Perdue

Henry Gréville · Chapitre 38 sur 40

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Perdue

Chapitre XXXVII

 

– Docteur, dit Monfort après un instant d’hésitation, pendant lequel le vieux praticien l’avait observé sans l’encourager, ma femme est morte d’une maladie de cœur ; je voudrais savoir si ces maladies-là sont héréditaires.

– Quelquefois, répondit le médecin.

Simon resta pensif. Ce qu’il avait à dire lui coûtait plus que le plus grand sacrifice. Enfin, il parla.

– Marcelle a des palpitations, des étouffements ; elle dit que son cœur cesse parfois de battre, et cela lui fait mal.

– Ce n’est pas surprenant, dit le docteur sans se montrer ému.

Monfort le regarda d’un air irrité.

– Cela vous est égal ? dit-il, alors ce n’est pas grave ?

– Cela peut devenir grave, et cela ne m’est pas égal, répondit le médecin, mais le remède n’est pas en mon pouvoir.

– Que faut-il donc ? demanda le père en baissant les yeux comme un coupable.

– De l’air, de l’exercice, des soins, une vie heureuse, pas de larmes, jamais ; c’est le plus sûr des poisons...

Monfort regarda le parquet et ne dit rien. Au bout d’un moment, il regarda le docteur, et dans ses yeux troublés celui-ci vit des larmes.

– Je l’ai rendue malheureuse, reprit le père désolé ; je lui ai enlevé Rose, – cette femme est insupportable, – mais ma fille l’aimait : je l’ai privée d’air, d’exercice, de distractions... je suis incapable d’élever une jeune fille... dites-moi, monsieur, que faut-il que je fasse ? Est-il encore temps d’empêcher mon enfant de mourir ?

Il parlait vite, et ne voulait pas essuyer ses larmes, de peur d’attirer l’attention du docteur sur son visage décomposé ; mais le vieillard savait voir sans regarder. Il lui répondit d’un ton encourageant, presque joyeux :

– Mourir ? Nous n’en sommes pas là, Dieu merci ! Marcelle vivra cent ans, j’espère ! Elle a certainement hérité d’une disposition aux maladies de cœur, mais à son âge cela se guérit, et je ne crois pas possible qu’elle soit sérieusement atteinte. Il faudra me l’amener.

– Oui, docteur, dit Simon, du même ton désolé ; mais je sais bien ce qui la guérira, ce sera de ne plus vivre avec moi...

– Quelle idée ! s’écria le docteur. Si vous repreniez Rose, seulement...

– Jamais de la vie ! gronda l’irascible Monfort ; cette femme et moi, voyez-vous, monsieur, nous nous entre-tuerons un jour ou l’autre.

La pensée de voir Rose tuer quelqu’un plongea le vieux médecin dans une douce hilarité, que Simon ne put s’empêcher de partager, mais en affirmant pourtant l’incapacité qu’il se reconnaissait de vivre avec la vieille servante sans sortir des gonds dix fois par jour.

– C’est la perfection, conclut-il, soit, j’en conviens ! mais il résulte de notre épreuve que je ne suis pas fait pour vivre sous le même toit que la perfection, voilà tout !

Le docteur réfléchissait, et Monfort le regardait d’un air anxieux.

– Je suis trop vieux, dit enfin le brave homme, j’ai aussi mes habitudes, et ma bonne est encore plus maniaque que cette pauvre Rose ; mais que diriez-vous des Bréault ?

– Les Bréault ? Pourquoi faire ? dit Simon en se hérissant.

– Avant que je vous réponde, dites-moi quels sont vos plans relativement à Marcelle.

– Je n’ai pas de plans, fit Simon sans se radoucir. Je ferai pour le mieux. J’avais songé à la mettre en pension, peut-être...

– Fort bien, dit le docteur en approuvant de la tête ; une pension à Passy, n’est-ce pas ? Il n’en manque pas, par ici : nous n’aurons que l’embarras du choix. Et vous, que ferez-vous ?

– J’ai presque envie de quitter Paris, répondit Simon en hésitant ; si je mets Marcelle en pension, je ne serai plus assez riche pour épargner... sa dot est peu de chose, j’aurais bien aimé à l’arrondir... d’ailleurs, elle n’a guère besoin de moi ; absent, je ne lui manquerai pas beaucoup...

– Si vous voulez la rendre très malade, vous n’avez qu’à lui répéter cela ! fit le docteur d’un ton sévère. Pensez-vous que votre fille ne vous aime pas ? Croyez-vous donc qu’elle eût pu vivre si longtemps près de vous, privée de ce qu’elle avait aimé, si elle n’avait pas trouvé en vous une compensation à tout ce qui lui manquait à la fois ?

– Vous croyez ? fit le père ému et charmé.

– Vous le savez bien vous-même ! Ce cœur tendre souffrira de votre départ, c’est assez, sans lui infliger le chagrin d’une injustice telle que vous venez de la proférer !

– Si je restais ? fit Simon ébranlé.

– Il faudrait alors consentir à vivre moins isolé, à vous mêler à la vie commune, fréquenter les maisons amies, admettre chez vous des visiteurs, choisir à votre fille des amies...

– Je ne pourrai jamais ! soupira Monfort avec découragement. Je suis une espèce de sauvage, moi, je ne suis pas fait pour cette vie-là... Il vaut mieux que je m’en aille... Pourvu qu’elle me regrette un peu !...

– Il ne faut pas vous en aller, fit le docteur en étendant affectueusement la main vers le bras de Simon ; mettez-la simplement en pension...

– Et moi ? que deviendrai-je ? s’écria le pauvre père en se levant : moi qui me suis habitué à elle, à sa gentillesse, à sa bonté, je resterais seul dans ma tanière, où elle viendrait me voir le dimanche, n’est-ce pas ? Non, monsieur, si je me sépare de ma fille, ce sera pour me distraire par un travail acharné, pour me consoler par la pensée que ce travail est pour elle... Mais je reviendrai, je reviendrai la voir de temps en temps pour l’empêcher de m’oublier... pour qu’elle m’aime encore...

Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et se détourna. Le docteur respecta son émotion ; mais quand Monfort revint vers lui, il lui serra fortement la main.

– Vous êtes un digne homme, lui dit-il, et un bon père. Laissez passer un peu de temps, et je suis sûr que vous vous arrangerez très bien avec Marcelle... un an ou deux suffiraient.

– Ah ! je le souhaite ! soupira Monfort du fond de son cœur.

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