Perdue
Chapitre XXIV
– Que c’est amusant, mademoiselle ! dit Marcelle en fourrant ses mains bleuies dans les profondeurs de son manchon.
Elle trottait d’une petite allure relevée auprès de mademoiselle Hermine, qui portait délicatement un panier dans lequel se prélassait une barbe de capucin avec son accompagnement obligé de betteraves. Les côtelettes étaient échues à Marcelle, qui les avait enfouies dans un petit sac passé à son bras.
– Qu’est-ce qui est amusant ? demanda la vieille demoiselle, en pressant le pas, car elle avait froid.
– La neige, et sur les lilas encore ! C’est joliment drôle. Les feuilles sont vertes comme en été, et il neige comme en hiver... C’est très amusant, je vous assure ! Vous ne trouvez pas ?
– Je trouve qu’il fait froid, et j’ai grande envie d’être chez nous, répondit mademoiselle Hermine. Et pour comble de bonheur, je suis presque sûre d’avoir laissé les fenêtres ouvertes en sortant. Je ne sais pas comment j’ai pu oublier... La maison sera gelée.
– Donnez-moi la clef, je vais courir les fermer, dit Marcelle, en tendant la main.
Elles s’arrêtèrent au coin de la rue pendant que mademoiselle de Beaurenom fouillait dans sa poche. Elle cherchait avec tant de précipitation qu’elle ne pouvait trouver son trousseau de clefs. À plusieurs reprises elle plongea la main dans le vaste gouffre où elle abritait ses trésors, et la retira vide, avec un geste d’impatience.
La neige à demi fondue, poussée par un vent glacial du nord-ouest, tourbillonnait autour d’elles en flocons épais. Mademoiselle Hermine, à bout de patience, leva la tête et respira avec force.
– C’est un sort ! dit-elle, je ne la trouverai pas !
Au même instant, la main qui, par un mouvement machinal, était retournée à ses recherches, rencontra la clef.
– La voici, dit l’excellente fille ; cours en avant et fais-nous un peu de feu car je me sens gelée jusqu’aux os.
Marcelle partit comme un trait. Mademoiselle Hermine se dirigea vers la maison ; ses pieds lui semblaient de plomb. Elle se figurait aller vite et pourtant elle n’avançait pas. Le vent lui soufflait la neige au visage ; à plusieurs reprises, elle dut s’arrêter pour reprendre haleine ; elle respirait alors à grands traits, faisant pénétrer l’air jusqu’au fond de sa poitrine ; puis elle reprenait sa marche avec une sensation passagère d’allégement, qui ne tardait pas à être remplacée par une sorte d’étouffement douloureux.
Péniblement, elle arriva jusqu’à la grille du jardinet que Marcelle avait laissée entrouverte à son intention. Elle la poussa pour la fermer et s’étonna de la trouver si lourde.
– Comment l’enfant a-t-elle pu mouvoir un tel poids ? se demanda-t-elle surprise. Il faut un grenadier comme Rose pour remuer une pareille masse !
Sa pensée vola vers Rose, absente depuis trois jours seulement, trois jours qui, malgré le dévouement de Marcelle, leur avaient paru trois siècles.
– Ah ! si elle pouvait revenir bien vite ! pensa mademoiselle Hermine. Je suis déjà bien fatiguée.
Elle entra dans la maison et fut aussitôt saisie à la gorge par une épaisse fumée. La voix de Marcelle se fit entendre comme du fonds d’un puits.
– N’entrez pas dans la salle à manger, criait-elle, le vent rabat la fumée. Je n’ai pas encore pu allumer le poêle.
Mademoiselle Hermine, malgré l’injonction de la fillette, passa la tête par l’entrebâillement de la porte et vit Marcelle agenouillée sur le carreau, la tête enfoncée jusque dans les profondeurs du poêle, occupée à échafauder patiemment une savante construction de bûchettes à demi consumées, dont les rafales qui retentissaient bruyamment dans le tuyau lui renvoyaient la fumée au visage.
Elle sortit la tête de l’antre noir, essuya ses yeux pleins de larmes du revers de celle de ses mains où il y avait le moins de suie, et dit à mademoiselle Hermine avec un sourire angélique :
– Montez à votre chambre, mademoiselle, le feu doit être pris, je viens de l’allumer.
Mademoiselle Hermine, sans répondre, monta lentement l’escalier, étonnée de devoir s’appuyer lourdement sur la rampe. En entrant dans sa chambre dont la fenêtre fermée depuis un instant seulement avait laissé pénétrer partout une humidité glaciale, elle sentit un frisson la parcourir de la tête aux pieds, et elle se laissa glisser sur sa chaise longue, sans même avoir le courage de se débarrasser de ses vêtements mouillés.
Le feu n’avait pas voulu prendre, et de temps en temps un large flocon de neige venait s’étaler en étoile sur les bûches grises, à peine noircies en dessous par une première flamme aussitôt éteinte. Mademoiselle Hermine sentit un petit bruit se faire dans sa bouche et un sentiment étrange secouer son être. Ses dents claquaient malgré sa volonté. Incapable de vouloir quelque chose plus longtemps, elle se contenta de retirer ses pieds mouillés sous sa jupe, et, ainsi ramassée sur elle-même, elle attendit, dans une espèce de résignation désespérée, le secours qu’il plairait à Dieu de lui envoyer.
Il se fit attendre assez longtemps et parut enfin, sous la forme de Marcelle, qui entrait avec une chaufferette.
– Mon Dieu ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous avez, ma bonne amie ? Vous êtes rouge, rouge, et vous avez des yeux singuliers, à la fois vifs et abattus... Vous avez eu froid, bien sûr ! Tenez, voici une bonne chaufferette.
Marcelle s’agenouilla devant la chaise longue, ôta pieusement les souliers transpercés et les bas de sa bienfaitrice, et lui enveloppa les pieds dans une serviette rapidement chauffée par le petit meuble qu’elle venait d’apporter, après quoi elle regarda mademoiselle Hermine avec ce bon sourire qui par lui-même était un réconfortant.
– Il faudrait ôter vos habits, mademoiselle, et vous mettre dans votre lit, et je vous ferais une tasse de tisane bien chaude... et je vous apporterais une bouillotte d’eau bouillante... Est-ce que vous ne voulez pas essayer de vous déshabiller ? Mon Dieu ! Et ce feu qui ne va pas ! Le poêle ronfle en bas, mais ce n’a pas été sans peine !
En un tour de main, la chaufferette inutile fut versée dans la cheminée, et le rideau baissé, les charbons incandescents ne tardèrent pas à briller d’une vive lueur, et des pétillements pressés annoncèrent que la cheminée récalcitrante était rentrée dans le droit chemin.
– Allons, ma bonne petite demoiselle, fit Marcelle de sa voix la plus insinuante, mettez-vous vite dans votre lit.
– Aide-moi, dit mademoiselle Hermine d’une voix étrange, qu’on eût dit doublée de ouate.
La fillette s’empressa ; sous ses mains agiles, les agrafes et les cordons furent promptement dénoués, les vêtements tombèrent en une masse sur le parquet, et mademoiselle Hermine se trouva dans son lit sans savoir comment. Au contact des draps, le frisson la reprit, et Marcelle entendit ce redoutable claquement de dents, si effrayant, car c’est presque toujours le début d’une maladie grave.
Elle ne se répandit point en paroles, mais courut au poêle, où elle avait déjà placé par précaution une bouillotte pleine d’eau.
Cette eau sentait bien un peu la fumée, mais ce n’était pas le moment de s’arrêter à ces minuties. La petite théière de Chine fut vite remplie de thé parfumé ; non sans s’échauder fort suffisamment les doigts, Marcelle remplit le cruchon de grès, – toujours le même, car on ne cassait rien chez mademoiselle Hermine, – qui lui avait tenu chaud lors de sa fièvre cérébrale, et, ainsi armée contre le froid, elle rentra dans la chambre où les reflets d’un feu joyeux et clair dansaient sur les rideaux et sur les meubles polis.
– Eh bien ! cela va mieux ? dit-elle en entrant. Son visage enfantin avait en ce moment une expression maternelle. Et vraiment, en cette minute, n’était-elle pas la petite maman de mademoiselle Hermine, qui, ensevelie sous les oreillers, la regardait d’un air grave, attendri, et ne trouvait pas la force de lui sourire ?
– Je n’ai plus si froid, dit la vieille demoiselle, mais j’ai mal là.
Elle indiquait sa poitrine, qui se soulevait vite pour respirer souvent, à petits coups.
– C’est affaire d’un moment. Tenez, mademoiselle, prenez une tasse de thé bien sucré, bien chaud. Ne faites pas attention au goût de la fumée, c’est à cause de la bouillotte.
La malade but à petites gorgées la moitié de la tasse, puis se plongea dans les oreillers d’un air si abattu que Marcelle eut peur.
– Faut-il aller chercher un médecin ? voulait-elle demander, mais elle n’osa. Mademoiselle Hermine faisait volontiers venir le docteur pour Rose ou pour Marcelle, mais elle avait maintes fois exprimé son horreur pour la médecine à son vieil ami lui-même, qui d’ailleurs l’entretenait dans cette idée, sous prétexte que la résolution de ne pas être malade est la moitié de la santé.
– Va déjeuner, dit mademoiselle Hermine avec les lèvres plutôt qu’avec la voix ; mais Marcelle la comprit bien, et fit lentement un signe de tête négatif.
– Je le veux, insista l’excellente créature en faisant un effort pour se faire entendre. Si j’allais tomber malade, il te faudrait des forces... Va !
Marcelle obéit sans plus faire d’objections. En effet, il lui faudrait des forces ! Elle fit cuire sa côtelette à l’entrée du poêle, – triste régal – mangea un morceau de pain et revint en hâte auprès de mademoiselle Hermine, qu’elle trouva assoupie.
Elle mit une sonnette à la portée de la main de la malade et s’enfuit en courant à travers le jardin. Si peu aimable que fût la cuisinière de madame Bréault elle ne lui refuserait certainement pas un peu d’aide dans cette circonstance extraordinaire. Mais la petite fille sonna vainement. Profitant de ses loisirs, le cordon bleu était allé voir ses amies, et depuis plusieurs jours ne rentrait plus au logis désert et lointain de la rue de la Pompe.
Marcelle revint très préoccupée. Quelle singulière malchance voulait que tous ses amis ou même de simples relations fussent absents à cette heure néfaste, et qu’elle se trouvât seule avec mademoiselle Hermine !
– C’est Dieu qui l’a voulu ! se dit-elle avec un élan de fervente reconnaissance. De même qu’elle m’a soignée jadis, quand je me suis abattue à sa porte comme un chien perdu, de même la Providence ordonne qu’aujourd’hui je lui rende la centième partie de ce qu’elle a fait pour moi.
Une foi nouvelle, une chaleureuse confiance dans le destin qui lui traçait si visiblement sa route, presque une joie naïve de se voir appelée à de grandes choses, entrèrent soudain comme un rayon de soleil dans l’âme de la petite fille. Du moment où la Providence voulait qu’elle rendît à mademoiselle Hermine un peu du bien que celle-ci lui avait fait, tout allait de soi. Mademoiselle Hermine serait malade, peut-être même très malade, sans cela, ce ne serait pas la peine de la soigner ; puis un jour, dans quelque temps, Rose reviendrait et trouverait sa maîtresse encore faible, mais souriante, assise dans son lit, ou plutôt sur la chaise longue, – oui, sur la chaise longue, ce serait plus gentil, – mangeant une côtelette qui cette fois ne sentirait pas la fumée, et elle dirait à la bonne servante ébahie :
– Oui, c’est Marcelle qui m’a soignée toute seule et qui m’a guérie avec l’aide de Dieu.
L’esprit chimérique de Mademoiselle Hermine avait déteint sur celui de sa jeune élève ; la fillette n’avait jamais lu de romans, mais dans ses causeries chaque jour plus longues avec sa protectrice, elle avait appris, elle aussi, à compter sur les rencontres, à croire aux hasards providentiels, à bâtir des châteaux en Espagne, distraction permise assurément, mais qui détruit ou du moins altère l’équilibre de l’esprit. Marcelle avait tant rêvé de choses miraculeuses, de prodiges vraisemblables, qu’elle avait fini par les faire entrer pour une part dans les éléments de sa vie... Heureux ceux qui se forgent des chimères, mais seulement jusqu’au jour où la réalité vient renverser leur édifice, – et quand ils ne demeurent pas ensevelis sous les ruines !
Marcelle se glissa auprès de mademoiselle Hermine qui dormait d’un sommeil troublé. Ses joues fiévreuses, sa respiration gênée dénonçaient un état grave ; la petite fille resta un instant près du lit, les mains jointes, s’abandonnant à sa tranquille extase. La vue de la chère malade ne l’effrayait pas, tant elle se sentait pleine de joyeux dévouement.
Soudain mademoiselle Hermine ouvrit les yeux, se dressa sur son séant, tendit les bras vers un être imaginaire et s’écria :
– Le voilà, le voilà ! je savais bien qu’il reviendrait.
Marcelle se retourna. Il n’y avait personne derrière elle : la vieille demoiselle, les yeux brillants, les mains tremblantes, continuait à adresser des discours rapides et incohérents à un personnage imaginaire. La confiance de l’enfant disparut, comme si la nuit s’était faite sur elle ; elle recula jusqu’au mur et regarda son amie avec des yeux égarés.
– Mademoiselle, cria la pauvre petite, chère mademoiselle, ma bonne amie, je suis là, c’est moi, Marcelle...
Hermine n’entendait pas et continuait à parler sans suite. L’enfant s’approcha du lit et se mit à genoux.
– Mademoiselle, ma chère amie, mon autre mère, écoutez-moi, c’est votre petite Marcelle, je vous aime, je vous garde, je vous soignerai... Oh ! mademoiselle Hermine, regardez-moi, je vous en supplie.
La malade, qui agitait fiévreusement les mains, rencontra sous ses doigts les cheveux de l’enfant, qui appuyait son visage sur la couverture en pleurant amèrement.
– La petite Marcelle ! dit-elle, oui, c’est elle ; vous voyez votre fille, monsieur, je vous la rends, elle vous fait honneur, prenez-la...
Marcelle bondit sur ses pieds. C’était Monfort qu’Hermine voyait dans les divagations de la fièvre ! Prise de terreur, elle s’enfuit, non sans fermer la porte derrière elle, et courut tout d’un trait jusqu’à la maison qu’habitait le docteur, non loin de là.
Le vieux médecin était absent. Sa bonne, qui connaissait Marcelle, promit de l’envoyer dès son retour ; la fillette reprit en courant le chemin du chalet. Elle était nu-tête, n’ayant pas pensé à se couvrir. Ses tresses pendaient sur ses épaules, lui battant les joues dans les mouvements de sa course éperdue ; la neige tombait toujours en larges étoiles, qui formaient sous le pied une sorte de boue épaisse et glacée. L’enfant continua de courir jusqu’à ce qu’elle fût dans le jardin de sa maison. Là elle s’arrêta essoufflée, tremblante d’émotion et de peur à la pensée de rentrer dans la chambre où mademoiselle Hermine parlait peut-être encore à Simon Monfort, ce père absent, perdu, qui, à cette heure lugubre, semblait à l’orpheline ressuscité d’entre les morts.
Hermine souffrait là-haut et, revenue à elle, appelait sans doute Marcelle. À cette pensée, l’enfant poussa bravement la porte et entra dans la maison. Elle remit du combustible dans le poêle de la salle à manger, prépara de l’eau chaude, et jetant derrière elle un regard de regret sur cette petite pièce témoin de tant de paisibles joies, elle remonta lentement l’escalier.
Le léger grincement du bouton de la porte ne troubla pas mademoiselle Hermine. Elle délirait toujours, sans fureur, mais sans repos. Ce n’était plus Simon qu’elle voyait, et Marcelle en s’en apercevant ressentit un sensible soulagement, – c’était Rose.
– Tu n’oublieras pas mes bonnets, disait la vieille demoiselle avec force gestes explicatifs, et puis tu diras à madame Jalin de faire attention à mes mouchoirs brodés. Et puis, pour Marcelle, il y a dans le tiroir de ma commode une boîte en carton, avec ses papiers et de l’argent ; apporte-la-moi. Apporte donc ! cria-t-elle avec impatience ; dans le second tiroir à gauche, derrière les bas de soie... Mais apporte ! obéiras-tu enfin ?
Elle, si douce, menaçait Marcelle, qui la regardait douloureusement avec de grosses larmes sur les joues. À la troisième injonction, la fillette pensa qu’elle ferait bien d’essayer d’obéir pour calmer la colère de la malade.
– Donnez-moi vos clefs, dit-elle timidement.
Mademoiselle Hermine fouilla machinalement sous son oreiller, où d’ordinaire elle plaçait le précieux trousseau, mais n’y trouva rien.
– Dans la poche de ma robe, dit-elle.
Marcelle chercha et trouva les clefs qu’elle apporta à sa vieille amie. D’un mouvement rapide et fiévreux celle-ci trouva tout ce qu’il fallait.
– Ouvre la commode, – à gauche, – la boîte de Marcelle.
Elle suivait des yeux les mouvements de l’enfant qui, maladroite et craintive, perdait du temps et cherchait mal.
– Plus vite, disait-elle avec impatience, dépêche-toi donc !
La fillette trouva enfin sa boîte, – elle la connaissait bien ! La vue du carton liséré de vert lui fit monter aux yeux de nouvelles larmes ; tant de souvenirs, tant de douleurs étaient concentrés dans ces morceaux de papiers ! La boîte lui sembla lourde, – mais elle n’y fit guère attention et la porta à sa bienfaitrice.
Pour la première fois depuis qu’elle délirait, une lueur de raison passa dans les yeux de mademoiselle Hermine.
– Garde ça, ma petite, dit-elle, c’est à toi. Il faut le cacher, entends-tu ? Mets-le dans ta poche, bien vite, et n’en parle à personne.
Marcelle obéit et glissa dans sa poche un peu étroite la boîte qui coula rapidement jusqu’au fond. Mademoiselle Hermine suivit ses mouvements d’un air satisfait.
– Très bien, dit-elle, c’est ta fortune ; mais Robert va rapporter bien autre chose. Rose, dis à Robert qu’il entre...
Les divagations recommencèrent de plus belle.
Marcelle découragée s’était assise sur la chaise longue et regardait les bûches se consumer lentement. Elle avait envisagé sans peur la terrible maladie, ses nuits de veille, ses soins et ses fatigues incessantes, – mais dans son rêve de dévouement elle était récompensée par les regards de la malade, elle trouvait dans le faible merci proféré par des lèvres tremblantes la récompense de tous les sacrifices...
Mais une malade qui ne vous voit pas, qui ne vous entend pas, qui vous prend pour une autre, et qui vous parle pourtant, – les horreurs de la folie jointes à la crainte d’une catastrophe, le mal redoutable, inconnu, peut-être mortel, joint aux hallucinations d’un esprit affolé qui ne se connaît plus..., – cette idée fait trembler même les plus braves ; – que ne devait pas souffrir l’enfant encore ignorante des luttes de la vie ?
La nuit vint bien avant son heure, amenée par le ciel bas et neigeux qui n’avait donné depuis le matin qu’une triste lumière jaunâtre. Marcelle pensa au vieux docteur qui allait venir et qui ne saurait retrouver son chemin dans le vestibule obscur. Elle descendit, alluma des lampes, en porta une dans la chambre de la malade, et se rassit, les mains pendantes, les yeux fixés sur ce lit qui attirait toute son âme et qui faisait peur à son esprit.
La sonnette de la grille retentit. Marcelle se leva avec un élan d’espoir. Qui que ce fût, c’était une branche de salut. Le pas pesant du médecin retentit dans l’escalier ; la fillette ouvrit la porte, il entra avec un bon visage souriant, comme de coutume. Une longue flamme monta dans la cheminée, excitée par le courant d’air.
– Au feu ! au feu ! cria mademoiselle Hermine, pas par l’escalier, il est brûlé, mais par la fenêtre, vite vite, il y a des draps...
Elle s’élançait hors de son lit. Il la recoucha comme un enfant.
– Voyons, dit-il, calmez-vous, le feu est éteint, les pompiers sont en bas.
– Bien vrai ? fit Hermine d’un air effrayé.
– Puisque je vous le dis ! Quand avez-vous attrapé ça ?
La vieille demoiselle ne lui répondit pas. Elle marmottait à voix basse des paroles incompréhensibles.
Le médecin se tourna vers Marcelle, qui comprit la question muette.
– Ce matin, en revenant de la provision, mademoiselle s’est plainte du froid, elle est rentrée mouillée, claquant des dents ; elle s’est couchée et endormie, puis tout à coup elle s’est réveillée comme vous la voyez.
Le médecin se pencha sur la malade et l’ausculta longuement, à plusieurs reprises.
– Tu es seule ? dit tout à coup le docteur, qui avait réfléchi d’un air grave. Où donc est Rose ?
– En province, avec madame Jalin, dit innocemment la petite...
– Il faut lui envoyer un télégramme tout de suite. Son adresse ?
– Je ne la sais pas, dit Marcelle.
Le docteur la regarda de ses yeux vifs et perçants.
– Qui est-ce qui la sait ?
– Mademoiselle Hermine.
– Est-elle écrite quelque part ?
– Non, du moins je ne le crois pas.
D’un mouvement rapide, irrité, le docteur bouleversa tous les papiers qui se trouvaient dans le buvard et dans les tiroirs du bureau où mademoiselle Hermine s’asseyait pour écrire.
Il lut l’en-tête de tous ceux qui lui paraissaient de nature à l’éclairer, mais il ne trouva rien. L’adresse n’existait pas.
– L’adresse de Rose ? dit-il à Hermine en posant sur la main de la vieille demoiselle sa main pleine d’autorité, pendant qu’il la tenait sous son regard.
– Rose ? dit-elle, essayant de vaincre le trouble de ses pensées. Rose Picard... département du Nord...
Ses yeux errèrent çà et là, puis elle les ferma et reprit son verbiage sans suite. Le docteur haussa les épaules.
– Qu’est-ce que tu as fait depuis ce matin ? demanda-t-il à Marcelle. Personne n’est venu ?
– Personne.
– Tu as passé la journée là, sans secours ?
– J’ai été chercher la cuisinière de madame Bréault, mais elle est sortie, et puis j’ai été chez vous.
Le vieux médecin hocha la tête en regardant l’enfant avec pitié.
– Tu pourras dire, toi, fit-il plein de compassion, que la vie t’a rudement secouée. Écoute, il ne faut pas avoir peur, n’est-ce pas ? quoi qu’il arrive...
La fillette le regarda avec des yeux profonds où l’anxiété devenait de l’angoisse, mais elle ne dit rien.
– Je vais t’envoyer quelqu’un. Tu fera ce qu’on te dira, tu obéiras bien ? Tu ne te donneras pas de peine inutile ? C’est entendu ? Approche la lampe, il faut que j’écrive des lettres.
Marcelle mit la lampe sur le bureau. Il écrivit deux lettres et les cacheta ; puis une ordonnance qu’il garda à la main.
– Tu n’auras pas peur, c’est convenu ? répéta-t-il en posant sa main paternelle sur les cheveux de l’enfant qu’il écarta pour bien voir son visage.
– Est-ce qu’elle va mourir ? demanda la petite fille d’une voix si tranquille et si triste qu’il en fut profondément ému.
– J’espère que non ! dit-il, mais sans conviction. J’ai écrit à des parents de notre amie, ils arriveront sans doute après-demain, car ils ne demeurent pas loin... Sois gentille avec eux, n’est-ce pas ? Je reviendrai ce soir avant minuit.
Il s’en alla faisant craquer l’escalier sous son poids. Quand la sonnette de la grille eut annoncé qu’il était parti, Marcelle frissonna de tout son être. Elle était seule, plus seule qu’avant ! Mon Dieu ! que la maison était grande et sonore !
OceanofPDF.com