Perdue
Chapitre XIX
L’hiver s’écoula ainsi. Marcelle avait une gaieté d’oiseau ; légère et peu bruyante, elle allait et venait dans la maison, sautillant, voletant presque, tant ses mouvements étaient vifs et légers.
Quand le printemps vint, ce fut bien autre chose ! La gazon qui poussait, les lilas qui avaient de gros bourgeons, avec une grappe imperceptible tout au fond, comme la petite fille l’apprit un jour qu’elle avait eu la curiosité d’en détacher un, pour voir comment c’était fait ; les pâquerettes « mères de famille », qui étalaient si gentiment sur l’herbe leurs groupes de fleurettes blanches, bordées d’un petit ourlet rose, toute cette fête d’avril fut une révélation pour Marcelle.
Jamais elle ne s’était figuré que le ciel fût si bleu ni si grand ; les nuages blancs qui couraient rapidement au-dessus des arbres du jardinet lui paraissaient de grands oiseaux, pressés de s’en aller vers des pays étranges, ceux qu’elle avait vus dans sa géographie, et dont mademoiselle Hermine lui avait raconté des choses si extraordinaires. Parfois, au milieu de ses jeux, elle s’arrêtait dans une allée, se renversait en arrière sur le sable, et regardait en haut, pour voir les légers cirrus flotter lentement dans l’éther... Elle pensait alors à son père... peut-être les nuages iraient-ils voir son père... Elle leur disait de lui porter tous les vœux, tout l’amour de sa petite fille, mais ce n’était plus comme autrefois dans une plainte désespérée, c’était avec le sentiment profond d’une joie reconnaissante.
– Oh ! papa, si tu pouvais voir comme je suis heureuse !
Un jour qu’elle avait médité dans cette posture bizarre, si longtemps que la tête lui tournait, et qu’elle voyait en revenant des taches noires sur le sable jaune, elle alla trouver sa grande amie.
– Mademoiselle Hermine, lui dit-elle, c’est en Amérique qu’est allé papa ?
– Oui, répondit celle-ci un peu surprise ; du moins on le suppose. Qui t’a dit cela ?
– Je viens de m’en souvenir... je pensais à lui, en regardant les nuages, et tout à coup je me suis rappelée qu’il parlait de l’Amérique avec maman.
Mademoiselle Hermine ressentit un grand coup au cœur. Que serait sa vie, si le père venait lui réclamer son enfant ? Cependant elle regardait toujours son devoir en face, et elle demanda sans hésiter :
– Te rappelles-tu le nom de la ville où il voulait aller ?
Marcelle hésita ; elle cherchait dans sa mémoire, sujette à de si étranges sommeils, avec des réveils plus étranges encore.
– Non, dit-elle, je ne crois pas qu’il en ait nommé aucune.
Depuis, mademoiselle Hermine la surprit souvent penchée sur une carte, étudiant les noms des villes et des rivières, interrogeant sa mémoire, essayant de retrouver un fil perdu... L’enfant souriait aussitôt à son amie, repoussait la carte pour lui parler d’autre chose ; mais la vieille demoiselle vit bien que la préoccupation du père absent ne quittait jamais pour longtemps l’enfant perdue.
– Elle a l’âme tendre et la mémoire fidèle ; elle aura beaucoup à souffrir ! pensa l’excellente fille, avec un soupir de compassion.
Un jour de mai, mademoiselle Hermine rangeait ses tiroirs ; Marcelle avait obtenu, par une sagesse exemplaire, la permission de l’aider dans ce travail.
Est-il rien de plus délicieux que de ranger des tiroirs ? Les rubans pliés avec soin, les douzaines de mouchoirs attachés avec des faveurs de soie, les sachets qui sentent bon, et surtout les boîtes, les mystérieuses boîtes, de toutes formes, de toutes couleurs, si intéressantes au dehors et mille fois plus intéressantes au dedans, – si on voulait les ouvrir pour vous en montrer le contenu... mais on ne les ouvre pas toujours ; – tout cela éveille dans l’esprit de l’enfant ce goût pour le romanesque, si fort chez l’homme que le plus souvent il dramatise sa propre existence, et s’apitoie sur son malheur comme il s’exalte dans ses mérites, au point de perdre les proportions de toutes choses et de se croire le point central de la création.
– Qu’est-ce qu’il y a dans celle-là, mademoiselle Hermine ? Et dans celle-ci ?
– Il ne faut pas être indiscrète, Marcelle. Je veux bien te le dire, mais c’est mal de le demander.
Confuse, l’enfant baissa la tête, demandant tout bas pardon. Puis relevant les yeux, elle vit une boîte longue, en carton brun, bordée de papier vert.
– Celle-là, je la connais, dit-elle. C’est là-dedans que madame Favrot avait mis tous mes papiers qui venaient de maman.
– C’est vrai, dit mademoiselle Hermine, pensive. Elle est à toi, cette boîte. Nous n’en regarderons pas le contenu maintenant, parce que tu es encore trop petite ; mais s’il m’arrivait malheur...
L’enfant la regarda avec des yeux étonnés.
– Oui, ma mignonne, s’il m’arrivait malheur, tu te la ferais donner par Rose..., ou par tout autre...
Mademoiselle Hermine hésitait, elle cherchait un moyen de mettre à l’abri des mains indifférentes ce trésor, le seul bien de l’enfant perdue. Elle prit une plume et écrivit en grosses lettres sur le carton de la boîte : Ceci appartient à Marcelle Monfort.
– Tu vois, dit-elle, ton nom est dessus, tu la réclamerais.
Marcelle était restée silencieuse, très grave, auprès du tiroir ouvert.
– Un malheur, mademoiselle Hermine ? Quel malheur pourrait vous arriver ?
– Je puis mourir, répondit la vieille demoiselle avec douceur. Mais j’espère que cela n’arrivera pas avant que tu sois tout à fait grande et en état de te suffire toi-même.
Elle remit la boîte dans le tiroir, puis en ouvrit une autre. Marcelle, immobile, ne témoigna aucune curiosité, ce qui étonna son amie. Elle la regarda attentivement, et soudain, des cils baissés tomba une larme brillante, puis une autre.
– Qu’as-tu ? dit la vieille fille troublée.
– Ah ! mademoiselle, ne mourez pas ! je vous aime tant ! s’écria Marcelle, qui se jeta à son cou, sans plus retenir ses pleurs.
– Je tâcherai, fit mademoiselle Hermine en souriant.
Elle serra l’enfant contre sa poitrine, et par-dessus sa tête inclinée essuya une larme qui pointait malgré elle sous ses paupières.
Au bout d’un instant, elle envoya la petite fille jouer dans le jardin, et finit son rangement toute seule. Quand ce fut terminé, elle resta longtemps pensive, puis allant à son secrétaire, elle compta la somme qu’elle possédait encore, et qui devait lui suffire jusqu’au moment prochain de toucher ses revenus.
Après avoir fait mentalement quelques calculs, elle prit plusieurs pièces d’or et les mit soigneusement enveloppées, dans la boîte qui portait le nom de Marcelle.
– Il faut faire des économies ; si j’allais la laisser sans ressources ! Je verrai mon notaire, car il faut tout prévoir.
Sans doute, il faut tout prévoir, et l’on a toujours l’intention de voir son notaire, mais le plus souvent on se borne à l’intention. Aussi mademoiselle Hermine n’alla pas voir son notaire. D’ailleurs, elle était encore jeune et se portait très bien. Cinquante-deux ans ne sont pas un âge à vous faire penser sérieusement à la mort.
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