Perdue

Henry Gréville · Chapitre 12 sur 40

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Perdue

Chapitre XI

 

– Madame ! dit un jour Marcelle, en laissant tomber son tricot sur ses genoux.

Madame Favrot leva les yeux et regarda autour d’elle avec étonnement. Elles étaient seules toutes deux dans la boutique.

– C’est à moi que tu parles ? dit-elle. Pourquoi m’appelles-tu madame aujourd’hui ?

– Maman est morte, n’est-ce pas ? reprit Marcelle sans répondre.

Ses lèvres tremblaient, et elle était pâle comme une rose blanche.

L’herboriste s’agita nerveusement sur son coussin. Elle n’avait pas prévu cette question-là.

– Elle est morte quand j’étais toute petite, quand vous m’avez prise chez vous, n’est-ce pas ?

Madame Favrot fit de la tête un signe affirmatif. À quoi bon mentir ? Ne faudrait-il pas dire un jour la vérité ?

– Et papa ? qu’est-ce qu’il est devenu ? continua la petite en suivant le cours de son idée.

L’herboriste agita sa tête de gauche à droite, pour exprimer qu’elle l’ignorait.

Marcelle la regarda, ses lèvres blanches tremblèrent un peu plus, et elle dit enfin à voix basse :

– Vous avez été très bonne pour moi, madame, je vous en remercie.

Madame Favrot se leva brusquement, prit la petite dans ses bras et l’assit sur ses genoux.

– Pourquoi m’appelles-tu madame ? Pourquoi me dis-tu vous ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelqu’un t’a parlé contre moi ? Tu ne m’aimes plus ?

Elle secouait convulsivement l’enfant, sentant que quelque chose de très grave avait dû se passer pour changer ainsi le cœur confiant de Marcelle. La petite fille à son tour fit un signe négatif.

– On ne m’a rien dit, fit-elle ; je vous aime bien. Je vous dis vous parce que vous n’êtes pas ma mère. Ma mère est morte.

– Qui t’a dit cela ? cria madame Favrot en colère, hors d’elle-même, maudissant intérieurement madame Jalin, qu’elle croyait l’auteur de ce changement.

– Personne. C’est quand j’ai vu comment vous aimez Louise, que j’ai bien vu que je n’étais pas votre fille. Alors je me suis rappelé ma vraie maman, celle qui est morte. J’étais toute petite, n’est-ce pas ?

– Oui, répondit distraitement madame Favrot. Elle était mécontente de tout, et surtout, au fond de son âme, elle éprouvait la vague impression qu’elle eût dû être mécontente d’elle-même.

– Pourquoi me dis-tu madame ? reprit-elle avec véhémence, se sentant blessée par cette appellation nouvelle.

– Parce que vous n’êtes pas ma mère, reprit impitoyablement l’enfant perdue, vous êtes la maman de Louise.

Madame Favrot ouvrit les bras et laissa glisser à terre Marcelle, qui se laissa aller.

– Ingrate ! dit-elle les yeux pleins de larmes. C’est toujours ceux qui nous ont fait le plus de chagrins immérités qui nous accusent d’ingratitude.

Marcelle baissa la tête comme elle le faisait quand un reproche injuste tombait sur sa tête. Cependant elle sentit confusément que madame Favrot n’était pas contente, et elle se rapprocha d’elle pour la caresser.

– Je vous aime bien, lui dit-elle timidement. Vous êtes très bonne.

– Très bonne ! s’écria l’herboriste, éclatant à la fin. Je lui ai servi de mère ! je l’ai prise dans la rue, orpheline, sans une harde, sans un sou ; je l’ai nourrie, vêtue, soignée, choyée comme ma fille, et pour me remercier, après quatre ans de cette vie-là, elle m’appelle madame ! Petit monstre, va !

Ceci dépassa la limite de ce que pouvait supporter Marcelle. Elle fondit en larmes, en sanglots entrecoupés, sans trêve. Elle s’écarta doucement des bras qui la repoussaient, appuya sa tête contre un des tiroirs plein de simples, et pleura, comme on pleure quand on a tout perdu.

– Petit monstre d’ingratitude ! qui m’appelle madame ! continua madame Favrot fort émue. Quand je me suis endettée pour elle ! Quand elle n’a pas sur le corps un fil qui ne vienne de moi ! Et qu’est-ce que tu serais, si je ne t’avais pas recueillie, méchante petite fille ? Tu vagabonderais dans les rues ou tu serais en prison ! Et elle me dit que je ne suis pas sa mère !

– Qu’est-ce qu’il y a ? fit la blanchisseuse en ouvrant la porte de la boutique. Elle a donc commis une grosse sottise, cette petite ?

– Elle m’appelle madame ! répéta madame Favrot, en tournant vers la nouvelle venue son visage enflammé de colère. Elle me dit que je ne suis pas sa mère.

– Eh ! mais, répondit tranquillement la blanchisseuse, il n’y a pas de quoi vous fâcher, puisque c’est vrai !

– C’est vous qui le lui avez dit ! s’écria l’herboriste déversant immédiatement sa colère sur un objet plus capable de la supporter qu’un enfant sans défense.

– Moi ? Je vous jure devant Dieu que je ne le lui ai pas dit, riposta l’honnête femme. Mais ce n’est pas étonnant qu’elle ait fini par s’en apercevoir.

– S’en apercevoir ! répéta madame Favrot abasourdie.

– Eh ! si vous croyez qu’intelligente comme elle l’est, elle n’ait pas vu depuis longtemps la différence que vous faites entre elle et Louise !

– Eh bien ! il ne manquerait plus que cela. Je le crois bien, que j’en fais, de la différence !

– C’est bien naturel, et je ne vous blâme pas. Elle s’est aperçue de la différence ? C’est très naturel aussi, il n’y a pas non plus de quoi l’en blâmer.

Madame Favrot garda le silence. Marcelle pleurait toujours, debout, la tête appuyée contre le tiroir, son pauvre petit corps secoué par les sanglots. La blanchisseuse s’approcha d’elle et lui mit une main sur l’épaule.

– Ne pleure pas, lui dit-elle, tu me fais de la peine.

– Voilà ce qu’on gagne ! s’écria l’herboriste en fondant en larmes à son tour ; faites donc du bien, privez-vous de tout, compromettez votre fortune, pour que vos obligés soient ingrats et que des étrangers se mêlent de vos affaires.

Madame Jalin n’en demanda pas davantage. Elle sortit tranquillement de la boutique, laissant l’herboriste à ses récriminations. Elle la connaissait de longue date, et elle savait que ces accès d’humeur n’étaient pas de longue durée.

Au lieu de rentrer chez elle, la blanchisseuse se dirigea vers la Bourse, et s’assit dans le premier omnibus qui partait pour Passy. Arrivée à la rue de la Pompe, elle descendit, fit quelques pas, et sonna à la grille d’un petit pavillon situé au fond d’un jardin. Une vieille bonne vint ouvrir.

– Mademoiselle est là ? demanda madame Jalin.

– Entrez, lui répondit la bonne.

Elle entra dans le petit jardin sablé, propre comme un joujou.

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