Perdue

Henry Gréville · Chapitre 13 sur 40

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Perdue

Chapitre XII

 

La maison ressemblait à l’entrée. Dès le corridor, qui servait d’antichambre, tout paraissait propre, net, un peu puéril. Des objets singuliers, vestige d’une autre génération, ornaient les murs et les consoles. Un œuf d’autruche orné de houppes de soie descendait du plafond en guise de lanterne. Dans une étagère vitrée qui surmontait une petite table ornée d’une écritoire, s’étalaient, soigneusement rangés et époussetés, de petits ouvrages en perles, des noix de coco sculptées, souvenirs évidents d’un voyage à Brest ou à Toulon, et maintes bagatelles sans valeur, mais que leur propriétaire considérait évidemment comme de remarquables curiosités.

La blanchisseuse ne resta pas longtemps à les regarder : d’ailleurs elle connaissait de longue date ces précieuses babioles. La vieille bonne revint et la fit entrer dans un petit salon éclairé par deux fenêtres, où, près d’un joli petit feu de houille, une vieille demoiselle travaillait, penchée sur un grand métier à tapisserie.

– Bonjour, madame Jalin, dit-elle sans relever la tête. Attendez que je compte : cinq, six, sept. – C’est fait.

Elle se redressa, piqua son aiguille dans le canevas tendu et montra à la blanchisseuse un visage rondelet, aux joues grassouillettes, brillantes et rosées comme des pommes d’api, des yeux gris foncé, très jeunes et très vifs, des dents encore blanches et régulières ; le tout encadré de petites boucles follettes de cheveux gris, dans un abandon qui n’excluait pas la symétrie. Un bonnet de valenciennes avec des rubans bleu clair couronnait ce visage peu ordinaire, très agréable et bon, malgré une dose plus que suffisante de mignarde afféterie.

Madame Jalin salua avec une considération mêlée d’un peu de familiarité, et s’assit sur une chaise en même temps que son hôtesse lui disait : Asseyez-vous.

– Vous m’avez rapporté mes bonnets et vous venez me demander mes dentelles, je parie ? dit la vieille demoiselle. Eh bien, je n’ai pas encore eu le temps de les chercher. Je regrette que vous soyez venue de si loin. Je vais toujours dire à Rose qu’elle vous donne quelques cols...

– Ce n’est pas pour cela que je suis venue, mademoiselle, et je ne vous ai rien rapporté, dit madame Jalin avec un geste respectueux pour retenir la main qui s’allongeait déjà vers la sonnette et qui se retira aussitôt. J’ai une autre idée en tête, et puisque mademoiselle veut bien me témoigner un peu d’amitié et de confiance, je parlerai à cœur ouvert.

– Parlez, madame Jalin ; vous êtes la plus honnête femme que je connaisse.

Malgré cet encouragement, la blanchisseuse ne parlant pas, mademoiselle de Beaurenom continua d’un ton amical.

– Est-ce un peu d’argent qu’il vous faut ? Je suis à votre disposition.

– Ce n’est pas cela du tout, mademoiselle, répondit la brave femme, mais je vous remercie tout de même.

Plus encouragée par cette offre d’argent que par un déluge de bonnes paroles, elle se mit à raconter l’histoire de Marcelle, depuis la mort de Marie Monfort au square Montholon, jusqu’à la dernière scène à laquelle elle venait d’assister. Mademoiselle de Beaurenom travaillait assidûment et ne perdait ni un point de sa tapisserie, ni un mot du récit de la blanchisseuse.

– Eh bien ? dit-elle en relevant la tête, quand celle-ci s’arrêta.

– Eh bien, c’est tout, mademoiselle. Quand j’ai vu cela, j’ai pris l’omnibus et je suis venue ici pour vous demander conseil. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Mademoiselle Hermine, – car elle s’appelait Hermine, – trouva la question assez grave pour repousser un peu son métier et s’appuyer commodément sur les bras de son fauteuil.

– Et le père ? dit-elle après une assez longue méditation.

– Voilà précisément ce qui m’ennuie, mademoiselle ! Je suis persuadée qu’en cherchant bien, dans les commencements, on aurait pu retrouver le père. Même en admettant, ce que je n’ai jamais cru, qu’il ait volontairement abandonné la mère, il ne sait pas qu’elle est morte, et cela aurait pu changer ses sentiments pour la fille.

– Quelle étrange destinée ! dit mademoiselle Hermine avec une mélancolie un peu théâtrale. Ce père et cette fille qui s’adorent peut-être, séparés par l’immense Océan et par un gouffre moral plus immense encore !

Madame Jalin ne répondit pas. Ce lyrisme était au-dessus des ressources ordinaires de sa conversation.

– Vous comprenez, reprit-elle, après avoir laissé s’écouler un intervalle suffisamment respectueux, que la position de la pauvre enfant dans la maison de madame Favrot va devenir intolérable. Jusqu’ici cela allait encore ; mais maintenant qu’elle a été traitée d’ingrate, il n’y aura plus moyen d’y tenir. Et puis Louise va rentrer dans quelques mois, elle va vouloir plus de place qu’il ne lui en fallait autrefois, la chambre sera bien petite, je prévois que ma pauvre Marcelle sera de trop, et comme elle a l’âme fière, cette mignonne, elle est capable de...

– De quoi ?

– De tout ! de s’enfuir par exemple et de se retrouver dans la rue, un beau soir, plus pauvre que jamais. Et ce que sa petite âme tendre en souffrira, il n’y aura que le bon Dieu et moi pour le savoir ! Encore si j’étais sûre de la retrouver ! Mais elle ne songera peut-être pas à moi, dans ce moment-là. Est-ce qu’on sait ?

– Est-elle jolie ? demanda mademoiselle Hermine, en retournant au métier.

– Je la trouve jolie, moi ! Elle a la bouche trop grande et le menton trop court, mais les yeux sont si doux, la petite figure est si bonne, le teint si clair, et tout ça vous a un air si honnête !

– Vous devriez me l’amener, fit mademoiselle Hermine, soudain affriandée. Elle adorait les enfants.

– Je tâcherai, mademoiselle. Madame Favrot en est très jalouse, vous savez, mais je ferai mon possible.

– Dites-lui que c’est une personne qui veut du bien à l’enfant, suggéra la bonne créature, prise au piège que lui tendait la blanchisseuse.

– Raison de plus pour qu’elle ne veuille pas me la confier, riposta madame Jalin, qui savait de longue date combien les obstacles avaient le don de passionner mademoiselle Hermine pour l’accomplissement de son moindre désir.

– Comment, on la cloître ! s’écria celle-ci. Mais c’est monstrueux ! On n’a pas le droit de cloîtrer ainsi ses enfants, à plus forte raison ceux des autres ! C’est odieux.

– On lui laisse faire les commissions, corrigea madame Jalin, qui eut peur d’avoir entraîné trop loin l’esprit chimérique de mademoiselle Hermine. Enfin, je tâcherai.

– Le plus tôt possible, répliqua la vieille demoiselle. Vous ne pourriez pas demain ?

– Je n’en sais rien..., peut-être..., je m’efforcerai de vous satisfaire.

– C’est cela ! dit mademoiselle Hermine d’un air radieux, je vous en saurai beaucoup de gré.

Madame Jalin se retira, et une fois dans la rue ne put s’empêcher de rire en admirant comment sa naïve astuce avait changé les positions. Elle était venue supplier, elle s’en retournait triomphante, et cela, pour avoir simplement touché à point la curiosité de la vieille demoiselle.

– Pauvre excellente fille ! se dit-elle pendant que l’omnibus la ramenait chez elle cahin-caha, j’aurais tort de rire, car, après tout, elle n’a jamais fait que du bien. Marcelle lui donnera plus de joie et lui fera plus de bien que défunt son chien, M. Médor, qu’elle a tant pleuré, il y a six mois.

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