Perdue
Chapitre XXX
La jeune fille arriva enfin au square Montholon. L’étrange aspect qu’ont les choses jadis familières et dont on s’est désaccoutumé ! C’est à la fois avenant et revêche, triste et gai ; on est content de les revoir, parce que la vue de ces objets vous remet en possession d’une partie de votre vie oubliée, et parce que l’homme aime à se souvenir, et l’on est fâché, parce que ces souvenirs n’ont rien de bon, parce qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas vivre là, et ne pas revoir ces lieux où l’on a souffert.
Elle entra sous la porte cochère. Une autre concierge occupait la loge ; c’était une femme pâle, qui promenait sur son bras gauche un petit enfant en pleurs.
– Madame Jalin ? dit Marcelle.
– Elle est en province, répondit la concierge.
– Savez-vous son adresse ?
La femme regarda la fillette.
– C’est vous, dit-elle, qui êtes la petite Marcelle ?
– Oui.
– Vous avez besoin de madame Jalin ?
– Grand besoin. Madame Jalin vous a-t-elle parlé de mademoiselle Hermine ?
– Oui. Qu’est-ce qu’elle a ?
– Elle est morte.
– Ah ! fit la concierge de ce ton de compassion banale qu’on accorde aux inconnus.
– Où est madame Jalin ? reprit la jeune fille.
– Attendez, j’ai son adresse, par là, quelque part.
Elle fouilla de la main qu’elle avait de libre dans un casier plein de bouts de papier, et après quelques recherches en trouva un qu’elle déchiffra avec peine.
– Saint-Marois, par Phalempin, dit-elle enfin.
Marcelle répéta ces noms bizarres, et avisant un crayon sur la table, elle les écrivit sur un morceau de journal déchiré qui se trouvait là.
– Par où va-t-on à cet endroit ? dit-elle.
– Par le chemin de fer du Nord.
– Je vous remercie, madame, dit la jeune fille en sortant.
Elle était bien lasse, elle n’avait rien mangé ; elle entra chez un boulanger, changea une pièce d’or, et emporta un petit pain, – pour le manger en route.
Sans se rendre un compte exact de ce qu’elle voulait, elle atteignit la gare du Nord, peu éloignée, et demanda à un employé : – Phalempin ?
On lui indiqua un guichet ; une foule de voyageurs faisait déjà queue ; Marcelle prit son rang.
– Phalempin, troisièmes.
– Quinze quatre-vingt-quinze, répondit l’homme auquel le treillage du guichet faisait une singulière espèce de masque.
Marcelle mit une pièce d’or sur la plaque de cuivre poli, qui miroitait dans le gaz ; on poussa vers elle son billet et une pincée de monnaie, quelqu’un lui donna un coup de coude, pour l’inviter à s’en aller ; un vieil employé, à l’air majestueux, lui indiqua un dédale de barrières par lesquelles il fallait sortir ; elle obéit, abasourdie, répondit deux ou trois fois le mot Phalempin à diverses questions que lui faisaient les employés touchés de son inexpérience, et finit par se trouver assise dans un wagon de troisièmes qui, au bout d’un instant se mit lentement en marche.
– C’est drôle, pensa Marcelle, que ce ne soit pas plus difficile que cela de faire un voyage !
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