Perdue
Chapitre XXXIX
– C’est ma fille, répéta M. Bréault le lendemain, au moment où Marcelle disparaissait dans le jardin, suivie de Rose, pour aller au marché.
– Nous n’en sommes pas jaloux, mon père, fit Jules en s’approchant du fauteuil. M. Bréault ne se levait plus qu’avec une extrême difficulté, et passait ses journées assis. Robert garda le silence.
– Mon père, dit Jules après un instant de méditation, est-ce vrai que Marcelle s’en va ?
– Je ne sais pas, répondit l’infirme en le regardant d’un air inquiet. Est-ce qu’elle veut s’en aller ?
– C’est ma tante Julie qui m’a dit cela tantôt, reprit Jules et je ne saisis pas...
Mademoiselle Julie leva les yeux et arrêta son tricot.
– Elle ne peut pas continuer à vivre dans une maison où il y a deux jeunes gens, mon cher enfant ! dit-elle, avec une nuance d’embarras. Elle l’a si bien compris qu’elle m’a priée de la faire reconduire à la pension dans le courant de l’après-midi.
– Je ne veux pas ! dit M. Bréault en s’agitant. Je veux qu’elle reste. Robert, dis-lui de rester.
Robert resta muet. Son père cherchait à lire sur son visage, mais l’intelligence affaiblie du vieillard ne lui permettait pas de deviner les pensées de son fils.
– Parle donc ! fit-il avec impatience.
– Je pense, mon père, dit le jeune homme, que Marcelle a raison.
M. Bréault haussa les épaules : rien ne pourrait lui prouver que la jeune fille eût raison de vouloir s’en aller ; il ne fallait pas essayer de le lui dire. Mademoiselle Julie l’entreprit pourtant, et avec une succession de phrases si longues, si filandreuses, que Robert s’esquiva jugeant qu’il y en avait pour jusqu’au déjeuner ; Jules le rejoignit aussitôt dans leur chambre.
– Mon frère, dit le jeune homme, c’est vraiment dommage que Marcelle s’en aille : c’est une si bonne enfant, et nous serions si heureux avec elle... Elle fait tout ce que tu lui dis... elle t’obéit aveuglément en tout ; dis-lui de rester, dis-lui de ne pas affliger notre père et nous-mêmes...
Robert ne répondit pas. Jules continua :
– Ou bien, est-ce que je me serais trompé ? tu l’aurais prise en grippe ? Dis, Robert, cela ne se peut pas ?
Robert sourit et secoua la tête.
– Non, je ne l’ai pas prise en grippe, dit-il.
– Eh bien, alors ?...
Tout à coup Jules se pencha vers son frère, examina attentivement son visage, et lui saisit les deux mains avec un geste de joie et de surprise.
– Mon frère, s’écria-t-il, mon frère ? C’est vrai ? Robert n’avait pas eu le temps de répondre, ni même de se faire une contenance, que Jules était dans la salle à manger, où sa tante continuait sa démonstration, dont le seul résultat était de faire prendre au patient une figure de plus en plus piteuse.
– Mon père, dit-il d’un ton délibéré, vous tenez beaucoup à garder Marcelle auprès de vous ?
– Oui, oui, oui ! dit énergiquement le vieillard, qui commençait à se montrer nerveux.
– Eh bien ! rien n’est plus aisé, continua le jeune diplomate ; suivez bien mon raisonnement, et vous aussi, tante Julie...
Il entama un fort beau discours, plus éloquent que prolongé, et dont le résultat ne se fit pas attendre.
Cinq minutes après, Robert apparut à son tour, le visage défait, l’air fatigué de la vie, et regarda tout stupéfait les trois conspirateurs qui paraissaient aussi enchantés de leur sort qu’il l’était peu du sien.
– Robert, lui dit son père en le regardant d’un air suppliant, je t’en prie, épouse Marcelle !
Le jeune homme chancela comme s’il avait reçu un coup dans la poitrine, et regarda tour à tour son père et sa tante, qui attendaient anxieusement sa réponse, et Jules qui levait le nez en l’air avec toutes les apparences d’un triomphateur.
– Est-ce qu’elle voudra ? dit Robert, comme dans un rêve.
– Veux-tu, toi ? fit abruptement maître Jules, qui, paraît-il, aimait les situations nettes.
– Ah ! certes ! dit Robert, encore mal éveillé. Mais elle ?
– Demande-le-lui, suggéra Jules. Tiens, la voici qui rentre précisément.
Elle s’avançait, en effet, dans le jardin, légèrement ployée sous le poids du panier assez lourd qu’elle n’avait pas voulu laisser porter à Rose, déjà chargée.
– Marcelle ! cria l’espiègle garçon.
Elle le regarda et s’approcha de la fenêtre où il se tenait.
– Voulez-vous épouser mon frère ? dit-il avant que personne eût pu l’en empêcher.
Une brassée de légumes frais, navets, carottes, petits oignons, choux-fleurs, roula sur le gravier et s’éparpilla dans toutes les directions. Les six yeux restés dans la salle à manger interrogèrent les mains de la jeune fille, mais ce n’est pas elle qui avait lâché son panier, c’était Rose.
– Bonté du ciel ! s’écria celle-ci, s’il est permis de prendre les gens comme ça par surprise.
– Remarquez bien, Rose, repartit Jules, que ce n’est pas vous qu’on demande en mariage : si tel était le cas, je présume que, non seulement vos légumes, mais vous-même vous auriez mesuré le carreau.
– Moi, gronda Rose, qu’est-ce que ça pourrait faire ? Mais mademoiselle...
Elle se mit néanmoins à la recherche des légumes fugitifs, qui s’étaient dissimulés de toutes parts ; Marcelle, droite devant la fenêtre, avait croisé ses mains sur son panier posé sur le rebord, et, dans cette attitude de ménagère expérimentée, elle restait les yeux baissés, les joues roses, l’âme bouleversée par un grand tourbillon d’idées nouvelles... Nouvelles ? Non ! déjà anciennes, elle le sentait bien maintenant. Ce n’étaient pas des idées nouvelles que celles qui lui enfonçaient dans le cœur cet aiguillon doux et amer.
– Eh bien ! Marcelle, vous ne répondez pas ? demanda Jules, presque inquiet de ce silence. Voulez-vous ou non épouser mon frère ?
– Je ne sais pas ! fit la jeune fille en levant sur lui ses yeux troublés. Est-ce qu’il voudrait ?
Un grand éclat de rire répondit à cette question apparemment saugrenue, et Jules, sautant par la fenêtre, entraîna dans la maison – mais pas par la porte cependant, – Marcelle, qui ne comprenait plus rien. Tante Julie retira délicatement le panier, qui, privé d’appui, courait de grands dangers, et le posa sur la table, au moment où les deux jeunes gens faisaient leur apparition.
– Eh bien ! veut-elle ? demanda M. Bréault, un peu ahuri de toutes ces folies. Robert attendait toujours très pâle, et ne disait rien.
– Oui, dit Marcelle, mais si bas que c’était un souffle.
Robert respira largement et lui tendit les deux mains.
– Ah ! ma petite élève ! dit-il, vous avez un singulier professeur.
– Un bon maître ! dit Marcelle, et qui restera mon maître, je l’espère.
Tout le monde s’embrassait ; tout à coup, la jeune fille se dégagea des bras de mademoiselle Julie.
– Et mon père ? fit-elle, s’il allait ne pas vouloir.
On se regarda consternés. Simon n’était pas en effet un de ces êtres commodes sur lesquels on peut compter. Il était très capable de refuser, par boutade ou pour tout autre motif.
– J’ai mon idée, fit Jules ; ça m’en fera deux pour aujourd’hui, et ce n’est pas déjà si mal, car il y a des gens qui n’en ont qu’une fois par semaine, et encore pas toutes les semaines ! Je connais M. Simon, il faut le prendre par surprise. Vous verrez !
– Je lui écrirai, dit Marcelle en hésitant : vous aussi, vous devriez lui écrire...
– Tous ? fit Jules en pouffant de rire, une lettre collective, une vraie circulaire de famille ? Après tout, ça ne peut pas faire de mal ! Mais j’ai mon idée tout de même.
– Marcelle ne va pas rester à la pension ? dit tout à coup M. Bréault, dont l’esprit vacillant s’accrochait avec une ténacité singulière aux choses qu’il avait à cœur.
– Mais si, jusqu’à nouvel ordre, fit la tante Julie, d’un air extrêmement digne.
– Comment, maintenant ?
– À plus forte raison ! Comment voulez-vous qu’une jeune fille...
Elle recommença pour lui le discours qu’elle avait déjà débité à son père, et cela aurait pu durer fort longtemps, si Jules n’avait joint les mains dès la seconde phrase, et ne s’était précipité à ses genoux en s’écriant :
– Au nom de toutes les vertus, de tous les devoirs, de tout ce que vous voudrez, ne la faites pas partir aujourd’hui, ma tante chérie ! Demain, mais pas aujourd’hui !
C’était contraire à tous les principes, mais tante Julie n’avait jamais su affliger personne. Quand le sursis fut obtenu, Jules se précipita sur son chapeau.
– Où vas-tu ? demanda Julie.
Il agita les bras d’un air de télégraphe aérien, mit son doigt sur sa bouche en signe de mystère et se sauva en courant, comme s’il avait peur de laisser échapper son secret.
– Où va-t-il ? demanda Rose, apparaissant soudain sur le seuil.
Mademoiselle Julie fit un geste désespéré, mais la brave servante ne la regardait déjà plus. Ses yeux s’étaient reportés sur le jeune couple, qui se tenait debout dans l’embrasure de la fenêtre. Marcelle était appuyée d’une main sur le rebord, et Robert, près du fauteuil de son père, la regardait avec tant de tendresse et de paisible joie, que leur vue était un repos pour le cœur.
– Eh bien ! dit Rose, que fait-on ici ? Se marie-t-on ou ne se marie-t-on pas ?
– On se marie, dit M. Bréault avec une ombre de son ancienne vivacité, et j’espère, Rose, que vous ferez un beau dîner de noces.
– Un dîner de noces ? Monsieur n’y songe pas ! Ces choses-là se font au restaurant, répondit Rose avec un admirable dédain. Est-ce que monsieur a jamais vu des invités à une noce se rendre compte de ce qu’ils mangeaient ? Les invités, ce sont des gens incapables de discernement ? Vous pouvez bien faire comme les autres, et aller au Palais-Royal ! Il n’y manque pas de restaurants.
Elle haussa les épaules ; puis, revenant à des sentiments plus doux, elle demanda à Robert :
– Et à quand cette noce ?
– Nous n’en savons rien encore, ma bonne Rose, répondit le jeune homme en souriant ; il faut attendre que le père de Marcelle ait donné son consentement.
– M. Monfort ? repartit Rose avec feu, je voudrais bien voir qu’il le fît attendre !
– Et s’il allait le refuser ? suggéra Marcelle, dont l’aimable visage pâlit tout à coup.
Rose leva sa main droite à la hauteur de son œil, ce qui chez elle était l’indice d’une forte indignation.
– Refuser ? C’est pour le coup que je lui dirais ma façon de penser ! Il ne sait pas encore de quel bois je me chauffe, mais...
– Rose ! fit Marcelle d’un ton suppliant, c’est mon père, et il m’aime.
– Je ne dis pas le contraire, dit la cuisinière soudainement radoucie, mais ce serait une drôle de manière de vous aimer que de vous empêcher d’être heureuse à votre idée.
Mademoiselle Julie frémit intérieurement à l’idée d’une collision éventuelle entre Monfort et la terrible servante mais elle n’en témoigna rien. C’était déjà trop que Marcelle eût vu ternir sa nouvelle joie de fiancée par de si affreuses appréhensions.
Jules revint au moment où, lassés de l’attendre, on allait se mettre à table sans lui.
– Est-ce que vous allez vous mettre à vous déranger tous les jours comme ça ? gronda Rose encore toute hérissée de la dispute imaginaire qu’elle venait de livrer à Simon Monfort dans le secret de sa cuisine.
– Non, ma bonne Rose, c’est une exception, répondit Jules avec une douceur inaccoutumée.
D’ordinaire, leurs querelles, bientôt apaisées, éveillaient tous les échos de la maison, et se terminaient par des éclats de rire retentissants. Tout le monde s’entre-regarda, puis regarda le jeune homme ; mais il était impassible, et sut garder les avantages de sa mystérieuse situation.
Quand la nappe fut enlevée, toutes les têtes de la famille se penchèrent sur le tapis de la table, absorbées dans la confection d’une épître attendrissante faite pour vaincre toutes les résistances de Monfort, même les plus inattendues, même celles que personne ne pouvait soupçonner. La tante Julie tenait la plume, – heureusement c’était le bras gauche qu’elle s’était fracturé, et d’ailleurs elle ne souffrait plus que d’une légère roideur, – et sous son inspiration, les phrases éloquentes couraient sur le papier les unes après les autres, avec tant de rapidité et d’abondance qu’une demi-douzaine de feuilles en furent bientôt couvertes.
– Jamais il ne lira tout ça ! fit Jules d’un air narquois ; je me permettrai de vous faire observer, ô ma tante respectée, que si nous commençons par l’ennuyer, il nous enverra immédiatement au diable, sans lire jusqu’au bout, et comme votre exorde est infiniment plus long que votre péroraison...
– Jules ! fit tante Julie d’un air sévère ; mais son neveu n’était pas d’humeur à se laisser intimider, car il lui fit une grimace aussi respectueuse que tendre et cependant irrésistible. Tout le monde éclata de rire.
– Écris toi-même, dit majestueusement la tante, en essayant de reprendre son sérieux, et distingue-toi, puisque tu sais si bien critiquer autrui.
– Moi ? fit Jules d’un air innocent, je suis pour les périodes brèves, pour les phrases concises... Je ne saurai jamais. Essayons, cependant.
On se remit au travail, et un peu avant cinq heures, la lettre partit, accompagnée des vœux de toute la famille et des soupirs de Marcelle, qui voulait se contraindre à ne pas espérer et dont le cœur s’obstinait pourtant à s’envoler dans le ciel comme une alouette.
La soirée passa, puis la nuit ; le lendemain de grand matin, Marcelle descendit à ses rosiers, et cinq minutes après, Robert se trouva près d’elle, tenant le sécateur et la petite corbeille pour recevoir les fleurs fanées. Après les rosiers vinrent les massifs, où Robert donna un coup de râteau tel que probablement ils n’en avaient jamais eu ; puis vint l’heure de la poste, la lecture des journaux, et enfin le déjeuner.
Jules avait fait de courtes et fiévreuses apparitions. Visiblement préoccupé, il ne pouvait se tenir en place. Il s’assit à table, cependant, comme tout le monde ; mais la sonnette de la grille ayant retenti, il se leva et passa par la fenêtre avec une telle impétuosité que mademoiselle Julie en resta pétrifiée.
Au bout de deux secondes, il rentra dans la salle à manger, par un chemin plus convenable, un morceau de papier bleu à la main.
– Je vous avais bien prévenus, dit-il, que j’aimais les phrases courtes, mais vous ne vous doutiez peut-être pas que je poussais cette préférence jusqu’à ses dernières limites. Ô puissance de l’électricité ! ô suprématie de mon idée ! Écoutez un peu, mortels, la lecture de ces documents, d’un intérêt sans rival :
« Paris, 5 juillet, midi. Simon Monfort, New-York, Broadway, n° 6. Voulez-vous accorder main Marcelle à Robert Bréault ? Pressé, réponse payée. »
« New-York, 6 juillet, 6 heures matin. Jules Bréault, rue Pompe, 108. Main accordée, pars pour France, attendez-moi. »
Robert jeta sa serviette et sauta au cou de son frère.
– Voilà ce que c’est, conclut celui-ci, que d’avoir devant soi quelques économies, et encore, pour le plaisir que cela nous donne, vraiment ce n’est pas trop cher. Le câble transatlantique est une bien belle invention.
Personne ne s’avisa de soutenir le contraire.
Monfort arriva, et sa présence fut une joie pour tout le monde. Lui aussi avait souffert pendant l’absence. La solitude ne lui pesait pas jadis quand il se croyait abandonné, mais avec les bons sentiments, le besoin d’être aimé était entré dans son âme, et cette fois, son exil lui avait paru plus dur qu’autrefois. La joie tranquille de son enfant, l’accueil hospitalier des Bréault lui mirent au cœur un baume dont les effets se firent sentir pendant le reste de sa vie.
M. Bréault et Monfort se jalouseraient bien les enfants de Marcelle, et ce serait là le seul nuage de ces existences heureuses, – mais le ciel clément ayant envoyé deux garçons, ils se sont emparés chacun du leur, et c’est à qui le gâtera le plus ; par bonheur, Jules est là et les gronde quand cela devient nécessaire.
Rose a les cheveux complètement blancs, mais elle vivra jusqu’à cent ans passés. C’est madame Jalin qui est la gouvernante en titre des enfants de Marcelle.
Cet ouvrage est le 782e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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Henry Gréville