Perdue

Henry Gréville · Chapitre 9 sur 40

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Perdue

Chapitre VIII

 

– C’est égal, dit un jeudi la blanchisseuse en rapportant le linge de Marcelle, qu’elle lavait et repassait gratis, et avec quel soin ! à votre place, moi, j’aurais écrit là-bas, à New-York, au capitaine du Canada, à Dieu et au diable, que sais-je ! j’aurais usé ma main jusqu’au coude à force d’écrire, mais j’aurais fait quelque chose pour retrouver ce Monfort ; dans mon idée c’est le père de la petite.

Madame Favrot resta silencieuse. À l’entresol, au-dessus de leur tête, on entendait les bonds que faisaient le deux petites filles, en compagnie du chat qui jouait avec un bouchon.

– Ça se peut, madame Jalin, fit-elle après avoir médité un instant, j’y ai pensé aussi ; mais il y a autre chose, voyez-vous... Quel drôle de père, qui se débarrasse comme ça de sa femme et de son enfant...

Elles s’entre-regardèrent perplexes.

– Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il a voulu s’en débarrasser ? fit la blanchisseuse, revenant à son idée. Il a envoyé un télégramme pour demander ce qu’elles étaient devenues ; ce n’est pas le fait d’un homme qui veut disparaître.

– Il est joli, son télégramme ! s’écria madame Favrot avec éclat. Réponse payée, bureau restant. Bureau restant, comprenez-vous ? Pas d’adresse !

– S’il était arrivé du matin, il n’avait peut-être pas de domicile, cet homme ! dit madame Jalin, qui s’entêtait à le défendre.

– C’est son affaire. S’il tenait à sa famille, c’était à lui de faire des recherches, voilà mon opinion ! Et puis, voulez-vous savoir le fin fond de ma pensée ? Eh bien ! la pauvre femme savait à quoi s’en tenir, et elle est morte de chagrin.

– De chagrin ? répéta la blanchisseuse atterrée ; le médecin a dit que c’était de la rupture d’un anévrisme !

– Précisément ; c’est de chagrin qu’on meurt quand on meurt d’un anévrisme. Dans notre état, on est bien obligé de savoir un peu de médecine, vous comprenez. Je les connais bien, les femmes à qui les médecins ordonnent du sirop de digitale, ce ne sont pas les plus heureuses du quartier, allez ! Cette femme-là a eu un grand chagrin, et son pauvre cœur a éclaté, à force d’avoir pleuré, voilà la vérité.

Madame Jalin ne répondit pas, ce raisonnement dépassait la mesure de sa dialectique.

– Il l’a abandonnée, insista madame Favrot en baissant la voix. C’était un méchant homme et un mauvais père.

– Elle avait une alliance ? dit vivement la blanchisseuse.

– Pas gravée ! répondit l’herboriste.

C’était vrai. Insoucieux l’un et l’autre d’un détail sans importance, les époux Monfort n’avaient jamais fait graver leurs noms dans l’anneau que le prêtre avait passé au doigt de Marie. Celle-ci avait une crainte superstitieuse de s’en séparer, même pour une heure, et n’avait pas voulu le remettre à un graveur.

Elles restèrent muettes, chacune suivant dans sa pensée la destinée de la jeune morte ; si elle était vraiment morte de chagrin, quelle douloureuse existence devait avoir été la sienne ! En ce moment, les enfants et le chat se livrèrent à une sarabande si effrénée dans le petit entresol, que deux chaises tombèrent avec fracas, et l’on entendit des rires fous.

Madame Favrot prit un balai et tapa au plafond.

– Maman ? fit la voix de Louise, pendant que sa figure éveillée apparaissait à un judas pratiqué dans le parquet de l’appartement supérieur.

Le frais visage de Marcelle remplaça aussitôt celui de mademoiselle Favrot. La petite fille trouvait délicieux de se coucher par terre et de regarder dans la boutique par le petit trou.

– Voulez-vous bien vous tenir tranquilles ? gronda l’herboriste. Vous me cassez mes chaises.

– Ce sont les deux vieilles, maman, cria gaiement Marcelle, et encore elles ne sont pas cassées du tout.

– Nous serons sages, maman, conclut Louise en reprenant son poste.

– C’est bon, tâchez de tenir parole, dit sévèrement la mère, et ramassez les chaises.

– Oui, maman, firent ensemble les deux voix argentines.

Le judas fut rebouché, et l’on entendit les enfants remettre les chaises d’aplomb avec tant de précautions, que les quatre pieds de chacune touchèrent le parquet l’un après l’autre.

– Elle dit que son père l’aimait, reprit madame Jalin, revenant à son idée. C’était une femme douée d’une remarquable ténacité.

Madame Favrot haussa les épaules.

– Ils aiment tous leurs enfants tant que ça les amuse ! dit-elle avec dédain. Mais il n’y a que les mères pour aimer : ne me parlez pas des pères. Ce n’est pas pour défunt mon mari que je dis ça, il avait bon cœur pour ses enfants, mais c’est plus rare qu’on ne le pense !

Où l’herboriste avait-elle puisé ces étranges notions sur la paternité ? Elle ne put jamais le dire ; il y a des opinions qui naissent dans le cerveau comme des champignons, on ne sait pas pourquoi. Souvent ce ne sont pas les plus justes, mais presque toujours ce sont celles auxquelles on tient le plus.

– Il avait envie de faire fortune, reprit l’herboriste, laissant un libre cours à des réflexions longuement mûries, sinon puissamment raisonnées ; on va toujours en Amérique pour faire fortune. La femme et l’enfant l’embarrassaient, il les a laissées derrière lui, avec cinquante francs. Ce n’est pas plus difficile que ça.

– Je voudrais en avoir le cœur net, fit l’opiniâtre madame Jalin. J’écrirai au capitaine du Canada. C’est sur le Canada qu’il est parti ; eh bien ! le capitaine doit savoir ce qu’il est devenu !

– Le Canada a fait trois fois le voyage depuis ce temps-là ! riposta madame Favrot avec tout le légitime orgueil d’une éducation supérieure. Enfin, pour vous faire plaisir, j’écrirai au Havre. Peut-être bien aura-t-on quelques renseignements.

Si l’excellente femme, peu versée dans le style épistolaire, avait su intéresser le capitaine au sort d’une mère morte subitement, d’une orpheline abandonnée dans la grande ville, celui-ci se fût enquis et eût peut-être donné des renseignements utiles.

À son retour au Havre, six semaines plus tard, il trouva au bureau la lettre de la brave herboriste de troisième classe. Elle lui demandait des nouvelles d’un nommé Monfort qui avait télégraphié à Paris à l’hôtel B. pour savoir ce qu’étaient devenues une dame et une petite fille. Il ne comprit rien à ce galimatias pourtant élaboré à la sueur de leur front par les deux voisines. Comme elles avaient envoyé un timbre pour la réponse et que le capitaine était strictement honnête, il répondit sur-le-champ que le nom de Monfort se trouvait en effet sur ses livres, qu’il n’avait jamais causé avec l’individu en question, qui était d’ailleurs taciturne, et qu’à son grand regret, il ignorait ce que cet homme était devenu après son arrivée à New-York.

Les rêves de madame Jalin s’évanouirent, non sans qu’elle le regrettât cruellement. Elle avait bâti dans son imagination un joli petit roman : le capitaine s’était lié avec Monfort, il lui avait raconté son histoire ; le capitaine, touché par les malheurs de Marcelle et de sa mère, s’empressait de faire savoir à Monfort que son enfant n’avait plus que lui, le père accourait, sa fille volait dans ses bras, etc.

Il fallut en rabattre devant l’air sévère et justement froissé de madame Favrot.

– Vous le voyez, dit-elle après avoir donné lecture de la lettre qu’elle replia soigneusement, pour la joindre au petit dossier de Marcelle, c’est un homme taciturne et bourru. Il n’a pas desserré les dents pendant la traversée, de peur d’indiscrétion, sans doute. Il est bien perdu, n’en doutez pas, et la petite nous reste.

– Au fond, c’est ce que vous vouliez, n’est-ce pas ? dit madame Jalin, avec une pointe de malice.

Madame Favrot garda son air sévère et ne répondit pas, mais il y avait dans les coins de sa bouche quelque chose qui ressemblait fort à un sourire de triomphe.

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