Perdue

Henry Gréville · Chapitre 19 sur 40

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Perdue

Chapitre XVIII

 

Marcelle allait à ravir. Elle sortait maintenant tous les jours. Le matin, armée d’un petit panier, elle faisait avec Rose le tour des fournisseurs, pendant que mademoiselle Hermine, qui se levait tard, procédait à sa toilette. L’après-midi, la vieille demoiselle allait faire un tour au bois de Boulogne, pendant les belles heures de la journée, puis on rentrait ; une bonne petite heure de paresse devant le feu qui flambait joyeusement au fond de la cheminée, dans l’obscurité si douce aux yeux après l’air vif de la promenade, puis le dîner... Et alors, le moment favori de Marcelle, l’heure de travail, à la clarté de la lampe, le travail béni, qui empêche de s’ennuyer, qui peuple la pensée d’une foule de figures et d’idées.

Pour l’enfant qui n’a jamais entendu parler des faits de l’histoire, la première leçon d’histoire est un enchantement, dont il reste étonné, avide de recommencer. Les contes de fées n’ont rien de plus attrayant que le récit des splendeurs de l’Égypte ; les histoires de chevalerie, les pourfendeurs de géants les plus authentiques ne sont pas plus héroïques que les défenseurs des Thermopyles, ou cette poignée de Grecs qui alla attaquer Troie. Si l’enfant refuse de s’instruire, c’est qu’on lui présente l’instruction comme une chose ennuyeuse, – comme un devoir et non comme un plaisir.

Par contre, ceux qui ont découpé l’histoire en anecdotes intéressantes ne se sont pas rendu compte que, tout en croyant poursuivre un but utile, tout en l’atteignant dans une certaine mesure, ils défloraient ainsi l’étude de ce qu’elle offre d’amusant, ne laissant plus à l’enfant déjà grand et qui doit apprendre la marche véritable des faits, que la partie politique, ennuyeuse pour lui.

Il en est de même pour presque toutes les sciences, dont la primeur est offerte à l’enfant comme un amusement ; la véritable initiation à la science lui paraît amère et sèche, jusqu’au jour où il est entré assez avant au cœur de l’étude pour s’éprendre de passion et travailler non plus par devoir, mais par goût.

Marcelle avait ce bonheur insigne de tout ignorer. Aussi les leçons de mademoiselle Hermine lui parurent-elles délicieuses. Sauf l’arithmétique, pour laquelle elle se sentait peu de goût, elle étudia tout avec ferveur. Elle l’eût fait, même sans enthousiasme, par amour et par reconnaissance pour sa vieille amie, mais elle n’eut pas besoin de faire appel à des sentiments si généreux ; le travail en lui-même était une fête, et elle le considérait comme une récompense.

C’est mademoiselle Hermine qui s’amusait ! Jamais ses romans ne lui avaient procuré autant de plaisir. Comme Marcelle ne savait pas très bien lire, au commencement, elle prit l’habitude de lui raconter ses leçons. Mais pour cela, il fallait savoir et très bien savoir ce dont il s’agissait. Mademoiselle Hermine fut arrêtée du premier coup par les questions de l’enfant.

– Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce qu’il avait fait ? Que fit-il ensuite ?

Les livres d’histoire élémentaire ne vous disent pas tout cela. Il fallut consulter de plus gros livres, et ceux-ci n’étant pas encore assez explicites, il en fallut d’autres.

La dame du cabinet de lecture ne possédait pas ce qui était nécessaire à mademoiselle Hermine. En dehors de son stock de romans, elle n’avait que de vieux ouvrages peu lus et peu instructifs.

Un beau jour, une voiture à bras apporta rue de la Pompe un énorme ballot de livres, d’atlas et de dictionnaires. La chambre d’ami, – qui était maintenant la chambre de Marcelle, – reçut des armoires vitrées sur les rayons desquelles s’alignèrent, non un cours complet, mais des cours complets, mademoiselle Hermine n’ayant trouvé que ce moyen d’apprendre tout ce qu’elle voulait savoir.

L’hiver fut délicieux pour les deux amies. Le poêle de la salle à manger, avec son tuyau de terre cuite peinte en vert, avec son chapiteau corinthien, chauffait à merveille la salle dallée de marbre noir et blanc où un épais paillasson garantissait les pieds du froid. La belle lampe à boule éclairait tout d’un jour doux et agréable. Dans la cuisine on entendait Rose récurer à tour de bras ses casseroles de cuivre, et Marcelle écoutait les récits de mademoiselle Hermine, puis les appréciations géographiques, puis tant d’autres choses dont elle n’avait pas la moindre idée...

Soudain le bruit retentissant des casseroles frottées sur l’évier était remplacé par le grincement de la brosse sur les carreaux, et une odeur de savon noir pénétrait à travers les portes pourtant bien closes.

– Dépêchons-nous, mademoiselle, dites-moi encore quelque chose ! faisait Marcelle d’une voix suppliante.

Mais le destin avait prononcé ! Au milieu de l’explication la plus intéressante, Rose ouvrait la porte, qu’elle refermait avec soin, et, les bras croisés sur sa poitrine, redressant sa taille de grenadier, elle disait d’une voix sonore :

– Allons, Marcelle, il est temps d’aller nous coucher.

– À l’instant, Rose, disait mademoiselle Hermine, dont le cœur battait un peu plus vite à l’idée de précipiter et de raccourcir ainsi son récit.

Rose attendait, debout près de la porte, les bras toujours croisés, couvant d’un œil sévère l’institutrice et l’enfant. Mademoiselle Hermine, qui sentait ce regard braqué sur elle, s’embrouillait encore, et finissait par dire à Rose avec douceur :

– Va, Rose, je coucherai Marcelle moi-même.

Alors Rose de sa voix puissante, mais respectueusement modérée, répondait invariablement :

– Mademoiselle sait bien que cela ne se peut pas. Si je laissais Marcelle avec Mademoiselle, elle ne serait pas couchée avant onze heures, et alors comment pourrait-elle se lever demain matin ? Venez, Marcelle.

L’enfant se levait avec regret, fermait ses livres et ses cahiers lentement, tout en jetant des regards de côté sur la terrible Rose, dans l’espoir de l’attendrir. Peine perdue ! Rose restait debout auprès de la porte, les yeux fixés droit devant elle, avec une patience inaltérable et une invincible fermeté.

Il fallait s’en aller ! Marcelle embrassait mademoiselle Hermine avec un soupir, corrigé sur-le-champ par un joli sourire de sa grande bouche, et suivait ensuite la grande Rose, comme la toute petite ombre de ce corps majestueux.

Elles montaient l’escalier toutes deux, l’une d’un pas lourd comme celui de l’homme de pierre dans Don Juan, l’autre légère comme un sylphe, franchissant trois marches à la fois, et elles entraient dans « la chambre d’ami » tapissée d’un joli papier gai, à petites roses sur fond gris. Les roses étaient devenues jaunes, leur feuillage s’était fait bleu, – mais tout était si frais, si bienveillant ! Le lit et la fenêtre avaient de grands rideaux blancs bordés de franges de coton à houppettes, comme on n’en voit plus nulle part ; ces rideaux toujours immaculés, car ils existaient en double et passaient souvent dans les mains expertes de madame Jalin, donnaient à la chambre un air de veilleuse en porcelaine, qui réjouissait Marcelle.

Elle se déshabillait soigneusement, pliait ses effets sur une chaise, et escaladait le grand lit, poussée ou soutenue par la main solide de Rose. Souvent en grimpant, elle se prenait les pieds dans sa longue chemise de nuit, et tombait sur le nez avec une fusée d’éclats de rire. Elle se relevait, écartait ses cheveux d’un geste preste en passant ses deux mains sur son front, puis se glissait sous les draps frais, d’où son museau rose sortait aussitôt pour dire bonsoir à la vieille bonne et l’embrasser.

Un soir, qu’il faisait grand froid, car la chambre d’ami n’était jamais chauffée, hors les cas de maladie, – en entrant sous les draps, Marcelle, qui exagérait en riant un frisson passager, poussa un cri de surprise et de joie.

– Vous m’avez bassiné mon lit ! Oh ! que vous êtes gentille !

– C’est bon, c’est bon, grommela Rose, vous n’aviez pas besoin de le crier si haut ! Mademoiselle me gronderait peut-être !

Ce n’était pas l’opinion de Marcelle, qui, incapable de cacher quelque chose à mademoiselle Hermine, lui révéla ce grand secret dès le lendemain matin.

– Est-elle rusée, cette Rose ! fit-elle avec des yeux pétillants de malice. Elle ne veut pas que je le sache parce qu’elle me blâme toujours de te gâter, et elle te gâte encore plus que moi. Elle sait bien que je me moquerais d’elle ! Mais nous n’en dirons rien, n’est-ce pas, Marcelle ? Nous ne voudrions pas lui faire de la peine ! Ce sera un secret entre nous deux.

Et depuis lors, toutes les fois que Rose prenait un ton sévère en représentant à mademoiselle qu’elle gâtait horriblement cette petite, mademoiselle Hermine et Marcelle échangeaient des regards malicieux.

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