la peine si elle n’avait pas été déjà en paradis... Rose écoutait d’un air de plus en plus grave, sans retirer ses mains de dessous son tablier, et ne disait mot. Quand mademoiselle Hermine eut fini, elle ôta ses lunettes et leva les yeux sur la fidèle servante.
– Est-ce que tu comprends, toi ? dit-elle d’un air perplexe.
Rose fit un signe de tête affirmatif.
– Je vais vous dire, mademoiselle, fit-elle d’un ton grave. Je ne vous ai jamais parlé de tout cela, parce que ce n’était à l’honneur de personne, et ça m’ennuyait tant de savoir ces choses-là dans ma propre famille, que je tâchais de n’y pas penser. J’avais une sœur beaucoup plus jeune que moi, qui était restée au pays ; il y a une quinzaine d’années, elle fut prise d’une envie de se marier, et elle me l’écrivit. Je connaissais le prétendu. C’était un mauvais garçon, qui devait mal finir de façon ou d’autre.
Je ne voulais pas en parler à mademoiselle, je fis écrire ma lettre par madame Jalin, et c’est même le seul secret que j’aie eu pour mademoiselle. Dans ma lettre, je déconseillais ma pauvre sœur d’épouser ce méchant homme, et je lui disais tout ce que je savais sur lui, mais elle avait la tête faible, et puis c’était son idée ; elle eut la bêtise de montrer la lettre à son mari dès qu’ils furent mariés ; il lui défendit de m’écrire. J’appris pourtant qu’elle avait eu plusieurs enfants, dont les aînés étaient morts ; il ne restait plus que les tout petits, quand elle mourut, il y a deux ou trois ans. On peut bien dire que celle-là a été une martyre, et ce qui est plus triste, pour n’avoir pas voulu écouter de bons conseils. Je m’étais toujours dit que le père s’ennuierait à avoir à nourrir ces petits, lui qui n’aimait pas beaucoup à travailler. Aussi, quand ils disent dans la lettre qu’il est parti et qu’il les a laissés plus qu’orphelins, ça ne m’étonne pas, mademoiselle, ça me fait de la peine, mais cela ne m’étonne pas.
Elle resta droite, immobile, regardant au loin on ne sait quoi, peut-être les trois orphelins en haillons, devant la porte de leur maison fermée, sous la bise aigre de mars. Mademoiselle Hermine resta silencieuse.
– Je ne les ai jamais vus, ces petits, je ne sais pas seulement ce que c’est, filles ou garçons, ni comment ils s’appellent. Mais je pense à notre Marcelle, comme elle était quand nous l’avons trouvée sur la porte ; et quand je me dis qu’ils sont beaucoup plus malheureux qu’elle n’était alors...
Elle détourna son visage où deux grosses larmes venaient de rouler.
– Mais, s’écria mademoiselle Hermine, ils ne peuvent pas rester comme cela ! Il faut écrire, s’informer, envoyer de l’argent.
Rose secoua lentement la tête.
– Envoyer de l’argent, dit-elle : à qui ? à des gens qui le garderont pour eux ? Non, il faudrait autre chose ; je ne sais quoi.
Mademoiselle Hermine remit ses lunettes dans l’étui avec un geste plein de résolution.
– Tu vas partir, dit-elle, ce soir, et tu verras toi-même ce qu’il y a de mieux à faire. Le maire pourra quelque chose. Tu dois avoir encore des parents ; avec un peu d’argent on arrange bien des affaires.
Rose regarda sa maîtresse avec des yeux effarés.
– Qu’est-ce que mademoiselle fera pendant que je serai partie ? dit-elle. Mademoiselle sait bien qu’elle ne peut pas se servir elle-même ; elle ne saurait pas seulement trouver sa tasse à chocolat.
– Je prendrai quelqu’un pour me servir : la cuisinière de madame Bréault, par exemple, qui précisément n’a rien à faire pour le moment.
– Par exemple ! s’écria Rose, tellement emportée par l’indignation qu’elle éleva la voix sans s’en douter. Cette femme qui fait danser l’anse du panier, et qui parle à ses maîtres comme si c’étaient ses pareils ! Mademoiselle n’y songe pas ! J’aimerais mieux rester !
Elle se croisa les bras majestueusement, et parut aussi inébranlable que la tour de Babel. Mademoiselle Hermine ne put s’empêcher de rire.
– Calme-toi, dit-elle, nous ne prendrons point celle-là. Il ne manque pas d’honnêtes femmes qui seront bien aises de servir ici pour quelque temps.
– Des femmes étrangères ! dit Rose avec un inexprimable dédain, des femmes qui me mettront ma cuisine sens dessus dessous, si bien qu’en revenant je ne pourrais plus trouver une casserole...
La porte s’ouvrit doucement, et la tête de Marcelle passa dans l’entrebâillement. Eu voyant les deux femmes préoccupées, elle se retira vivement avec la frayeur d’avoir été indiscrète.
– Viens ici, Marcelle, dit mademoiselle Hermine. Voilà Rose qui est obligée de s’en aller pour quelques jours dans son pays, et elle n’a pas envie de me laisser prendre une femme de ménage. Dis-lui donc que tu feras bien attention à tout, et qu’elle ne trouvera pas de désordre en revenant.
– Une femme de ménage ? fit Marcelle. Pourquoi ?
– Mais, pour nous servir ! dit mademoiselle Hermine.
– Vous n’avez pas besoin d’une femme de ménage pour cela, répondit Marcelle avec un rayon de gaieté dans ses yeux bruns ; Rose m’a appris à tout faire, et je suis une fameuse cuisinière, allez ! Vous avez mangé plusieurs fois des plats de ma façon, – n’est-ce pas, Rose ? – et vous les avez trouvés bons. C’est moi qui serai votre petite servante. Justement, depuis que Robert est parti, je n’ai plus rien à faire...
Elle soupira, et une ombre passa sur son visage ouvert.
Les deux femmes s’entre-regardèrent indécises.
– Qu’est-ce que tu en dis ? fit mademoiselle Hermine.
– Ma foi, répondit Rose, je n’ai jamais rien entendu de plus sensé...
– C’est dit ! fit mademoiselle Hermine en passant la main sur les cheveux de Marcelle, qui se frottait à son épaule comme un chat.
Malgré cet assentiment, Rose restait perplexe.
– Qu’est-ce que tu as ? lui demanda sa maîtresse.
– Voilà, dit Rose : je ne sais pas écrire, et vous savez que je ne lis que l’imprimé. Il va y avoir des paperasses à faire et à signer ; je n’entends rien à rien, excepté pour ce qui est du service, où je ne crains personne. Ils sont capables de me faire signer, là-bas avec une croix, un tas de choses auxquelles je ne comprendrai rien, et qui me feront avoir des désagréments plus tard. Il me faudrait quelqu’un avec moi, qui saurait ce que parler veut dire, et qui m’empêcherait de m’embrouiller.
– Emmène madame Jalin, fit la vieille demoiselle. C’est juste ce qu’il te faut.
Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux de Rose. Mais la dévouée servante n’était pas expansive, et elle se contenta de dire :
– Merci, mademoiselle.
Après quoi, fatiguée d’avoir tant parlé, elle retourna à ses fourneaux, et passa la journée à faire dans la cuisine un branle-bas général, afin, comme elle l’expliqua à la petite fille, de ne pas laisser de reproches derrière elle.
Madame Jalin fut prévenue, et, le lendemain matin, elles partirent toutes deux pour la Picardie, le cœur plus gros de quitter mademoiselle Hermine que si elles avaient enterré tous leurs proches.
À l’heure du déjeuner, la vieille demoiselle, convoquée en grande cérémonie par sa petite protégée, s’assit devant un couvert irréprochable. Jamais le cristal n’avait été plus net, l’argenterie plus brillante ; les assiettes de porcelaine luisaient comme la pleine lune, et Marcelle apporta triomphalement des œufs sur le plat, qui semblaient de petits soleils vus à travers un brouillard blanc.
– Et tout le reste sera comme cela ! dit Marcelle exprimant ainsi le contentement que lui causait la réussite de ce premier essai. Vous allez voir, mademoiselle, que jamais vous n’aurez été mieux servie.
Après le repas du soir, Marcelle, enveloppée dans un des grands tabliers de Rose, vint se placer près de la porte de la salle à manger, copiant fidèlement l’attitude de la cuisinière. Les bras croisés, le regard vague, elle prononça les paroles sacramentelles :
– Qu’est-ce que mademoiselle ordonne pour demain ?
L’imitation était si parfaite, et l’air de Marcelle si convaincu, que mademoiselle Hermine leva la tête, et rencontra les yeux rieurs de sa petite amie.
– Ah ! s’écria celle-ci en venant s’asseoir auprès d’elle, que c’est gentil !
– Quoi ! dit mademoiselle Hermine, d’être sans cuisinière ?
– Non, répondit l’enfant, mais de vous servir, de savoir que je vous suis utile, et que si je n’étais pas là, vous seriez privée de vos chères habitudes. Ah ! si vous étiez malade, comme je vous soignerais !
– Oui, fit mademoiselle Hermine d’un air narquois, mais n’espère pas que je te donne cette satisfaction.
OceanofPDF.com