Perdue
Chapitre XXXI
Simon Monfort était arrivé au haut des Champs-Élysées ; essoufflé, il s’assit sur un banc et médita.
Dans ce vaste Paris qu’il ne connaissait pas, n’ayant fait que le traverser neuf ans auparavant, il se sentait glacé, perdu. Son séjour en Amérique lui avait donné l’habitude des grandes villes ; mais dans celles-là, étrangères à son cœur comme à ses yeux, il ne cherchait rien, n’attendait rien, que ce que pouvait lui procurer son labeur acharné.
Ici, depuis l’heure où le train l’avait déposé dans la gare Saint-Lazare, à cette heure inquiète du matin où la vie roulante, interrompue pendant la nuit, reprend une activité nouvelle, et où le Paris intelligent, administratif et actif, dort encore pour longtemps, Simon Monfort avait battu le pavé sans relâche, entrant de temps à autre dans un restaurant pour boire une tasse de bouillon et manger fiévreusement ce qu’on mettait devant lui.
Depuis le commissaire de police du quartier Montholon jusqu’à la Morgue, où il avait été voir la dalle, habitée depuis par tant d’autres dépouilles, d’autres épaves de la vie parisienne, Simon avait été dans vingt endroits, suivant toujours une piste, à chaque instant perdue, aussitôt retrouvée. Le commissaire de police avait été changé deux fois ; madame Favrot n’avait pas laissé de traces ; la concierge qui l’avait connue avait disparu. C’est à sa troisième visite à la maison du square Montholon que Simon put renouer un fil entre madame Jalin, dont personne n’avait mentionné le nom dans ses recherches, et l’enfant perdue, qui décidément était bien sa fille.
Madame Jalin parlait parfois de sa petite Marcelle, qui était bien heureuse chez une vieille demoiselle... Qui était cette demoiselle ? Le mari de la concierge, seul présent à la loge, n’en savait rien. Madame Jalin allait quelquefois reporter de l’ouvrage chez une dame qui demeurait rue de la Pompe... quel numéro ? Le concierge l’ignorait. Où était madame Jalin ? En province. Là s’arrêtaient les renseignements.
Monfort avait été visiter l’hôtel où il était descendu avec sa femme et sa fille, lors de son passage à Paris. Il n’y restait plus le moindre vestige de l’ancien personnel. Tout se renouvelle si vite à Paris ! Les maisons même sont démolies pour faire place à d’autres, plus hautes, plus vastes. Le père désespéré, prit alors la route de Passy, se disant qu’après tout les rues ont une fin, si longues qu’elles puissent être, et qu’à force d’entrer dans toutes les maisons, il finirait par trouver celle qui abritait son enfant.
Quand il s’assit sur le banc en face de l’avenue de la Grande-Armée, tournant le dos à ce Paris, qui avait été si rude aux siens, le soleil achevait de disparaître dans un embrasement de nuages cuivrés, avec des dessous de suie, qui croulaient lentement les uns sur les autres. La nuit allait venir ; comment commencer ses recherches à cette heure tardive ? Le jour, passe encore ; on peut se présenter dans les maisons et demander son enfant perdu ; mais le soir, ne courrait-on pas le risque d’être pris pour un malfaiteur ? D’ailleurs, il était si las que ses jambes refusaient de le porter.
Il se leva, s’étira péniblement, et se mit à marcher le long de l’avenue, cherchant un modeste hôtel pour y passer la nuit. Quand il l’eut trouvé, il faisait nuit noire. Il entra, demanda une chambre, se jeta sur le lit et s’endormit d’un sommeil lourd et sans rêves.
Le lendemain, il s’éveilla de bonne heure et commença l’examen des maisons de la rue de la Pompe. L’une après l’autre, il interrogea les concierges, les bonnes des petits hôtels, des pavillons, des chalets, – poliment éconduit dans les unes, brusquement congédié dans les autres, partout renvoyé avec une réponse négative. Personne ne connaissait une vieille demoiselle ayant pris auprès d’elle une enfant telle que Simon décrivait Marcelle. Dans l’imagination du père, elle était restée une fillette délicate et mignonne qui pouvait se douter que la grande jeune fille élancée, paraissant une quinzaine d’années, que tout le monde croyait la nièce ou la cousine de mademoiselle de Beaurenom, était l’enfant cherchée ?
Enfin, errant de porte en porte, il arriva dans une maison où la bonne, déjà ancienne dans le quartier, se rappela l’étrange arrivée de Marcelle, qui avait fait quelque bruit quatre ans auparavant.
– C’est mademoiselle de Beaurenom que vous cherchez, dit-elle à Monfort, dont le visage découragé reprit son expression habituelle d’énergie patiente. C’est elle, en effet, qui a recueilli jadis une fillette sans parents ; mais cette petite doit avoir au moins quinze ans ! Êtes-vous sûr de ne pas vous tromper ?
– Je ne sais plus rien, répondit Simon, je ne puis deviner comment est cette jeune fille que je n’ai pas revue depuis qu’elle avait trois ans et demi... Où demeure la vieille demoiselle ?
On lui indiqua le numéro. Il s’élança d’un pas rapide. Les années ne pesaient plus sur ses épaules, il courait presque, en se dirigeant vers le chalet. Il approcha, un corbillard stationnait devant la porte, avec deux voitures de deuil. Effaré, il interrogea du regard les tentures de la grille : elles étaient blanches...
– Marcelle est morte, se dit-il.
Plein d’angoisse, il entra dans le jardin, la tête nue, la gorge sèche, presque incapable de parler.
– Qui est mort ici ? demanda-t-il au premier être humain qu’il rencontra.
C’était madame Grenardon qui le toisa d’un air acerbe. Est-ce que celui-là aussi serait un héritier ?
– C’est mademoiselle Hermine de Beaurenom, dit-elle. Qu’est-ce qu’il vous faut ?
Monfort s’appuya de la main à la muraille. Ce n’était pas pour sa fille que la maison portait ce deuil virginal. Le reste ne lui faisait plus rien du tout.
– Où est-elle ? dit-il encore égaré.
– Mademoiselle Hermine ? On va l’emporter ; l’enterrement est pour midi. Que demandez-vous ? insista l’âpre parente.
– Je veux ma fille Marcelle, que cette demoiselle avait élevée près d’elle. Ma fille doit avoir du chagrin, répondit Monfort qui commençait à reprendre ses esprits. Où est-elle ?
Madame Permeny était descendue au bruit de cet étrange colloque.
– Votre fille ? balbutia madame Grenardon, qui commençait à avoir peur de comprendre.
– Oui, mademoiselle Monfort. Elle est ici ! Je veux la voir, je suis son père.
Madame Grenardon tourna la tête et aperçut madame Permeny. Elles échangèrent un regard inquiet. La vieille dame vint à la rescousse.
– C’est mademoiselle votre fille qui était ici hier ? dit-elle avec une présence d’esprit très remarquable. Ah ! monsieur ! quel dommage que vous n’ayez pas annoncé votre arrivée ! Elle se désolait précisément de rester sans appui sur la terre... Mademoiselle de Beaurenom n’a pris aucune disposition en sa faveur...
– Ceci m’importe peu, reprit Simon ; où est-elle ?
– Elle... est partie hier pour voir ses amis et les intéresser à son sort...
– Elle n’a pas d’amis, interrompit Simon avec impatience ; si ce que l’on m’a dit est vrai, elle n’avait d’autres relations à Paris que la demoiselle qui l’a élevée. Où est-elle allée ?
– Nous ne savons pas, balbutia madame Grenardon, comprenant enfin, – non qu’ils avaient mal agi – ceci était au-dessus de son intelligence, – mais qu’ils pouvaient avoir fait une sottise regrettable en se débarrassant si légèrement de la jeune fille.
– Vous ne savez pas ! s’écria Simon d’une voix tonnante ; quand est-elle partie ?
– Hier.
– Et elle est rentrée, quand ?
– Elle n’est pas rentrée !
Simon s’appuya tout à fait contre le mur et regarda les deux femmes avec des yeux si farouches qu’elles reculèrent.
– Mais, monsieur, dit madame Permeny, arborant son grand air de dignité, mais nous ne vous connaissons pas... Que venez-vous faire ici ?
– C’est mon affaire, répliqua rudement Simon, reprenant soudain ses manières d’outre-mer. Je ne vous connais pas non plus, après tout. Je veux voir les amis de mademoiselle de Beaurenom, ceux qui l’ont connue, aimée, ceux qui savent qu’elle aimait ma fille.... Vous êtes les héritiers, vous ; vous l’avez jetée à la porte parce qu’elle n’héritait pas...
– Monsieur ! fit la voix de M. Permeny sur le seuil du jardin.
– Enfin ! dit Simon en se croisant les bras, je trouve à qui parler ! Ma fille était hier dans cette maison, elle en est sortie, elle n’est pas revenue ; elle n’avait personne au monde qui pût lui offrir un asile. Elle a couché dans la rue, elle s’est peut-être noyée. Vous en êtes responsable, monsieur, devant Dieu et devant la justice. Je vous somme de m’en rendre compte !
– Messieurs les parents et amis, quand il vous fera plaisir, glapit la voix doucereuse du maître des cérémonies, qui se montra sur la porte, ses gants pliés à la main.
Le pas lourd des porteurs retentit à l’étage supérieur, et ils commencèrent à descendre l’escalier, avec leur funèbre fardeau. Monfort resta muet devant la mort. Si grande que fût sa colère, il devait à celle qui avait servi de mère à son enfant de ne pas outrager sa dépouille mortelle par des actes brutaux ou des paroles violentes. Il se rangea contre le mur, et laissa passer le cercueil qu’il suivit machinalement. À l’entrée du jardin, il vit le docteur qui, pâle de fatigue et d’émotion, se tenant à peine, avait voulu accompagner sa vieille amie jusqu’au lieu de son repos éternel. Le regard que Simon jeta sur le vieux médecin n’était pas moins chargé de colère que celui qu’il adressait aux autres, mais la première parole qu’il entendit produisit une détente dans son âme.
– Elle n’est pas rentrée ? dit le docteur à M. Permeny, au moment où le convoi se mettait en marche.
Le jeune homme fit un signe négatif.
– Vous aurez à répondre d’une bien mauvaise action, ajouta le vieux praticien.
Simon fut aussitôt auprès de lui.
– Vous connaissez ma fille ? dit-il en serrant le docteur par le bras.
– Marcelle ?
– Oui. C’est ma fille. Où est-elle ?
– Hélas ! fit le brave homme, je n’en sais rien. Mais nous la retrouverons. Venez, accompagnons jusqu’au bout celle qui l’a tant aimée, et qui, si elle en avait eu le temps, l’aurait mise à l’abri de toutes les misères. – Venez, monsieur, faites ce que ferait Marcelle si elle était ici.
Simon se laissa docilement emmener, et c’est de ses yeux que tombèrent les seules larmes qui dussent arroser, ce jour-là, la tombe de mademoiselle Hermine.
Le train-omnibus déposa Marcelle sur le quai de la gare, à Phalempin, vers cinq heures du matin. Le ciel était encore gris, mais on sentait l’aube prochaine. Une petite carriole découverte remplaçait l’omnibus du chemin de fer, et desservait les localités environnantes. Marcelle y monta, et une heure après, le conducteur, brave homme silencieux et sourd, sans desserrer les dents, de peur sans doute de laisser tomber sa pipe, la prit dans ses bras et la déposa sur une place plantée de jeunes arbres, au milieu d’un gros village qui s’éveillait.
– Saint-Marois ? demanda la jeune fille.
Le conducteur fit un signe de tête affirmatif, remonta sur la banquette, secoua les rênes, et la carriole repartit, pour déposer sur d’autres places semblables, à des distances plus ou moins éloignées, d’autres voyageurs également silencieux.
Depuis son départ de Paris, Marcelle n’avait pas ouvert la bouche. Le compartiment où elle occupait une place s’était à plusieurs reprises empli et désempli, pendant cette longue nuit pleine d’arrêts et de départs subits, mais personne n’avait rien dit à cette grande fillette taciturne, et elle n’avait pas éprouvé le désir de causer. Son cœur était trop plein pour s’épancher en paroles.
Sur cette grande place vide, toute seule, au milieu de ces maisons d’où sortaient des femmes et des enfants curieux, sous le jour grisâtre d’une froide matinée de mars, où le printemps revêt parfois toute la rigueur de l’hiver, le cœur de la pauvre fillette se serra plus encore ; elle regretta d’être venue. Qu’allait-elle faire ici ? Et si Rose n’était pas contente ? Elle n’avait pas songé à cela en quittant Paris... mais madame Jalin serait contente, bien sûr ! Là était sa sauvegarde. Et puis, sans s’en rendre compte, Marcelle comprit que l’or qu’elle avait dans sa poche serait un moyen de conciliation. Elle ne coûterait rien à personne, pour le moment du moins... Ensuite on verrait. Elle entra dans une auberge.
– Mademoiselle Rose Picard ? demanda-t-elle en prenant son courage à deux mains.
– Je ne connais pas, répondit froidement l’aubergiste.
Le cœur manqua à Marcelle, qui s’était figuré pouvoir trouver Rose du premier coup, dans son village. Elle résolut d’insister, quoique étonnée de sa propre audace.
– Une dame qui est venue de Paris il y a trois jours, reprit-elle, avec une autre dame ; elle avait une sœur qui est morte et qui a laissé trois petits enfants...
– Ah ! ces gens-là ? fit dédaigneusement l’aubergiste. Tournez la rue à droite, puis à gauche, et descendez jusqu’aux dernières maisons : là on vous montrera l’endroit.
C’était peu encourageant. Cependant la jeune fille suivit les indications données, et soudain, au détour de la rue, que vit-elle arriver, son panier à la main, le fidèle panier que Marcelle avait porté tant de fois ? La bonne Rose elle-même, qui marchait les yeux baissés, et songeait sans doute à mademoiselle Hermine, car elle n’avait pas d’autre pensée.
– Rose, ma Rose ! s’écria la fillette dont le cœur serré déborda soudain d’une multitude de sentiments confus, Rose !
En s’entendant appeler, la vieille servante leva la tête et reçut dans ses bras Marcelle qui s’était lancée en courant sur la pente, pour la rencontrer plus vite.
Rose resta abasourdie, les bras ballants ; elle avait lâché son panier et renonçait à comprendre comment Marcelle se trouvait là.
– Ça ne peut pas être vous ! dit-elle enfin, pendant que Marcelle, sanglotant de toutes ses forces, se pendait à son cou, à ses bras, à ses vêtements, à tout ce qu’elle pouvait embrasser de ses deux mains.
– C’est moi ! Ah ! Rose ! Mademoiselle Hermine est morte !
Les jambes de l’excellente fille fléchirent sous elle ; elle s’appuya au tertre qui bordait le chemin.
– Morte ! répéta-t-elle, les yeux effarés, les lèvres blêmes.
– Oui ! Et je n’avais plus personne, et l’on m’a chassée...
– Qui ?
– Les héritiers.
– Qui ça ?
– Je ne les connais pas. Elle est morte, notre amie ; qu’est-ce que nous allons devenir ?
Rose restait atterrée sur le coup.
– Eh bien ! dit-elle en se redressant péniblement, j’avais toujours pensé que ce serait comme cela, et qu’elle mourrait pendant que je serais partie ! Qui l’a soignée ?
– Moi, dit ingénument Marcelle.
– Toi ! pauvre petite !
Rose ne disait plus vous à l’orpheline. Ce n’était plus une demoiselle, c’était l’enfant d’adoption de mademoiselle Hermine, et après elle, de Rose elle-même, évidemment.
– Rentrons, dit la bonne fille. Tu me raconteras cela chez nous. Il ne faut pas que les gens nous voient pleurer.
Quel pauvre intérieur que celui où Marcelle entra ! Jamais elle ne s’était figuré qu’on pût vivre si étroitement. Les trois enfants, blonds et jolis comme des anges de tableau, étaient vêtus de haillons, où les mains diligentes des deux femmes avaient déjà eu le temps de faire bien des reprises et de mettre bien des pièces. On voyait que depuis leur arrivée, elles n’avaient fait autre chose que de laver, brosser et nettoyer de tous côtés.
Madame Jalin ne fut pas moins saisie que Rose, mais elle avait l’esprit plus vif et plus cultivé ; elle fut sur-le-champ au fait de la triste histoire, et se chargea d’expliquer divers points qui, pour la servante aussi bien que pour Marcelle, étaient demeurés obscurs, tels que l’existence et l’arrivée des héritiers dont Rose ne s’était jamais souciée de rien savoir.
Quand Rose n’aimait pas ou n’estimait pas quelqu’un, elle ne s’attardait pas à lui trouver des défauts ou des torts : elle le rayait de son existence purement et simplement, comme une chose non avenue. Cette sorte de condamnation, suivie d’exécution, laissait dans un grand calme d’esprit la bonne servante, qui oubliait bientôt les êtres déplaisants un instant apparus dans sa vie, comme une sorte d’ombres chinoises ; mais le revers de la médaille était l’ignorance où elle tombait des habitudes et des actes de ces êtres ainsi bannis de son souvenir.
Une autre eût gardé la mémoire des visites rares et courtes de madame Grenardon, qui ne s’était jamais montrée que pour emprunter de l’argent à sa cousine, et dont les allées et venues avaient été, plus de dix ans auparavant, arrêtées net par une querelle si sotte que mademoiselle Hermine, lasse depuis longtemps de se voir gruger ainsi, s’était fait une véritable joie de prendre la balle au bond, et de prier sa cousine de suspendre ses visites pour un temps illimité.
Elle eût su aussi que les Permeny, tout aussi avides, mais plus corrects dans la forme, avaient jadis extorqué à mademoiselle Hermine, à force de courbettes et de platitudes, une promesse verbale de doter le jeune homme, et qu’une fois cette promesse obtenue, ils s’étaient montrés si exigeants sur le chapitre des à-compte, qu’un beau jour la bonne créature, indignée, leur avait signifié d’avoir à se tenir chez eux. Depuis lors, ces gens cauteleux n’avaient cessé de tourner autour de tous ceux qui pouvaient avoir quelque influence sur la vieille demoiselle. Le docteur, assailli de lettres des deux parts, n’avait pas eu besoin de chercher dans son calepin pour trouver leurs adresses ; il ne les connaissait que trop !
Rose aurait su encore que ces gens haïssaient Marcelle, qu’ils supposaient devoir les frustrer de l’héritage attendu, et que la laisser seule avec mademoiselle Hermine était d’autant plus une imprudence... Mais elle ne savait rien, ayant eu pour système de marcher dans le chemin, avec des œillères, comme les chevaux, pour ne voir que devant elle.
Madame Jalin voyait de plus loin ; après les premiers moments de douleur et d’étonnement, elle fit passer à Marcelle un examen en règle, afin de se bien rendre compte de tout ce qui avait eu quelque rapport avec l’événement fatal. Il lui semblait très dur que la pauvre enfant fût ainsi tombée de l’aisance la plus douce à la pauvreté la plus cruelle. Cependant, puisque aucune disposition n’avait été prise, il fallut se rendre à l’évidence.
– Ah ! fit Marcelle, j’oubliais ma boîte ! Je ne sais pas ce qu’il y a dedans.
Elle tira la boîte éventrée du fond de sa poche, et, plongeant la main à plusieurs reprises, elle ramena sur la table, au milieu d’une poignée de ces objets bizarres dont les petites filles ont le don de remplir leurs poches, une certaine quantité de pièces d’or et de papiers pliés.
– Mais, s’écria madame Jalin, c’est une petite fortune que tu as là !
En effet, en billets de banque aussi bien qu’en or, Marcelle possédait plus de mille francs.
– C’est de quoi se retourner, soupira Rose ; mais ce n’est pas de quoi vivre... heureusement, j’ai de l’argent à mademoiselle, moi – et bien sûr, je ne vais pas le donner à ces héritiers de malheur ! Mademoiselle m’avait dit de porter de l’argent chez son banquier, le jour que je suis partie, et j’étais si bouleversée que je n’y ai pas été. C’est encore trois mille francs dont personne n’a connaissance, excepté la chère défunte, qui ne viendra pas me contredire... L’argent est à toi, Marcelle, car pour moi, il n’est pas à moi, et puis, je n’en ai pas besoin. Ce sera ta dot, ma pauvre enfant !
Marcelle interdite regardait sa petite fortune, étalée devant elle.
– Il n’est pas à moi, dit-elle lentement.
– Je tiens de mademoiselle elle-même qu’elle voulait assurer ton sort ; elle t’aurait donné plus que cela si elle avait eu le temps de faire son testament. Je te dis qu’il est à toi, et qu’il faut le garder. Ce serait un crime que de le rendre à ces méchantes gens, qui n’ont jamais donné à mademoiselle de son vivant que du chagrin.
– Nous y penserons, dit madame Jalin ; moi, je voudrais faire manger Marcelle et ensuite la faire dormir. Je la trouve si pâle et si changée qu’elle me fait pitié.
La fillette essaya de manger et de dormir, par esprit d’obéissance ; mais son corps et son esprit surmenés ne pouvaient lui donner aucun repos. Elle s’étendit sur le mince grabat qui composait toute la literie, et les yeux fermés, mais l’oreille ouverte, elle se laissa aller sans effort à la foule des pensées et des souvenirs qui venaient l’assaillir.
– Qu’allons-nous en faire ? dit madame Jalin lorsque les aînés des enfants furent partis pour l’école et quand le plus jeune eut été envoyé au jardin, sarcler des choux.
– Je vous dis que les trois mille francs sont à elle ; on les placera à son nom, et ce sera de quoi manger du pain sec tout au moins, avec ce qu’elle a déjà. Est-ce que vous ne pourriez pas lui apprendre votre état ?
– J’en ai toujours eu l’intention, répondit la blanchisseuse ; mais en la voyant si aimée, si choyée, j’avais fini par rêver pour elle quelque chose de mieux... Enfin, nous lui restons, n’est-ce pas, Rose ? et nous n’avons pas envie de l’abandonner ?
– Ah ! certes non ! s’écria l’excellente fille. Je ne peux pas vous expliquer ça, madame Jalin, mais cette petite m’a toujours fait l’effet d’une vraie fille que le bon Dieu aurait envoyée à mademoiselle Hermine sur ses vieux jours, pour la consoler de ne pas s’être mariée, et de vieillir comme ça, sans famille, sans enfants... Vous savez pourquoi elle ne s’est pas mariée ?
– Non, dit madame Jalin.
– Je vais vous le raconter, parce que ça lui fait honneur, à la pauvre âme ! et à moi, ça me fait du bien de parler d’elle ; il me semble qu’elle n’est pas morte tant que je puis dire son nom.
Elle était jolie comme un cœur, notre demoiselle Hermine, et elle ne manquait pas de prétendants. Comme sa maman était morte depuis plusieurs années, c’était son père qui la menait dans le monde et qui lui permettait de recevoir à la maison les personnes qui lui convenaient le plus. Elle était arrivée jusqu’à vingt-trois ans sans vouloir entendre parler de se marier, lorsqu’elle rencontra un jour un beau garçon tout à fait aimable, qui lui fit la cour et lui plut tout de suite. C’était un joli cavalier, et qui parlait bien, mais il n’était pas riche ; pour cela, c’était insignifiant, mademoiselle Hermine avait une jolie fortune, plus belle qu’à présent, car son père fit bien des pertes d’argent depuis ce temps-là. Ce beau monsieur la demanda en mariage, et elle consentit. Si vous l’aviez vue, avec ses jolis yeux qui dansaient de joie pendant qu’on préparait les belles affaires de son trousseau ! C’était une fête de la voir ! Son père l’appelait son mois d’avril, tellement elle était joyeuse et mignonne !
Voilà qu’un beau jour elle reçoit une lettre d’une écriture qu’elle ne connaissait pas. Je m’en souviendrai toute ma vie ! J’étais en train de ranger sa chambre en causant avec elle, car nous étions à peu près du même âge, et nous aimions bien à être ensemble, comme toujours depuis... Je la vois changer de couleur.
– Ah ! Rose, me dit-elle, si cette lettre n’est pas un affreux mensonge, mon mariage est rompu !
Alors, vous pensez bien, je lui demande ce qu’il y a ; elle me montre la lettre. Non, madame Jalin, jamais vous ne pourriez comprendre combien les hommes sont mauvais ! C’était une pauvre fille qui lui écrivait ; le fiancé de mademoiselle Hermine l’avait demandée en mariage quand il ne connaissait pas encore notre demoiselle, tout était arrangé avec la famille, et elle, la malheureuse, elle l’aimait trop... enfin c’est elle qu’il devait épouser, et pas une autre, voilà tout ; mais seulement mademoiselle Hermine était plus riche.
– Va-t’en voir si c’est vrai, me dit-elle. Cause avec cette personne ; et si elle a dit la vérité, donne-lui ma parole d’honneur que je n’épouserai pas celui qui lui a promis le mariage, car je n’en voudrais pas, fût-il cent fois plus aimable, quand même je l’aimerais cent fois davantage.
Je m’y rendis, madame Jalin, et c’était vrai ! La famille était dans le désespoir, mais ils n’osaient pas se plaindre de peur de faire encore plus de tort à la jeune fille par le scandale. Je revins le dire à ma maîtresse, et je vous jure que j’avais le cœur gros, car je savais qu’elle était femme à tenir sa parole. En effet, elle fit comme elle avait dit. Elle rendit sa parole au jeune homme, et lui donna tant de bonnes raisons qu’il se décida à faire son devoir et à épouser l’autre demoiselle. Mais notre Hermine en avait plus de chagrin qu’il ne lui convenait de le montrer. Elle avait changé, maigri, pâli ; enfin ce n’était plus la même. Elle demanda à son père la permission d’envoyer presque tout son trousseau à la jeune mariée. Son père lui laissa faire ce qu’elle voulut ; il avait tant de chagrin pour elle, que pour l’empêcher de pleurer, je crois qu’il se serait coupé un bras. Depuis ce temps-là, elle n’a jamais voulu entendre parler de mariage, car, disait-elle, c’est bien un miracle que j’aie su la vérité cette fois, et je croirais toujours, si j’épousais un homme, qu’il y a quelque part une pauvre fille qui pleure. La vérité, à ce que je crois, – mais elle était trop fière pour l’avouer, – c’est qu’elle avait trop aimé ce garçon-là pour pouvoir jamais penser à un autre.
Marcelle entendait, quoiqu’elle n’écoutât pas ; son esprit se laissait bercer par des images flottantes. Bientôt mademoiselle Hermine, jeune et jolie, âgée de vingt ans, se dessina devant elle avec la silhouette élégante d’un jeune homme aimable qui ressemblait à Robert Bréault ; puis elle revit les laides figures des héritiers, le visage sévère, aux yeux pleins de bonté, du vieux docteur... Comment se faisait-il qu’elle ne l’eût pas vu avant de s’en aller ? Puis ces images se brouillèrent dans son esprit ; soudain elle revit la figure hâlée, les yeux pleins de pitié de l’homme rencontré près de la fontaine, place de la Concorde.
– Pauvre homme, pensa-t-elle, pourvu qu’ainsi que moi il ait trouvé ce qu’il cherchait...
Et elle s’endormit profondément.
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