Perdue

Henry Gréville · Chapitre 3 sur 40

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Perdue

Chapitre II

 

Les rues étaient moins peuplées ; la buée grise d’une soirée d’août commençait à les assombrir ; marchant toujours dans la direction de l’hôtel modeste où elle était descendue, Marie se trouva devant un jardin entouré de grilles, orné de fleurs ; on y entrait librement, et les enfants y jouaient avec des petits cris de contentement, pendant que les hirondelles tournoyaient dans l’air avec des cris presque semblables. C’était le square Montholon.

– Oh ! maman ! les belles fleurs ! dit la petite.

Cédant à la douce pression de la menotte, Marie entra dans le square. Un banc vide se trouvait là, adossé à un massif qui lui formait une sorte de protection ; elle s’assit, et l’enfant auprès d’elle.

– Tu peux jouer, dit la mère.

La petite descendit du banc, et se mit à faire des tas de sable avec ses mains. On voyait que la pelle et le seau ne lui étaient pas familiers, car elle regarda avec curiosité deux autres enfants un peu plus loin, qui, munis de tous les ustensiles usités en pareil cas, faisaient sans relâche une quantité considérable de petits pâtés.

– Voulez-vous jouer avec nous ? dit l’aînée, une petite fille accorte, déjà aimable comme une commerçante.

L’enfant ne demandait pas mieux. Elle tourna instinctivement la tête vers sa mère pour obtenir son agrément, mais Marie ne regardait pas de son côté : la fillette s’éloigna de quelques pas en compagnie de ses nouvelles camarades.

Le roulement des voitures avait un peu diminué, les omnibus passaient moins fréquemment, et le contrôleur du bureau, à quelques pas de là, n’appelait plus de numéros de sa voix enrouée.

Paris dînait, et pendant ce temps, le train omnibus emmenait sans trop de hâte, loin du bourg natal et loin de sa famille, représentée uniquement par cette femme et cette enfant, Simon Monfort, qui avait envie de pleurer, tout homme qu’il était.

Marie songeait à cet époux qui s’éloignait à chaque seconde, et sa pensée remontait le cours des jours passés. Ses mains molles retombèrent le long de sa robe brune, terne et sans gaieté, comme tout l’être qu’elle recouvrait ; sa tête s’inclina doucement sur sa poitrine, et savoura, après de si longs travaux, de si longues angoisses, la douceur de rester un moment sans travailler.

Il est des êtres pour qui la vie semble s’être faite rude à plaisir ; des êtres pour qui l’enfance n’a pas eu de sourires, l’adolescence pas d’émotions douces, la jeunesse pas de fêtes.

Marie était restée orpheline de bonne heure, – pas assez tôt cependant pour que la commisération des voisins et des amis s’étendît sur elle d’une manière effective. Elle avait vécu avec son père, un bonhomme dur et entêté, qui n’aimait ni le bruit joyeux des jeux, ni les larmes de chagrin qu’il appelait pleurnicheries ; jeune fille, elle n’avait pas eu d’amies : son père les effarouchait par son humeur morose.

Simon Monfort la demanda un jour en mariage ; pourquoi ? Elle n’eût pu le dire, lui non plus, peut-être, si ce n’est que l’humeur austère du prétendu ne s’était pas effarouchée de celle du futur beau-père, et réciproquement.

À cette heure de sa vie, Marie avait connu un peu de joie ; le mariage l’avait bientôt rejetée dans ses tristesses. Monfort, soupçonneux par nature, était confiant par effort de volonté ; ce qui eût dû le prémunir contre le danger, le lui faisait au contraire rechercher. Il se laissa entraîner à des spéculations mauvaises, où lui seul perdait de l’argent, pendant que ses amis s’y enrichissaient ; sa mauvaise humeur naturelle s’en accrut ; il voulait reconquérir ce qu’il avait perdu, et fit si bien qu’un jour il se trouva face à face avec la ruine.

C’était un homme résolu ; son éducation baroque, laissée aux soins du hasard, car il n’avait point de proches et depuis l’âge de dix-huit ans s’était vu libre de tout point, cette éducation, étendue mais décousue, le rendait apte à une foule de choses. Il se décida à partir pour l’Amérique, sûr d’y trouver un emploi, il ne savait lequel, pour ses facultés jusqu’alors inutiles.

Il annonça sa résolution à sa femme. Ce fut pour Marie la plus pénible des épreuves. Son père était mort depuis son mariage ; rien ne l’attachait au sol natal, mais cette absence de liens même lui rendait la terre de la France plus douce et plus chère. Elle essaya quelques objections, aussitôt réfutées, et se soumit, ne pouvant faire autre chose.

Une petite fille était née de ce mariage sans joie, une mignonne enfant qui avait alors trois ans et demi ; celle-ci était la lumière et la gaieté de la maison paternelle. Comment ces deux êtres tristes et silencieux avaient-ils donné le jour à cette petite créature dont le rire s’épanouissait à tout instant comme une fusée, dont le gazouillis semblait avoir emprunté des notes aux oiseaux qui nichaient dans les arbres du jardin ? La vie a de ces mystères.

Marie fit pour la petite Marcelle un grand manteau de voyage avec un capuchon, et tout fut dit.

Ils étaient arrivés à Paris le matin même, après une longue journée et une longue nuit en chemin de fer. Au sortir du wagon, l’air froid de cinq heures avait frappé la jeune femme au visage, et elle en avait gardé tout le jour un frisson douloureux.

Un besoin de repos si impérieux qu’il dominait toutes les impressions, tous les sentiments, s’était emparé d’elle, et lui avait fait implorer une nuit de sommeil tranquille comme le plus précieux des biens. Assise là, dans ce square, où les bruits s’assourdissaient peu à peu avec la nuit tombante, elle se trouvait bien. Une étrange torpeur s’emparait d’elle, et lui faisait redouter le moindre mouvement.

À deux reprises, elle pensa qu’il se faisait tard, qu’il faudrait rentrer, car le train partait de bonne heure le lendemain ; mais le repos était si doux ! elle se dit qu’elle s’en irait tout à l’heure. La voix de Marcelle arrivait par instants à ses oreilles, avec un babil joyeux. Elle retourna à ses pensées.

Son mari l’aimait, après tout. Il était d’humeur taciturne, mais elle-même n’était guère communicative. Bien des ennuis leur étaient venus de cette mauvaise habitude de garder pour eux leurs pensées ; elle s’en corrigerait, elle chercherait en lui un confident, un consolateur.

Plus d’une fois il lui avait dit : – Tu es lasse de moi !

Ce n’était pas vrai, cependant, elle n’avait jamais désiré s’affranchir de sa société. En y pensant bien, elle considérait, au contraire, l’éventualité d’une séparation comme le plus grand des malheurs.

Pour que cet homme morose, mais, au fond, juste et bon, l’eût crue détachée de lui, elle devait avoir eu des torts graves sans le savoir, sans s’en douter... Elle était jeune encore ; à vingt-six ans, on a une longue vie devant soi ; elle réparerait ses torts.

Une pensée de tendresse et de pitié traversa son âme au souvenir de son mari, qui roulait vers le Havre, triste sans doute et mécontent qu’elle eût refusé de le suivre. Elle regrettait maintenant ce refus ; la chambre d’hôtel garni allait lui paraître bien triste et bien nue. Comment n’avait-elle pas songé à cela ?

Mais il devait y avoir encore des trains pour le Havre ce soir-là ! Elle pouvait partir sur-le-champ ! Ce moment de repos sur le banc du square lui avait rendu la légèreté de sa jeunesse ; elle avait envie de se lever et de courir...

Une vive lumière lui blessa les yeux. C’était le gaz d’un réverbère qui venait de s’allumer en face d’elle. Elle battit des paupières deux ou trois fois, puis voulut mettre son projet à exécution, mais une lourdeur étrange avait envahi ses jambes. Le haut de son corps voulait se mouvoir, elle avait envie de fendre l’air avec ses bras comme avec des ailes, mais elle était retenue à la terre...

– Mon pauvre Simon ! pensa-t-elle ; enfin, d’ici demain il n’y a plus bien loin, demain à deux heures, à la gare ; je partirais ce soir que je ne saurais où te trouver... pourtant j’aurais bien voulu t’embrasser... il me semble que je ne t’ai pas dit adieu comme il faut... Qui est-ce qui disait, quand j’étais petite, qu’il faudrait toujours se séparer comme si l’on ne devait jamais se revoir ? Je ne me souviens plus... mais c’est vrai... je voudrais être à demain... Marcelle...

Marcelle courait autour du square avec ses nouvelles amies, auxquelles s’étaient jointes plusieurs autres petites filles.

La bande enfantine s’éparpillait et se reformait avec des cris joyeux ; enfin, hors d’haleine, on s’arrêta au milieu du carrefour pour causer un peu. Au rebours des hommes, les enfants commencent par s’amuser ensemble et font ensuite plus ample connaissance.

– Où demeures-tu ? demanda à Marcelle Louise, la plus âgée, qui gouvernait visiblement le jeune troupeau, grâce à l’autorité de ses onze ans et à la supériorité de sa taille. Elle avait l’air d’une petite maman.

– Là-bas, répondit la fillette, au bout du chemin de fer.

Tous les enfants partirent d’un fou rire.

– Au bout du chemin de fer, s’écria une gamine, ce n’est pas un endroit, ça.

– Laisse-la tranquille, elle est petite, cette mioche, elle ne sait pas, c’est clair, fit l’aînée en s’interposant. À Paris, dis, petite ?

– Non, pas à Paris, répondit Marcelle. C’est ici Paris, nous demeurons là-bas.

Elle étendit sa main dans une direction quelconque.

– Qu’est-ce qu’il fait ton papa ? demanda une autre d’un ton capable.

– Rien.

– Et ta maman ?

– Rien.

– Ce sont des rentiers, fit Louise en hochant la tête d’un air avisé. Ils ne sont pas dans le commerce, dis ? Nous sommes dans le commerce, nous !

– Où ? fit Marcelle qui ne comprenait pas.

Louise indiqua une petite boutique d’herboriste dans la rangée de maisons qui longeait le square.

– Voilà, dit-elle. Nous allons bientôt rentrer. Où est ta maman ?

– Elle est là qui dort sur un banc, répondit pour Marcelle une petite compagne.

– Est-ce que tu reviendras demain ? demanda Louise ?

– Je ne sais pas.

– Oh ! ne l’invite pas, elle est trop bébé ! C’est ennuyeux, les mioches si petits ! s’écria une jeune frondeuse.

– Il faut être bon envers les petits, dit Louise d’un ton grave. Elle est gentille d’abord et bien élevée, et puis elle est seule ; elle s’ennuie, cette petite. Comment t’appelles-tu ?

– Marcelle.

– Marcelle comment ?

La petite fille resta perplexe. Le nom de son père n’avait pas laissé de souvenir dans sa mémoire. Toujours seule en province, sa mère n’avait pas eu le soin très parisien de lui faire apprendre son nom et son adresse. En province, quand les enfants s’égarent, ils sont vite retrouvés, car tout le monde les connaît.

– Je ne sais pas, dit-elle enfin, après avoir vainement cherché dans sa tête une suite familière à son prénom, Marcelle.

Il faudra dire à ta maman de te l’apprendre, fit observer la raisonnable Louise. Si tu te perdais, qu’est-ce que tu deviendrais ?

Le gardien du square s’approchait, brandissant sa grosse canne.

– Qu’est-ce que vous faites là, tas de moutards ? gronda-t-il ; voulez-vous bien aller vous coucher ! ou bien je vous enferme dans le square.

– Oh ! monsieur le gardien, il n’est pas encore l’heure ! s’écrièrent en chœur les petites habituées.

– Allons, déguerpissez ! continua le brave homme. Je vous demande un peu si tout ça ne devrait pas être dans son lit !

Louise avait pris la main de Marcelle pour la reconduire à sa maman. Le gardien la suivit, continuant sa ronde.

– Madame, dit poliment Louise en s’approchant de la jeune femme, voilà votre petite fille que je vous ramène.

Marie ne fit aucun mouvement. La tête appuyée sur la poitrine, elle paraissait endormie.

– Maman, dit Marcelle en tirant sur sa jupe.

Elle ne répondit pas.

– Maman, cria la petite fille, maman !

Louise recula de deux pas, et considéra la jeune femme avec une attention mêlée de frayeur.

– Elle dort, dit-elle au gardien qui s’approchait.

– C’est malsain de dormir comme ça à la fraîche, dit-il. Faut la réveiller. Madame !

Marie restait immobile. Marcelle grimpa sur ses genoux et se rejeta en arrière avec un cri perçant. Sous l’effort de ses petites mains, le corps de sa mère cédait, menaçant de tomber sur elle. Le gardien la soutint et la remit dans sa première position.

– Elle est morte ! s’écria Louise.

– Veux-tu te taire ! gronda le gardien. Reste-là, ne laisse pas sortir l’enfant.

Il se dirigea à grands pas vers la rue Lafayette, et revint aussitôt, accompagné de deux sergents de ville. Prévenue par cette vague et insaisissable rumeur qui annonce les sinistres, la foule s’amassait autour des petites filles. Un médecin s’approcha et mit la main sur les tempes de Marie, déjà glacées.

– Elle est morte, dit-il.

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