Perdue

Henry Gréville · Chapitre 6 sur 40

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Perdue

Chapitre V

 

Le train arriva ; c’était un train direct sans troisièmes. Les voyageurs furent bientôt descendus ; plus d’une petite fille passa devant lui, tenant la main de sa mère, mais aucune n’avait les yeux clairs et les cheveux châtains de Marcelle.

Simon sentit tout à coup une grande colère lui monter au cerveau, un grand écroulement se faire dans son cœur. Elle n’était pas venue ? C’est donc qu’elle ne voulait pas venir ? Elle n’avait plus d’excuse, cette fois ! Elle avait assez d’argent pour prendre des premières, s’il le fallait ! Pourquoi le torturer par une attente cruelle ?

Furieux, il courut au télégraphe et envoya la dépêche suivante à l’hôtel où il était descendu la veille.

« Pourquoi la dame avec la petite fille arrivée hier, pas venue aujourd’hui. »

Eu envoyant ce message, il s’aperçut avec étonnement qu’il n’avait pas donné son nom. C’est ce qui l’empêcha de désigner autrement sa femme, craignant qu’elle n’eût donné son nom de jeune fille, ou tout autre, par fantaisie ou par amour-propre.

La réponse payée lui parvint trois heures après, – trois heures qu’il avait passées à piétiner fiévreusement le pavé de la cour, devant le bureau télégraphique.

« La dame en question pas rentrée hier soir. »

Monfort resta stupide, puis fit un mouvement brusque et chancela. L’employé qui lui avait remis la dépêche sortit précipitamment de sa cahute pour le soutenir, le croyant frappé d’apoplexie. Il se remit, remercia machinalement le brave homme, refusa un verre d’eau et sortit, titubant comme un homme pris de vin.

Elle n’était pas rentrée ! Cette pensée martelait le cerveau de Monfort avec la ténacité d’un marteau mécanique. Elle n’était pas rentrée ! Non seulement elle n’avait pas voulu le rejoindre, mais elle lui faisait perdre sa trace ! Elle s’enfuyait avec la petite, comme une voleuse, n’importe où, et lui, époux abandonné, père sans enfant, il allait partir pour un pays inconnu, tout seul, comme un criminel qui part pour la déportation !

Elle avait voulu rester, c’était clair, pour se perdre dans ce grand Paris où l’on se cache si bien que nul ne peut plus vous y retrouver. Pas rentrée !

Il marcha longtemps, sans faire attention à son chemin ; tout à coup il se trouva au milieu d’une foule bruyante qui le heurtait sans s’excuser ; il trébucha sur des paquets, et comme il levait la tête :

– Gare donc ! cria une voix brutale.

Le sifflement d’un corps lourd qui traversa l’air à quelques lignes de son crâne le fit se baisser instinctivement, et il aperçut une caisse énorme qui tournoyait au-dessus de lui, enlevée comme une plume par une grue à vapeur.

– Mais gare donc ! hurla près de lui une autre voix plus rude encore, avec un juron accentué. On le tira violemment par le bras, et à l’endroit où il se tenait tout à l’heure, une lourde chaîne en fer tomba pesamment avec son puissant crochet.

– Faut-il avoir envie de se faire périr pour aller là ! grommela le manœuvre qui l’avait sauvé. Si vous avez envie de vous défaire de la vie, vous ne pouvez pas aller vous noyer proprement dans un bassin, au lieu de nous empêcher de faire notre ouvrage ?

– Qu’est-ce que vous faites ? demanda Simon, tout ahuri de ses récentes secousses.

– Nous chargeons le Canada, qui va partir cette nuit. Allons, filez, nous n’avons que faire des flâneurs par ici.

– Je suis un passager du Canada, dit machinalement Simon.

– Alors, passez vite, sans quoi vous aurez la tête fracassée, quand vous auriez le crâne aussi dur qu’un boulet de canon. Hop-là ! est-ce qu’il vous faudrait le pont Neuf, par hasard ? Passez donc le pont Neuf à monsieur !

Harcelé, bousculé, raillé, Simon se laissa pousser sur l’étroite passerelle, et se trouva entre deux écoutilles ouvertes, d’où sortaient des cris, des appels, des chocs, mille bruits aigres et confus. Les deux redoutables grues fonctionnaient toujours activement, avec un ronron assourdissant ; les caisses descendaient, les chaînes remontaient et se croisaient dans l’air avec une rapidité qui donnait le vertige, sans se tromper, sans se heurter jamais.

D’énormes réflecteurs renvoyaient dans l’entrepont une lumière aveuglante comme le plein soleil ; sur le pont encombré de colis, les passagers allaient et venaient, cherchaient leurs cabines, donnant des ordres contradictoires, grognant contre tout le personnel, introuvable en ce moment, pour l’excellente raison qu’il faisait à terre ses adieux à qui de droit. Par-dessus, ou plutôt par-dessous tout cela, la machine sous pression ronflait puissamment, faisant vibrer la coque en fer du navire, qui résonnait comme un immense tuyau d’orgue.

Monfort chercha machinalement la cabine qu’il avait arrêtée pour sa femme et pour lui ; il en avait la possession complète, à moins qu’on ne voulût bien lui rembourser le prix du passage de Marie, ce qui n’était guère probable. Il n’y pensa pas alors. Ce qu’il cherchait, c’était un peu d’isolement, un peu de calme ; il le trouva là.

L’eau clapotait doucement sous le hublot de sa cabine ; du côté du bassin, tout était repos et fraîcheur. Les bruits n’arrivaient plus à lui que fort atténués, sauf la trépidation de la vapeur concentrée qui se faisait entendre et sentir partout. Il s’assit et se prit la tête dans ses mains.

Perdue, Marie, perdue, Marcelle ! Perdues pour lui – pour jamais sans doute !

Avec quelle méchanceté froide cette femme avait calculé son abandon ! Elle l’avait pris par la compassion, se disant lasse, implorant un peu de repos. À cette pensée, le cœur de Simon se soulevait de dégoût et d’indignation.

– Mais Marcelle ! ma fille, ma petite fille ! s’écria-t-il, elle n’avait pas le droit de me la prendre ! Voleuse, voleuse d’enfant !

Il frappa la boiserie à se faire mal, et retomba inerte. Un pareil malheur dépassait tout ce qu’il avait jamais redouté ! Dans l’attente des plus grands désastres, il avait toujours rêvé à son côté cette tête d’ange, aux yeux rayonnants, au sourire innocent... Plus rien, rien ! moins que si elle était ensevelie sous une petite croix de bois dans un cimetière, car il pourrait encore alors y pleurer, tandis qu’aujourd’hui !...

Il sortit de sa cabine, et forçant tout sur son passage, il franchit la distance qui séparait le navire du quai, sans planche, d’un seul bond, puis il prit sa course vers la gare. Il y avait encore des trains. Ce n’était pas possible que Marie l’eut abandonné ! D’ailleurs, il allait partir pour Paris, il la retrouverait, il lui reprendrait la petite et s’en irait avec elle... Il serait bien vengé, ce jour-là, de tout ce qu’elle lui faisait souffrir !

Il heurta quelqu’un qui l’apostropha vivement. Comme il se dégageait sans rien dire :

– Eh ! mais, c’est vous, Monfort, lui dit l’agent d’affaires, où courez-vous ? Le Canada part dans deux heures, vous savez ?

– Oui, oui, répondit Simon, il faut que j’aille à la gare.

– Pas de bêtises ; la gare est fermée pour cette nuit. Vous avez signé votre engagement et reçu des arrhes ; vous n’auriez pas envie de nous fausser compagnie, j’espère ?

– Non, monsieur, dit Simon, soudain calmé. J’ai engagé ma parole, je le sais ; mais il faut que j’aille à la gare.

Se détachant par une secousse de la main de l’agent qui retenait le bouton de son habit, il prit sa course vers la gare.

Comme un fou, il rôda tout autour, fouillant les coins obscurs, interrogeant les rares passants ; il fit le tour des hôtels bon marché, donnant le signalement de sa femme et de sa fille, se faisant chasser et huer par les marins qu’il troublait, dans les salles basses et enfumées des restaurants. Un long sifflement deux fois répété traversa l’air et la nuit. Une cloche tinta longtemps à temps égaux.

– Le Canada ! se dit-il ; tout ce que je possède au monde est sur le navire, j’ai donné ma parole, je dois partir ! mais je reviendrai, oh ! je reviendrai pour me venger !

Il courut tête baissée comme un taureau furieux, fendit une seconde fois la foule qui regardait l’immense paquebot, traversa la passerelle au moment où le capitaine donnait l’ordre de la retirer ; et entendit derrière lui la voix de l’agent d’affaires qui lui cria :

– Diable d’homme ! Je vous ai bien cru en fuite. Bon voyage tout de même !

Le transatlantique tournait lentement, envoyant le remous de son hélice battre le quai. Bientôt, remorqué par une abeille, il franchit les jetées ; les phares de la Hève l’inondèrent de lumière électrique, pendant qu’à l’orient une lueur plus claire indiquait l’aube encore lointaine ; puis le navire se dirigea vers l’occident, et quand le jour parut, la terre de France n’était plus qu’une ligne indistincte au-dessus des flots.

Enfermé dans sa cabine Simon Monfort pleurait sur son bonheur perdu.

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