Perdue

Henry Gréville · Chapitre 26 sur 40

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Perdue

Chapitre XXV

 

À la même heure, Simon Monfort mettait le pied sur la terre natale après neuf ans d’absence. Il revenait possesseur d’une petite aisance, avec des promesses d’emploi qui pouvaient lui constituer, jointes à ce qu’il avait, une existence agréable, sans luxe.

Il revenait parce que l’air de l’étranger l’avait lassé, parce qu’il était seul là-bas, et parce qu’il s’ennuyait de ne plus entendre parler le français.

Le premier coup de l’abandon une fois porté, il s’était roidi contre la douleur, contre l’indignation ; il avait travaillé avec acharnement, se disant qu’un jour, à coup sûr, à force de chercher, il retrouverait la femme infidèle qui l’avait lâchement laissé partir seul pour l’exil, cet exil qu’il n’avait cherché que pour elle, pour lui donner un peu de bien-être. Qu’avait-il besoin d’argent pour lui ? Il était sûr de gagner partout ce qui constitue « la vie » d’un homme. C’était pour elle, l’ingrate, qu’il avait accepté l’éloignement, presque la servitude !

Mais Simon n’était pas de ceux qui se lassent de penser à leur vengeance ; il s’était promis de traquer sa femme, quelque part qu’elle fût, de se montrer à elle pour un instant seulement, de l’écraser de son mépris et de lui reprendre l’enfant.

L’enfant était à lui ; la loi la lui donnait, il la reprendrait : ce serait la punition de l’épouse dénaturée, qui avait laissé au père toutes les douleurs et qui lui avait volé sa seule joie.

En touchant la terre de France, Simon sentit ces pensées bouillonner en lui avec un redoublement d’amertume. Cette ville du Havre, où il avait battu le pavé la nuit de son départ, avec des sentiments si cruels, si déchirants, n’avait pas une maison, pas un réverbère qui ne lui rappelât, minute par minute, l’histoire de son martyre.

Monfort n’était pas homme à fuir les pensées mauvaises ; il n’avait jamais commis de mal, mais il ne craignait pas la présence des sentiments haineux ; haïr lui suffisait, sa vengeance, se trouvait ainsi satisfaite ; il n’eût pas touché sa femme du bout du doigt, – il ne l’eût pas déférée aux tribunaux, – mais en retrouvant dans les rues, qu’envahissaient la brume et la nuit, les traces visibles pour lui seul de cette agonie qui avait duré treize heures, il ressassait ses douleurs dans son esprit avec une sorte de joie cruelle et féroce.

Ses pieds, déshabitués de la marche par la longue traversée, s’ennuyèrent de le porter, plus vite que son esprit de relire cette humble page de son existence.

Dans une rue étroite et bruyante, où les chansons avinées des marins jetaient de temps en temps pour refrain un long cri rythmé, presque semblable à une plainte, il poussa la porte d’un cabaret où il était venu, neuf ans auparavant, quand il cherchait partout sa femme et sa fille.

Simon reconnut tout, l’enseigne et la porte, et les tasses de porcelaine épaisses, savamment étagées sur leurs soucoupes. C’était le même cabaret, cependant il avait subi quelques améliorations ; sur les murs, jadis couverts d’un simple enduit de plâtre, enfumé, gras et repoussant, un propriétaire soigneux, avait collé du haut en bas, à l’envers, à l’endroit, dans tous les sens, des journaux de toute époque, ceux sans doute que les habitués de l’endroit avaient épargnés, depuis un certain nombres d’années.

La salle principale possédait deux becs de gaz ; le cabinet voisin, également tapissé de vieux journaux, avait vu remplacer par une lampe à pétrole l’antique et fumeuse chandelle de suif, dans un chandelier de cuivre.

Monfort entra dans le cabinet. Il était las de marcher, las de penser peut-être ; il s’assit sur un tabouret de paille pendant qu’on lui préparait une tasse de café qu’il avait demandée, et resta un moment appuyé sur son coude, comme un homme qui sent le fardeau de la vie peser lourdement sur ses épaules.

Il attendit un moment, puis l’inquiétude de son esprit le travaillant, pour fuir ses réflexions, il se leva et fit quelques pas dans l’étroite pièce.

Les journaux collés sur les murs attirèrent son attention, et il s’amusa à suivre de l’œil les dessins capricieux que formaient les petits carrés d’annonces à la quatrième page.

Ne pouvant arriver à déchiffrer un mot qu’il voyait à l’envers, il prit la lampe et l’approcha de la paroi.

Une autre feuille, tout près, était collée convenablement, de façon qu’on pût lire ; d’autres consommateurs, ennuyés, comme lui, d’attendre, avaient dû chercher la même distraction, car on voyait des traces de doigts souligner les courts alinéas des faits divers.

Les faits divers sont toujours intéressants, fussent-ils vieux et rebattus ; c’est un recueil d’anecdotes plus ou moins authentiques que le journalisme offre tous les jours à la curiosité du monde entier. La lampe à la main, Simon commença la lecture de la colonne imprimée.

Vers la moitié de la hauteur, il vit en capitales le mot PERDUE ! au-dessus d’un petit entrefilet, et lut pour savoir ce qui avait été perdu. Si peu que ce fût, ce serait toujours assez intéressant pour lui faire passer encore une minute d’attente.

« Hier soir, vers sept heures, place Montholon, une jeune femme de vingt-cinq à trente ans a été trouvée morte sur un des bancs du square où elle était entrée pour se reposer. Sa petite fille, âgée de trois ou quatre ans, jouait près d’elle et n’avait rien remarqué d’insolite. La pauvre enfant, devenue soudainement orpheline, n’a pu donner aucun renseignement utile sur ses parents. Son père, paraît-il, était parti avant le dîner par le chemin de fer. L’enfant se nomme Marcelle. Son linge est marqué M. M. Celui de la mère porte les lettres M. P. On a trouvé sur la malheureuse femme un porte-monnaie contenant une cinquantaine de francs. L’autopsie, faite ce matin à la Morgue, a révélé qu’elle avait succombé à la rupture d’un anévrisme. L’enfant, dont la gentillesse ajoute à l’intérêt qu’inspire son abandon, a été recueillie par une brave femme du quartier, qui paraît décidée à l’élever. »

Monfort lut jusqu’au bout, sentant un doute, une angoisse d’abord incertaine, puis une douleur acérée comme une lame de coûteau, pénétrer dans son cœur qui lui parut soudain trop petit pour tout ce qu’il contenait d’horreur latente.

Il posa la lampe sur la table et passa la main sur ses yeux, espérant qu’il n’avait pas lu, que c’était hallucination de son esprit surmené par trop de fatigues et de pensées amères. Mais tout à coup, il reprit la lumière et se mit à chercher la date du journal.

Elle n’était nulle part à cette troisième page.

Il secoua la tête, frémit de tout son corps comme un cheval qui va prendre le galop, puis se précipita contre cette muraille inerte et sourde, qui s’obstinait à lui refuser cette date, sans laquelle il sentait qu’il mourrait là de rage impuissante.

Il monta sur un tabouret, essaya de voir plus haut une autre feuille, qui le renseignerait au moins d’une façon approximative... les autres journaux remontaient tout au plus à deux ou trois ans.

Découragé, vaincu par cette fatalité qui semblait le poursuivre dans tout ce qu’il tentait, il redescendit tenant toujours la lampe à la main, et soudain la lumière tomba sur une ligne, dans un petit coin qu’il n’avait pas pensé à regarder.

« Spectacles du 28 août. »

C’est le 26 qu’il avait quitté Paris.

Il lut et relut dix fois cette ligne unique, hébété, stupide, la répétant tout haut sans le savoir ; puis il prit son chapeau sur la table, ouvrit la porte, et bousculant impitoyablement la servante qui apportait le café sur un plateau, il disparut dans la rue noire, en courant, du côté de la gare.

Un train allait partir, il y monta, courant toujours comme un fou, et s’enfonçant dans un coin de wagon où il se trouvait seul, tourna le dos à la lumière vacillante de la veilleuse, cacha son visage hâlé dans le rideau bleu de la vitre, et pleura à sanglots comme un enfant.

Elle était morte, la femme qu’il avait accusée de trahison, qu’il avait maudite pendant neuf ans, qu’une heure plus tôt il se réjouissait de pouvoir torturer pour la punir !

Elle était morte, brisée par la fatigue, par le chagrin, seule sur un banc de square, sans une main pour serrer la sienne.

On l’avait portée à la Morgue, les mains impies de médecins inconnus avaient fouillé son pauvre cœur mis à nu, pour lui arracher le douloureux secret de sa mort prématurée, – mort discrète et silencieuse, comme toute la vie de la pauvre femme !

On avait enseveli ses restes sanglants et profanés dans un coin de la fosse commune, et depuis longtemps elle n’avait plus de croix sur sa tombe, plus de cercueil pour ses ossements ; elle n’était plus rien qu’un débris parmi d’autres débris.

Et, pendant des années, lui, injuste éternel, il avait blasphémé sur cette tombe, il avait haï cette martyre, qui sans doute était morte en pensant à lui qui s’en allait, qu’elle reverrait le lendemain. Elle demandait en grâce une nuit de repos avant de continuer sa route... c’était la nuit du repos éternel qui attendait ce corps lassé, ce cœur brisé sous les coups d’une impitoyable destinée.

Il avait été l’ouvrier de cette cruauté brutale : avait-il assez torturé ce pauvre cœur souffrant, avec des reproches injustes sur son éternelle lassitude, sur son air dolent, sur ses gestes lents et pénibles... C’était la mort qui préparait son œuvre, et lui, aveugle artisan, il l’avait aidée de tout son pouvoir dans sa tâche de bourreau.

Tout à coup, il se leva : et sa fille, l’enfant orpheline ? Celle que les journaux signalaient sous la rubrique : Perdue, comme une montre, une bague, ou une chienne favorite, qu’était-elle devenue depuis neuf ans, qu’elle s’était trouvée ainsi jetée comme une pauvre petite épave flottante à la surface de cet océan houleux de Paris ?

Avec un frisson d’horreur, aussitôt suivi de joie, il se dit qu’elle était si petite, si petite alors, – qu’aujourd’hui elle n’était qu’une enfant encore, et que, Dieu merci, elle avait sans doute échappé, grâce à son enfance, à des périls autrement graves que la misère et la faim.

– Ma fille ! cria-t-il en se dressant, ma fille perdue, je te retrouverai ! pourvu que tu sois encore vivante !...

Cette autre pensée le rejeta sur son banc. Si elle était morte, il était condamné. Il méritait qu’elle fût morte, pour le punir d’avoir douté de la mère martyre ! Si la Providence était juste, l’enfant aussi aurait succombé sous le poids de la vie...

Pourquoi avait-il accusé d’un lâche abandon sa pauvre femme innocente, qui l’avait aimé jusqu’au dernier souffle ?

Il se rappela comment dans la gare, en lui disant adieu, elle avait désiré partir avec lui... il l’avait repoussée, grondée, d’y penser trop tard...

Qui sait ? elle eût peut-être vécu sans cette dernière dureté qui avait fait éclater comme un cristal de roche ce cœur trop longtemps frappé sans mesure.

Le convoi roulait dans la nuit ; les champs étaient noirs et silencieux ; les wagons grinçaient sur les rails en s’entrechoquant avec un bruit strident et monotone... Peu à peu, après un temps qui lui avait paru à la fois très court et très long, Simon Monfort vit une raie d’or pâle se dessiner à l’horizon, un nuage gris se détacha lentement de l’azur encore opalin, et une étoile brillante comme un diamant, qu’il cachait jusqu’alors, se montra dans le ciel du matin.

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