Perdue

Henry Gréville · Chapitre 36 sur 40

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Perdue

Chapitre XXXV

 

– Non, Rose, s’écria un jour Monfort en jetant sa serviette sur la table, cela ne peut pas durer ainsi. J’ai assez de vos sermons, de vos observations respectueuses, de vos litanies de toute espèce ; il faut nous séparer, car j’entends être le maître chez moi, et c’est ce que je ne serai pas tant que vous y resterez.

– Fort bien, monsieur, répondit Rose sans se troubler.

Elle avait toujours l’avantage dans leurs escarmouches, car Simon se mettait en colère, tandis qu’elle était inébranlable comme un roc.

– J’avais bien pensé que ça finirait comme ça : monsieur ne me prend pas par surprise.

– Faites vos paquets et allez-vous-en ! gronda Simon, rendu au sens de ses devoirs envers lui-même, sinon à celui du langage parlementaire.

– Oui, monsieur. Et qu’est-ce que monsieur va faire de mademoiselle ?

– Ma fille ? Je la garde avec moi ! Que voulez-vous que j’en fasse ?

– Je ne sais pas, mais pour l’existence que mademoiselle va avoir avec son papa, il vaudrait peut-être mieux la mettre en pension n’importe où.

Marcelle, toute pâle, ne disait rien ; elle écoutait silencieusement cette scène, la centième depuis six mois ; depuis longtemps elle prévoyait une rupture entre Rose et son père ; elle avait fait tous ses efforts pour amener une entente ; mais que pouvait-elle sur le caractère inquiet, irascible, inégal, de Simon ?

– Le sort de ma fille me regarde, cria Simon. Allez-vous-en, vous dis-je !

Rose sortit. Marcelle resta seule avec son père, qui se promenait de long en large d’un air irrité.

– Tu pleures ? dit-il en s’arrêtant devant elle.

– Non, papa, répondit la jeune fille.

C’était vrai : tout son cœur frémissait sous une tension douloureuse, mais ses yeux étaient secs.

– Cela te fait du chagrin ! reprit-il d’un air maussade en détournant la tête.

– Oui, papa, je l’avoue, répondit l’enfant courageuse. Mais il ne faut pas y faire attention ; Rose vous ennuie à tout moment ; ce n’est pas sa faute ; chez mademoiselle Hermine, c’est elle qui menait la maison, elle ne peut pas se déshabituer de faire à sa tête. Nous nous arrangerons très bien, papa ; vous verrez, vous serez bien soigné.

Elle baissa les yeux, ses lèvres tremblaient. Simon reprit sa promenade ; il était à la fois surpris, charmé et mécontent. Il ne s’attendait pas à trouver en sa fille tant de raison et de philosophie. Mais il n’était pas content de voir que d’elle et de lui, c’était elle la plus sage et la plus patiente.

– Elle te disait tout le temps que j’étais un monstre, reprit-il après un silence.

– Je vous demande pardon, papa, elle n’a jamais dit que du bien de vous en ma présence.

– Mais elle en pensait du mal ! s’écria Simon avec éclat.

Marcelle ne répondit pas. Il était peu probable, en effet, que Rose dans le fond de son cœur comblât Simon de bénédictions ; n’était-ce pas déjà beaucoup qu’elle n’en dît jamais que du bien devant l’enfant ? Simon le comprit.

– Va lui dire adieu, dit-il avec douceur. Dis-lui que je la remercie de ce qu’elle a fait pour toi...

Marcelle sortit sans répondre. Elle pleurait, cette fois.

Ses adieux furent tendres, mais courts. Rose avait à elle une singulière sorte de philosophie qu’elle appelait à son secours dans les grandes occasions.

– Ne t’inquiète pas de moi, ma petite, dit-elle. Je m’en vais chez les Bréault. Ils ont changé de bonne six fois, à ma connaissance, depuis leur retour de Nice ; ça leur fera grand plaisir. Pour ce qui est de toi, tu vas avoir un temps assez dur à passer, mais ton père s’ennuiera bientôt d’avoir à s’occuper de toi. Ton père, vois-tu, c’est un brave homme, et il t’aime bien, mais il est fait pour élever une fillette comme un éléphant pour ramer des choux.

Là-dessus elle serra Marcelle sur son cœur, ouvrit la porte de la salle à manger, lança à Simon, resté seul et qui boudait, un : – Au revoir, monsieur ! aussi simple que si elle était partie pour aller au marché, et descendit l’escalier.

Quand elle fut dans la rue, elle sentit quelque chose de chaud qui lui tombait sur les doigts : étonnée, elle regarda en l’air et s’aperçut que des larmes roulaient sur ses joues.

– Par exemple ! fit-elle d’un air indigné.

Elle passa le revers de sa main sur les yeux qui avaient oublié leurs devoirs, et s’en alla tranquillement rue de la Pompe.

M. Bréault s’y trouvait seul. Il la reçut avec joie et lui fit mille confidences sur les torts de la bonne en fonction ; Rose l’écouta respectueusement, et, quand il eut terminé, se rendit à la cuisine, où elle trouva la délinquante en train de lire un roman du cabinet de lecture qu’elle glissa vivement sous un tas de torchons déchirés en la voyant approcher.

– C’est très bien, ma fille, dit Rose ; ôtez-moi votre tablier et déguerpissez, et plus vite que ça. Vous reviendrez à six heures, et M. Robert vous fera votre compte.

La bonne ahurie la regardait, stupide.

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Vivement ! Et tenez, vous oubliez votre bouquin !

Elle tendait le livre incriminé à la malheureuse fille, qui écarquillait les yeux sans comprendre, et qui disparut comme une ombre, sans avoir retrouvé la parole.

– Ah ! soupira Rose en souriant à elle-même, ça fait du bien ! Et maintenant, un bon petit coup de nettoyage, ça en a bien besoin ici.

Sans perdre un instant, elle se mit à frotter, laver, fourbir, si bien que Robert en rentrant fut accueilli par la musique joyeuse des casseroles retentissantes.

– Mon Dieu ! fit-il, entrouvrant la porte, quel nettoyage ! Il y avait longtemps que...

Il aperçut alors la tête de Rose qui émergeait du fond d’un chaudron.

– C’est vous ? fit-il ; qu’est-ce que cela veut dire ?

– C’est moi, monsieur Robert ; et pour tout de bon, pour le mauvais et pour le pire, et pour le meilleur aussi. Je mourrai ici, s’il vous plaît ; seulement ayez la bonté d’envoyer chercher ma malle demain, par un commissionnaire...

– Et Marcelle ? fit le jeune homme, qui ne comprenait pas encore.

La fausse gaieté de Rose tomba subitement.

– Marcelle est restée là-bas ; son père n’est pas méchant, mais pour un ours, c’est un ours... Patience, monsieur Robert, nous finirons par l’avoir !

Elle clignait de l’œil avec une confiance admirable, mais ses yeux étaient humides.

– Pauvre enfant, dit Robert en montant l’escalier, pauvre petit être si peu fait pour les chagrins...

– Et puis, monsieur Robert, dit derrière lui la voix de Rose pleine de sanglots, quoi qu’elle en eût, vous savez qu’elle a madame Jalin...

La porte de la cuisine se referma avec une telle violence que toutes les casseroles en dansèrent sur les murs.

– Pauvre femme, pensa le jeune homme, elle aussi a des chagrins... ce monde est plein de tribulations...

Mais il trouva son père si fort égayé par l’apparition de Rose et la disparition de la bonne effarée, qu’il se fit joyeux avec lui pour ne pas l’effrayer.

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