Perdue
Chapitre IV
Le lendemain à deux heures, Simon Monfort était à la gare, à l’arrivée du train de Paris. Appuyé contre la balustrade de bois qui ferme la cour, il regardait venir les wagons, qui s’approchaient d’un mouvement de plus en plus ralenti, se heurtant les uns aux autres, avec un bruit strident. La locomotive s’arrêta devant Simon, le chauffeur et le mécanicien descendirent, les employés se mirent à décharger sans trop de hâte le fourgon de bagages, et à toutes les portes de wagons apparurent des figures fatiguées ; avançant les pieds avec précaution, les voyageurs se risquèrent sur le quai de la gare, puis, se retournant, ils tirèrent soigneusement de dessous les banquettes des paniers, des cartons, de volumineux paquets ; les mères prirent dans leurs bras et déposèrent sur le sol des enfants pleurards...
Simon regardait toujours les voyageurs qui défilaient un à un devant lui ; quand le dernier eut franchi la porte, il attendit encore. Les omnibus des hôtels étaient là ; il les examina tous sans plus de succès. Se hasardant alors à entrer dans la gare, il s’adressa alors au chef de train, qui allait et venait, l’air important, les mains pleines de papiers.
– Vous n’aviez pas dans le train une jeune femme avec une petite fille ? lui demanda-t-il.
L’employé le regarda d’un air ahuri.
– Il y avait des masses de femmes avec des petites filles ; qu’est-ce qu’il vous faut ?
– Une femme en robe brune avec une jolie petite fille de trois ans et demi. Il n’est pas arrivé d’accident en route ?
– Pas le moindre accident.
– Elles n’auraient pas été obligées, pour un motif quelconque, de descendre en route ?
– On ne m’a rien dit, je n’en sais rien. Si elles sont descendues, c’est qu’elles l’ont bien voulu.
L’employé s’en alla d’un pas pressé. Simon resta immobile, agité de pensées confuses qui lui entraient dans le cœur comme des pointes de clous.
– Quand la prochaine arrivée de Paris ? demanda-t-il à un camionneur.
– À cinq heures. Dites donc, vous n’allez pas rester là, hein ?
Simon reprit lentement le chemin des quais.
– Elles ont manqué le train, se disait-il. Elle aurait bien pu m’envoyer une dépêche, ajouta sa pensée, avec amertume.
Soudain il se rappela qu’il n’avait pas donné d’adresse à sa femme, et haussa les épaules de dépit à la pensée de sa propre imprudence.
– Il faut attendre l’arrivée de cinq heures, se dit-il ; elles ont manqué le train, c’est clair. Les femmes n’en font jamais d’autres !
Trois heures sonnaient ; il retourna chez l’agent d’affaires qu’il avait vu le matin.
– Avez-vous bien réfléchi ? lui dit celui-ci.
– Oui, monsieur, la chose me convient, répondit Simon.
– Il faut partir demain matin, – c’est-à-dire cette nuit.
– J’y suis décidé, monsieur.
– Remarquez que la place est bonne. Six mille francs de fixe et un intérêt dans l’affaire.
– Je le sais.
– Eh bien ! quoi ! vous n’avez pas l’air aussi décidé que ce matin. Vous étiez tout feu et tout flamme.
– C’est que j’ai été à la gare, ma femme devait venir me rejoindre, elle aura manqué le train.
– Parbleu ! cela arrive tous les jours. La belle affaire ! Je vous engage à retenir votre cabine à bord du bateau.
– C’est fait.
– N’allez pas vous mettre en retard, vous perdriez votre passage, et ce qui est plus grave, un autre prendrait la place que je vous ai promise, car cela ne souffre pas de retards. Je vais télégraphier votre arrivée, il n’y a plus à y revenir.
– Bien, monsieur.
– Voici l’avance annoncée, reprit l’agent d’affaires en tirant de son tiroir un billet de banque. Je serai au départ. Jusque là, tâchez de retrouver votre femme.
Le rire qui accompagnait ces paroles résonna lugubrement dans le cœur de Simon. Il signa son engagement et un reçu, puis il se retira plus morose que jamais.
Il était à peine trois heures et demie ; n’osant retourner sur-le-champ à la gare, Simon se mit à marcher lentement le long du quai d’un bassin mis à sec pour cause de réparations. L’odeur de la vase lui montait aux narines, mais il n’y prenait pas garde. Cet endroit désert, si différent de l’animation des autres quais, convenait à l’état de son esprit.
Vainement il se disait que Marie avait manqué la train. Cette explication toute simple ne suffisait pas à le calmer. Malgré lui, mille scènes pénibles, douloureuses, surgissaient de son passé et se dressaient devant lui comme des fantômes.
Que de fois Marie lui avait dit : « Je suis lasse de cette vie ! »
Elle pouvait en être lasse en effet, car l’existence ne s’était pas montrée souriante pour eux. Se pourrait-il qu’elle eût reculé devant ce grand voyage, devant l’expatriation sans terme défini, devant toutes les angoisses d’un tel départ ?
– Je pars bien, moi ! se dit-il d’une voix sévère.
– Oui, lui répondit la voix intime de son âme. Mais toi, tu sais où tu vas, tu sais d’aujourd’hui seulement que ton pain est assuré, que tu as du travail, que tu seras traité par ceux qui vont t’employer comme un honnête homme qui mérite leur considération. Elle ne sait pas tout cela, la pauvre femme... Et si elle avait défailli ? Si au moment de partir elle ne s’était plus senti de courage ? Si Simon lui avait fait la vie si dure qu’elle préférât la solitude avec son enfant ?
À la pensée de l’enfant, Simon crispa les poings et se mordit les lèvres. Elle n’avait pas le droit de lui prendre l’enfant ! Marcelle était à lui, au moins autant qu’à elle. L’enfant !
Il se précipita presque en courant vers la gare ; l’heure n’était pas arrivée, mais il sentait que si près il souffrirait moins de la cruelle incertitude.
La vue de l’horloge, qui lui infligeait encore une longue attente, le calma un peu. Ne voulant pas se donner en spectacle aux travailleurs ou aux désœuvrés qui se trouvaient là, il chercha un coin tranquille, s’assit sur une borne et reprit le cours de ses méditations.
Quoi d’étonnant à ce que Marie eût pensé à se séparer de lui ? Elle était adroite aux ouvrages de femme, elle trouverait toujours le moyen de gagner sa subsistance et celle de l’enfant. Mais pourquoi ne le lui avait-elle jamais dit ? Des reproches, même amers, même injustes, n’eussent-ils pas mieux valu que ce silence dédaigneux, presque hostile, qu’elle gardait toujours auprès de lui ?
Une vision presque effacée monta lentement des vapeurs du passé ; il vit l’image de sa femme se dégager lentement et apparaître telle qu’elle était jadis, assise sur une chaise près de sa table de travail ; cousant avec patience, elle levait sur lui de temps en temps ses yeux pleins de calme affection, ses lèvres s’ouvraient, elle faisait une question, et attendait la réponse, l’aiguille en l’air, le visage interrogateur... Il répondait d’un ton bref, parfois par une brusquerie...
La main retombait sur le linge, la tête soumise s’inclinait plus bas, et le silence régnait dans la petite chambre, close au souffle de l’hiver, close aussi contre les bruits du dehors.
La femme silencieuse se mettait alors à penser. À quoi pensait-elle, pendant ces heures muettes, si longues, si monotones ? Pendant qu’il s’occupait de ses travaux qui suffisaient à son intelligence et sans doute à son cœur, amusé par la difficulté vaincue, tenté par le désir de savoir, quels rêves pouvaient distraire la femme, qui n’était pas encore mère, et qui avait si peu connu la tendresse paternelle ?
Ce n’est pas maintenant, au coin d’une rue, dans une ville inconnue, que l’époux aurait dû se le demander ! C’était alors, avant les malheurs, avant les erreurs, lorsque la confiance était si naturelle de part et d’autre ! Mais lui n’en avait pas ressenti le besoin ; à quoi bon ? n’était-il pas sûr de sa brave et honnête femme ? Elle ne pouvait avoir, avec ses yeux clairs, une pensée que son mari ne dût connaître, pour peu qu’il en eût souci.
Simon se dit, et c’était vrai, que dans cette apparente rudesse, dans cette prétendue indifférence, il y avait eu beaucoup d’estime et beaucoup de tendresse réelle.
Oui, mais elle ne le savait pas ! Elle ne voyait que l’enveloppe, pauvre femme, triste et fatiguée ! elle aurait eu besoin de connaître le fond de l’âme de ce mari qui la rendait malheureuse, et qui l’aimait pourtant !
Monfort poussa un soupir de soulagement. Après tout, rien n’était perdu. Marie avait souffert, mais il était désormais décidé à réparer ses fautes. Il allait être un bon mari, maintenant qu’il avait les yeux ouverts. Au fond, c’était un simple malentendu, et ces choses-là s’arrangent ; sur cette terre étrangère, serrés étroitement tous trois l’un contre l’autre, ils ne souffriraient pas de l’exil ; ils s’aimeraient davantage, et se connaîtraient mieux, n’ayant plus qu’eux trois pour patrie et pour famille !
L’horloge sonna les trois quarts. Imposant une démarche lente à ses pieds impatients, Simon retourna se poster où il avait attendu le matin. Marie allait venir, et il ne la gronderait pas d’avoir manqué le train, tant il était joyeux de la revoir.
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