Perdue

Henry Gréville · Chapitre 33 sur 40

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Perdue

Chapitre XXXII

 

Les affaires de Rose furent bientôt terminées ; les enfants de sa sœur lui restèrent en toute propriété, car il n’était guère probable que leur père vînt jamais les réclamer. Leur tante se décida à les placer, moyennant pension, chez des parents éloignés qui consentaient à s’en charger.

L’aîné montrait des dispositions pour le jardinage et les travaux des champs ; ce serait un bon paysan. Les deux autres étaient encore trop petits pour que l’on pût former des projets à leur égard. Un jour de la semaine suivante, les deux femmes et Marcelle rentrèrent à Paris, dans l’humble demeure de madame Jalin, qui était désormais le centre de leurs existences si diverses et pourtant si unies.

Marcelle avait une robe de deuil. Le premier emploi de l’argent conservé pour elle par sa bienfaitrice avait été l’achat de cette robe de laine noire qui devait rappeler aux yeux, encore pour quelque temps, le souvenir constant de la chère morte. Le lendemain du jour où tout ce deuil, bien modeste, presque pauvre, eut été apporté à la jeune fille, elle prit avec ses deux amies le chemin de la maison de Passy. Ce pèlerinage était devenu pour elle le besoin le plus impérieux.

La maison était fermée, les volets clos, la grille verrouillée. Le chien des jeunes Bréault aboya à pleine voix en reconnaissant les pas de ses amies. La cuisinière revenait au logis juste assez souvent pour ne pas le laisser mourir de faim ; quoiqu’en raison de ses jeûnes fréquents il fût devenu d’une maigreur phénoménale, son bon cœur de chien n’avait rien oublié, et il poussa des cris plaintifs en reconnaissant l’inutilité de ses efforts pour arriver jusqu’à Marcelle.

Celle-ci regardait son chalet les yeux pleins de larmes contenues. C’est là qu’elle avait passé ces heureuses années, dont le souvenir serait pour elle la consolation des heures mauvaises qu’elle allait avoir à traverser ; tout ce qu’elle avait appris de bon, d’utile, tout ce qu’elle avait ressenti de généreux était concentré là, entre ces quatre murs désolés. Là était la chambre de porcelaine et celle où elle avait passé près de son amie la dernière nuit funèbre... Qu’avait-on fait des meubles de mademoiselle Hermine, ces jolis meubles soignés, auxquels la pauvre femme tenait tant ? Vendus, sans doute, ou bien emportés en province, dispersés aux quatre vents du ciel, avec les précieuses valenciennes, les belles dentelles de famille, les petits bonnets et les jolis mouchoirs... et les papiers secrets, les lettres jaunes que mademoiselle Hermine relisait de temps en temps, pour entretenir dans son cher vieux cœur chimérique la chaleur des émotions de sa jeunesse.

Certains, en avançant dans la vie, déposent de plus en plus le fardeau de leurs anciennes illusions ; ils s’efforcent de détacher de leurs âmes le souvenir persistant et douloureux des amitiés trompées, des dévouements méconnus ; ils oublient de leur mieux, afin d’avoir l’esprit plus net et plus dégagé, afin de marcher vers le but avec plus de fermeté, de confiance ; afin d’avoir plus de temps pour vivre dans le présent et préparer l’avenir. D’autres, au contraire, s’accrochent désespérément à leurs chimères, vivent de leurs amours passées, s’attardent sur leurs amitiés déçues, et se reportant sans cesse en arrière, ferment les yeux aux réalités présentes afin de vivre dans les souvenirs du passé !

Qui sont les plus heureux ? Nul ne pourrait le dire : chacun connaît ses peines et le moyen de les engourdir. Pour les uns, c’est l’action ; pour d’autres, le sommeil ! – Mais un sommeil sans rêves, c’est une mort anticipée : ils rêvent donc de ce qui fut... Mademoiselle Hermine était de ceux-là. La venue de Marcelle avait apporté un élément nouveau dans sa vie ; mais, fidèle à ses chimères, elle avait toujours rêvé de lui assurer une existence paisible, et elle avait été surprise par la mort avant d’avoir réalisé son dessein.

Elle eût aimé à savoir dans les mains de la fillette tous les objets, précieux ou non, mais pour elle incomparables, qui garnissaient les innombrables armoires, commodes, buffets, étagères du chalet, maintenant vide et fermé. La main pieuse de l’enfant eût essuyé avec soin la poussière de ces souvenirs ; dans ces babioles enfantines qui encombraient la maisonnette, elle eût respecté ce qu’avait aimé son amie. Où s’étaient envolées toutes ces choses surannées et fragiles ? Marcelle se le demandait en regardant les volets clos.

– Allons, ma mignonne, dit madame Jalin en lui touchant doucement l’épaule.

– Où ? demanda Marcelle.

– Au cimetière.

Elle obéit docilement ; au cimetière était la dépouille d’Hermine : mais sa petite amie ne l’avait pas vu emporter... pour elle, la tombe ne serait jamais qu’un emblème, qu’une fiction ; la vraie tombe d’Hermine, celle où planait son âme invisible, mais dont Marcelle sentait si bien la présence, c’était le chalet de la rue de la Pompe.

Qu’on se soit tant aimé dans une maison, que ces murs aient entendu tant de bonnes et douces paroles, qu’ils aient abrité tant de confiance, de tendresse, de dévouement, et puis qu’il n’en reste rien ; que d’autres viennent, et ne sentent pas les vieilles influences se dégager des lambris poudreux ; que l’on soit méchant et cruel dans une demeure qui a abrité toutes les vertus, et que les murs révoltés ne s’écroulent pas sur les coupables... voilà ce que Marcelle ne pouvait pas comprendre ! Elle arriva au cimetière, devant la tombe fraîche...

Les héritiers s’étaient bien dépêchés de bâcler un monument funéraire à la pauvre Hermine. Ils en avaient trouvé un tout fait chez le marbrier du coin, – excellente occasion ! Un monument laissé pour compte par un héritier frustré, – et qui, ayant été déjà à moitié payé une première fois, pouvait être cédé à bon marché, le marchand tirant ainsi deux moutures du même sac, sans se donner de mal. Mesures prises, le monument irait comme un gant sur la concession temporaire, et vraiment, pour deux cent cinquante francs, on ne pouvait rien se procurer de mieux, au prix où sont les marbres !

Rose pleurait à chaudes larmes. Mal revenue de sa surprise, elle n’avait pas pu se faire jusqu’alors à l’idée de la perte de sa bonne maîtresse. La pensée que tout ce qui restait d’elle était sous cette masse de pierres, la remuait dans tout son être.

– Si seulement ils lui avaient mis des fleurs, sanglotait la pauvre fille désolée.

Madame Jalin ne dit rien : elle pensait elle-même que les fleurs témoignent d’une constante sollicitude et demandent à être renouvelées souvent, tandis qu’avec un bon gros tas de pierres on est débarrassé à jamais de soins importuns, dont l’absence fait dire à ceux qui passent dans le cimetière : Pauvre oubliée !

Ce furent des fleurs, d’humbles primevères blanches d’avril, que les femmes pieuses mirent sur la tombe d’Hermine ; après quoi elles s’en retournèrent tristement vers Paris.

Huit jours après, Robert Bréault descendit de voiture devant la grille de sa demeure : la cuisinière prévenue par dépêche, se tenait sur le seuil d’un air obséquieux et affligé. Le jeune homme fit sortir du fiacre son père enveloppé de couvertures, grelottant et transi, qui marchait avec peine, et il le conduisit dans la maison avec les soins les plus respectueux. L’homme infirme s’assit sur une chaise dans la salle à manger, promena ses regards autour de lui, hocha douloureusement la tête et se mit à pleurer, le visage dans les deux mains.

Jules arrivait au même instant, ayant obtenu une permission de sortie spéciale. Ces trois êtres malheureux s’unirent en une étreinte et restèrent longtemps embrassés. Madame Bréault était morte ; la famille n’avait plus d’ange gardien.

Quand ils eurent épuisé ce premier flot de la douleur, les questions commencèrent

– Hermine ? demanda M. Bréault.

– Morte, répondit la cuisinière, qui porta son tablier à ses yeux d’un air navré.

– Et Marcelle ? fit tout à coup Robert en redressant la tête.

– Elle a disparu, monsieur, on ne sait pas ce qu’elle est devenue.

– Mais vous étiez là, vous ? fit Robert. Pourquoi n’est-elle pas venue ici ?

– J’étais absente en ce moment-là, fit la servante infidèle en baissant les yeux. Ça a été un coup de tête. Mademoiselle Marcelle est partie subitement sans rien dire à personne.

Robert la regarda d’un air mécontent. Si longue que soit la patience, si grande que soit l’indulgence, il y a un moment où la coupe trop pleine déborde.

– Nous éclaircirons cela plus tard, dit-il. Mon père, vous avez besoin de repos, laissez-vous mettre au lit, nous resterons auprès de vous.

M. Bréault ne résista pas. Toute sa force, toute son énergie, abattues déjà par le coup de paralysie qui l’avait frappé, étaient restées ensevelies là-bas, avec la chère défunte, sous les orangers de Nice. Il s’endormit bientôt, lassé par le voyage et l’émotion.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Jules à Robert, quand ils furent descendus, laissant reposer leur père.

– Je ne comprends pas, il y a un mystère là-dessous. Le mieux serait de faire subir un interrogatoire en règle à la cuisinière.

Ce fut bientôt fait, et Robert, dont l’esprit sensé ne se laissait pas égarer par des subterfuges, reconnut en peu d’instants que la domestique avait été absente presque tout le temps du pavillon confié à sa garde.

– Et elle a laissé mon pauvre chien souffrir de la faim, s’écria Jules indigné, caressant la tête du bon animal qui le regardait avec des yeux presque humains. Il n’a plus que la peau sur les os. Je suis sûr que c’est Marcelle qui l’a nourri. Dis, Bravo ; est-ce vrai ? où est-elle, ton amie Marcelle ?

Le chien remua la queue et se dirigea vers la porte, en invitant son maître à le suivre.

– Il la retrouverait ? Dis, Robert, c’est possible, après tout. Si nous essayions ?

– Je le veux bien, fit Robert, mais je crois plus prudent de recourir d’abord à d’autres moyens. Pauvre enfant ! nous avons perdu notre mère, nous, Jules ; mais elle, elle a perdu à la fois sa mère, son père et ses moyens d’existence ! Qui sait ce qu’elle est devenue ? Vit-elle encore ?

Le chien revint à ses jeunes maîtres et les regarda l’un et l’autre d’un air si gai, si encourageant, qu’ils se prirent à sourire.

– Tu la chercheras, n’est-ce pas, Bravo ? dit Jules, et si elle n’a plus personne, eh bien, nous la ramènerons ici. Tu veux bien, Robert ?

– Ah ! soupira le jeune homme, ce n’est pas moi qui dirai non !

Dès le lendemain, Jules était retourné à son lycée, Robert se rendit chez le vieux docteur, pour lui demander des éclaircissements sur toute cette histoire encore ténébreuse.

– Marcelle est perdue, dit l’excellent homme, mais son père est retrouvé.

– Le père de Marcelle ! Marcelle a un père !

Robert resta ébloui, stupéfait... Et aussitôt une grande tristesse l’envahit. Si Marcelle avait un père, qu’avait-elle besoin de son dévouement ? Les Bréault devenaient non plus les seuls amis de l’enfant, les remplaçants de mademoiselle Hermine, ainsi qu’il l’avait rêvé dans son juvénile besoin de sacrifice, mais de simples relations sociales. Les leçons données dans la petite salle à manger, les heures silencieuses d’étude concentrée, tout cela n’était plus qu’un incident, cela faisait partie de l’éducation, de Marcelle, le professeur n’était plus qu’un professeur... Robert sentit qu’on lui arrachait une part de lui-même en rendant à Marcelle une vraie famille. C’est alors qu’il s’aperçut combien il avait espéré qu’elle resterait à jamais l’enfant d’adoption de ceux qui l’avaient aimée.

– On dirait que cela vous contrarie ? fit le docteur qui l’observait sous ses lunettes.

– Moi ? fit Robert, je suis très heureux, au contraire. Comment est-il ce père ?

– C’est un ours, mais je le crois bon au fond. Il a failli dévorer les héritiers...

Le docteur raconta à Robert la scène qui suivit les funérailles.

– Il n’avait pas tort, fit observer le jeune homme. Mais Marcelle, qu’est-elle devenue ?

– Il faudrait retourner chez madame Jalin ; elle doit être revenue ; Rose ne peut pas toujours rester introuvable. J’avais pensé à faire faire ces démarches par M. Monfort, mais il me paraît d’un caractère peu accommodant ; j’ai toujours peur que ce diable d’homme n’éclate comme un baril de poudre.

– Je m’en chargerai, dit vivement Robert. N’ayant pas en cette affaire l’intérêt direct d’un père, je serai peut-être plus patient... Quant à mon dévouement, vous connaissez l’amitié que je porte à Marcelle, les soins que j’ai pris pour développer cette intelligence vraiment remarquable.

– Je le sais, interrompit le docteur ; aussi, malgré votre jeunesse, qui fait de vous un singulier mandataire, je ne crains pas de vous charger des démarches à faire. Seulement, mon ami, soyez prudent, très prudent, n’allez pas trop vite.

Robert avait bonne envie de dire à l’excellent homme qu’à son avis assez de temps avait été déjà perdu, mais il se tut, de peur de l’affliger, et se retira, emportant l’adresse de madame Jalin.

Le lendemain, Marcelle descendit vers huit heures pour chercher le lait du déjeuner ; un gai soleil printanier envoyait des rayons obliques sur les feuilles jaunettes des arbres du square Moutholon. Les buissons avaient bien grandi depuis le temps où elle jouait là avec Louise Favrot. La grille était ouverte ; le gardien, – ce n’était plus le même, – se promenait dans les allées d’un air important, inspectant les massifs et les allées, à la tête de deux ou trois balayeurs chargés du nettoyage. Marcelle eut tout à coup envie d’entrer dans ce petit jardin.

Autrefois c’était pour elle un pèlerinage quotidien. Attirée par ce sens du mystère, si fort au cœur des enfants, elle s’était fait un devoir d’aller regarder tous les jours le banc où sa mère était morte. Ce n’était peut-être plus le même banc, mais il était toujours à la même place, tournant le dos au même massif, protégé par les mêmes lilas. Elle dérobait alors une minute sur quelque commission et trouvait le temps d’aller, ne fût-ce qu’au coin de l’allée, jeter un coup d’œil sur cet endroit où s’était accompli le drame de son existence, qui l’avait jetée orpheline sur le pavé de Paris.

Depuis son retour avec madame Jalin, elle avait négligé de reprendre son pieux pèlerinage. Ce matin-là, en passant devant la grille, elle se dit qu’elle était bien coupable, et que les regrets qu’elle donnait à mademoiselle Hermine ne devaient pas lui faire oublier la mémoire de sa vraie mère. Nulle tombe n’existait pour celle-ci où l’enfant pût faire une visite ; elle entra dans le square, portant à la main sa boîte au lait, et s’arrêta devant le banc fatal.

Elle n’avait jamais osé s’y asseoir, il lui eût semblé le profaner, maintes fois elle y avait vu des femmes coudre et tricoter, des enfants y faire des petits pâtés de sable ; mais pour ceux-ci ce banc était semblable à tous les autres, ils n’étaient pas coupables. Quand ils étaient partis, et qu’elle avait une minute, elle essuyait le sable du coin de son tablier, effaçait les souillures, et s’en allait, pleine d’un tendre respect, comme celui qu’on éprouve en entrant dans les hautes cathédrales.

Ce jour-là, tout était net et frais, comme si le square eût été ouvert le matin même pour la première fois. Les bancs peints à neuf, en l’honneur d’avril nouveau, brillaient comme des plaques de métal verni. Les feuilles des fusains et des troènes étaient reluisantes sous la brume matinale condensée en gouttelettes au bout des branches. Le sable fraîchement apporté criait sous le pied et réjouissait l’œil par sa belle couleur dorée. Saisie, malgré elle, par cette sensation du printemps, si forte que nul, même parmi les plus moroses, ne peut y rester indifférent, Marcelle entra, pénétrée par un sentiment étrange d’attente et d’émotion.

Ce banc muet depuis tant d’années parlerait-il un jour ? Dans une hallucination bienfaisante, y reverrait-elle jamais la robe brune, le mantelet aux plis fatigués, l’humble chapeau de paille que portait sa mère : pauvre costume dont les détails s’étaient indélébilement gravés dans sa mémoire enfantine ? Pendant qu’elle suivait le sentier tortueux chargé de fournir dans un petit espace le plus grand nombre de pas possible, il semblait à la jeune fille qu’elle allait voir au détour du chemin la chère image, conservée dans son esprit par un effort prodigieux de mémoire et de volonté.

Au coin bien connu, elle leva les yeux, et s’arrêta, interdite : à cette heure matinale, son banc avait déjà un occupant. Elle le regarda avec quelque attention, et reconnut dans l’homme triste et lassé qui se reposait à cette place, celui qu’elle avait vu un soir place de la Concorde. En entendant le pas de l’enfant sur le gravier, Simon releva la tête et la reconnut aussi.

Leur rencontre bizarre près de la fontaine n’était pas de celles qu’on oublie. Pour lui, depuis son retour à Paris, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’il vînt à ce square où sa femme était morte ; il y venait attiré par une sorte de fascination. Il y venait ainsi que Marcelle elle-même, comme il l’eût fait sur la tombe de Marie, si Marie avait eu une tombe. Il ne connaissait pas l’endroit précis où sa femme était morte, mais il essayait de le deviner, et de reconstituer par la pensée le brusque et tragique dénouement de cette existence infortunée.

Monfort et Marcelle s’entre-regardèrent une seconde. La fillette n’avait pas encore appris à baisser les yeux sans raison. Elle lisait dans le regard de cet homme mille questions confuses, mille doutes. Elle sentait qu’il s’intéressait à elle, et elle s’intéressait à lui. N’était-ce pas singulier que, ne s’étant jamais vus auparavant, deux fois en quinze jours ils se trouvassent face à face et dans des circonstances peu ordinaires ?

Cependant, elle n’aimait pas voir quelqu’un sur son banc, à cette heure où d’ordinaire il était désert ; sa prière intérieure serait profanée par la présence d’un étranger ; elle se détourna donc et voulut continuer sa route ; mais avant de disparaître, elle jeta un dernier regard derrière elle... Simon se leva brusquement, éperdu, stupéfait.

– Marie ! dit-il tout haut ; c’est le geste de Marie !

Marcelle s’arrêta interdite et le regarda d’un air de doute. Était-il fou, ce pauvre homme si triste ? Fallait-il lui répondre et flatter sa folie, ou bien s’en aller, comme le conseillaient la prudence et le bon sens ? Elle hésita ; il s’approcha d’elle.

– Vous êtes du quartier ? lui dit-il en la couvant des yeux.

Elle répondit par un signe de tête.

– Avez-vous entendu parler d’une enfant perdue dont la mère est morte dans ce square ?

– Sur ce banc, dit la jeune fille en indiquant la place sacrée.

– Là ! fit Monfort en se retournant... Il regarda le banc, puis la jeune fille, et continua avec une sorte de crainte :

– Elle s’appelait Marcelle... La connaissez-vous ?

Marcelle recula instinctivement jusqu’à la grille qui fermait le square, jeta un coup d’œil au dehors, car elle avait peur, sans savoir de quoi ; le gardien était là à portée de la voix, la rue Lafayette pleine de monde et de voitures bruissait comme d’ordinaire. Elle se sentit rassurée et dit de sa voix douce :

– Marcelle Monfort, c’est moi !

Simon la regarda, ouvrant les bras, voulut parler, et retomba sur le banc en pleurant à chaudes larmes et en balbutiant des paroles que la jeune fille ne pouvait ni entendre ni comprendre. Prise de frayeur pour tout de bon, elle s’enfuit hors du square, et il se précipita à sa poursuite.

Dans sa peur subite, elle oublia le lait, qu’elle était venue chercher et ne songea plus qu’à rentrer au logis. Comme elle entrait dans la porte cochère, elle se heurta à un grand jeune homme qui la retint par le bras, car elle avait failli tomber.

– Ma petite Marcelle ! fit Robert Bréault en la reconnaissant, enfin l’on vous retrouve ! Quelle précipitation !

– Venez, venez vite, dit Marcelle, il y a un homme que je ne connais pas qui court après moi.

Elle l’entraîna dans l’escalier, et ils montèrent en courant les quatre étages de madame Jalin. Arrivés devant la porte, Marcelle tourna la clef, et ils entrèrent à la hâte. Avant qu’ils eussent eu le temps d’articuler une parole, on frappa rudement au dehors.

– N’ouvrez pas ! cria Marcelle.

– Je suis bon pour répondre, fit Robert avec assurance, et il ouvrit.

Simon se trouvait sur le seuil, les yeux hagards, les mains tremblantes, faisant de grands efforts pour se contenir, mais n’y parvenant guère.

– Marcelle Monfort ? dit-il à Robert d’un air menaçant.

– Elle est ici, répondit le jeune homme ; que lui voulez-vous ?

– C’est ma fille, dit le pauvre père à bout de forces et de patience.

Les explications furent longues, car rien n’est bref en ce monde, excepté les morts subites ; mais bien avant qu’elles fussent terminées, Marcelle était blottie dans le bras gauche de son père, la tête sur son épaule, et se demandait comment il se faisait que le jour de la place de la Concorde, ils n’eussent point échangé un mot qui leur eût appris la vérité.

– Quand on pense, disait-elle à son père, que j’ai eu tant de chagrin pour vous ! J’avais envie de vous demander ce que vous aviez !

Robert s’était esquivé dès les premiers mots afin, disait-il, d’aller porter la bonne nouvelle au docteur. En réalité, c’est parce qu’il se sentait triste et qu’il ne pouvait ni savoir pourquoi, ni le témoigner en présence de ces heureux.

N’était-ce pas monstrueux de sa part d’éprouver un tel sentiment de regret et d’abandon au moment où sa petite amie retrouvait sa véritable famille ? Qu’était-il venu lui-même faire ici, sinon chercher Marcelle pour la rendre à son père ? Alors que lui fallait-il de plus ? Quel cœur étrange et instable que celui qui souffrait ainsi de se voir au but de ses désirs ?

Il avait beau lui faire des reproches, son cœur ne voulait point entendre raison. Il revint chez le docteur, ne le trouva point, lui laissa deux mots pour lui annoncer le succès de son entreprise et rentra chez lui plus triste et plus préoccupé que jamais.

– Je suis bien content, s’écria Jules dès qu’il eut appris que Marcelle avait retrouvé son père. La pauvre enfant était vraiment par trop à plaindre...

– N’aurait-elle pas toujours eu sa place avec nous ? repartit Robert avec une nuance d’humeur. Pouvait-elle être à plaindre lorsque nous étions là ? Ce n’est pas mon père qui se serait opposé à la voir chez nous ! Rose aurait fini ses jours ici, et jamais mon père n’aurait été mieux soigné que par elles deux...

Jules jeta sur son frère un regard malicieux. Aux jours de leurs gamineries juvéniles, quand on était joyeux dans cette demeure, maintenant si cruellement éprouvée, il appelait son frère : « la femme de ménage », en raison de ses aptitudes spéciales aux arrangements intérieurs. Il eût volontiers recommencé la plaisanterie, mais il jugea avec raison que mieux valait se taire, et il garda ses réflexions pour une autre fois.

Le lendemain, Marcelle et son père se présentèrent chez le docteur. Simon n’était plus le même homme que la veille ; à l’air d’incertitude et de colère qui planait jadis sur toute sa personne, avait succédé un calme profond, une sorte de rayonnement intérieur qui faisait un contraste assez original avec son apparence extérieure.

On peut changer de caractère en un moment, grâce à des influences heureuses, mais nul ne peut modifier de la même façon la physionomie de ses habits, le mouvement de ses mains, la manière de porter son chapeau. Les yeux rayonnent, la bouche sourit ; mais si le propriétaire de ces yeux et de cette bouche a été longtemps un homme maussade et chagrin, les vêtements protestent, le chapeau rechigne, les mains ont des mouvements boudeurs qui repoussent malgracieusement les avances, attirées par les yeux et le sourire.

Simon faisait de son mieux pour être aimable, et il y réussissait assez bien ; mais tout son être se refusait visiblement à cette contrainte ; aussi, après les premières paroles, le docteur s’adressa à Marcelle qui avait toujours causé volontiers avec lui. Il fut surpris de trouver un grand changement dans la jeune fille, changement qu’il n’avait pas prévu et qui n’était cependant que la conséquence bien naturelle des épreuves qu’elle venait de subir. Elle parlait plus brièvement, mesurait mieux la portée de ses paroles et portait sur toute sa personne un air de décision mêlé d’un peu d’amertume.

– Vous voilà heureuse, dit le docteur ; après tant de peines, vous avez bien mérité le bonheur qui vous arrive. Vous êtes une bonne petite fille, mon enfant, et je tiens à le dire devant votre père. Pendant la courte maladie de mademoiselle Hermine, votre fille, monsieur, a fait preuve d’une présence d’esprit et d’un courage bien au-dessus de ses années.

Monfort jeta sur sa fille un regard d’orgueil satisfait. Il lui plaisait d’entendre louer son enfant, bien que la part qui lui revenait dans son éducation fût en vérité nulle.

– Et, sans indiscrétion, quels sont vos projets ? demanda le docteur.

– Nous allons prendre un petit logement, répondit la fillette en regardant son père, et nous y vivrons bien gentiment. Je serai la petite bonne de papa... Nous serons si heureux ensemble !

Ce nous était évidemment une joie pour Marcelle qui le répétait à tout moment. Après avoir senti pendant une longue suite d’années l’isolement peser si cruellement sur elle, après avoir pensé mille fois qu’elle n’aurait jamais de « chez elle », l’idée d’un « chez nous » la ravissait. Rien ne lui eût coûté pour conquérir cet asile paternel et définitif.

Le docteur sourit et hocha la tête. Il avait assez vu Monfort pour être assuré que son caractère n’était ni commode ni régulier, et il se dit que Marcelle, malgré les apparences, n’était pas au bout de ses épreuves.

– Avez-vous été chez les Bréault ? demanda le docteur.

– Pas encore, répondit Marcelle. Nous allons y aller, n’est-ce pas, papa ?

Le mot « papa » sonnait dans sa bouche aux dents blanches comme la musique la plus harmonieuse.

– Certainement, fit Monfort en tournant son chapeau dans ses mains d’un air empressé.

Au fond, ces visites l’ennuyaient fort, et il eût voulu en être débarrassé. Le docteur le comprit et leur rendit la liberté avec quelques phrases bienveillantes. Sur le seuil de la porte, Monfort se retourna, serra à la briser la main du vieillard, et lui dit d’un ton bourru :

– Vous êtes un brave homme !

Marcelle regarda son vieil ami, qui reçut cette phrase et ce regard et les conserva dans son cœur comme on conserve ce que l’on a de plus précieux.

Quand ils furent dans la rue, l’enfant dit à son père :

– Nous allons chez les Bréault ?

Il fit un signe d’assentiment et la suivit avec docilité. Cet homme, habitué à la libre vie de celui qui, toujours seul, ne s’inquiète de personne, trouvait un grand plaisir à se laisser conduire par son enfant. Ils arrivèrent devant la maison de M. Bréault, et Marcelle sonna en étouffant un soupir ; le chalet de mademoiselle Hermine, toujours clos, avec ses allées où l’herbe commençait déjà à pousser, lui paraissait un Eden fermé à jamais.

La cuisinière vint ouvrir et ne sut trop quel visage prendre en apercevant Marcelle ; mais celle-ci n’avait peint dans l’âme la rancune que lui supposait le cordon bleu ; elle la salua même d’un sourire ; tout ce qui lui rappelait ses jours de gaieté lui semblait le bienvenu.

Robert parut sur le seuil : à sa vue, Marcelle sentit toutes les larmes qu’elle avait versées inonder son cœur comme une pluie chaude. Jusque-là son doux passé, la chère image de mademoiselle Hermine, vivante ou morte, le souvenir des heures d’étude, tout était resté dans le rêve, dans le nuage ; cela avait-il même jamais existé ? N’était-elle pas le jouet d’un songe ? Qu’est-ce qui était vrai : le petit logement de madame Jalin, encombré de linge blanc étendu sur les cordes, la présence de Rose, le voyage à Phalempin, ou bien la chambre de porcelaine, les études avec Robert et les heures horribles de l’agonie de sa bienfaitrice ? N’y avait-il pas, dans cette pauvre petite vie si tourmentée déjà, quelque chose qui était un songe ?

La vue de Robert rendit soudain Marcelle au sentiment du réel. Tout était vrai, tout était arrivé. – Robert avait été son maître, son ami, l’ami d’Hermine... Tout n’était donc pas perdu ! Dans la vie nouvelle que mènerait désormais la jeune fille auprès de son père, il y aurait donc un fil conducteur qui la rattacherait au passé ? À cette pensée, une joie profonde, si intense qu’elle était douloureuse, remplit l’âme de l’enfant, et ses yeux débordèrent de larmes.

Robert accueillit le père et la fille avec une étrange sensation d’épanchement violemment comprimé. Seul avec Marcelle, il aurait parlé à cœur ouvert pendant de longues heures, de leur amie envolée, des épreuves subies par l’enfant, de celles qu’il venait de traverser lui-même... la présence de Simon le glaçait. Sans le croire hostile, il le sentait indifférent, c’en était assez pour lui retirer tout désir de parler devant lui des choses les plus intimes de son cœur affligé.

– Qu’allez-vous faire de Rose ? dit-il enfin, au moment où la conversation tombait pour la quatrième fois après de vains efforts pour se soutenir.

– J’espère bien qu’elle va rester avec nous, dit Marcelle. N’est-ce pas, papa ? Elle ne peut pas aller ailleurs. Qu’est-ce que je ferais sans elle ?

Monfort grogna un assentiment. Au fond, il n’aimait pas beaucoup Rose. Le peu qu’il avait vu de son caractère ferme et décidé lui inspirait une forte antipathie. Et puis il était jaloux de l’amitié que lui portait Marcelle ; mais c’est ce qu’il ne pouvait pas dire tout haut.

– Quel dommage, fit Robert avec un sourire, – dommage pour nous, non pour vous... j’avais pensé que si vous n’aviez pas besoin de Rose, nous l’aurions engagée à venir ici ; elle aurait tenu notre maison, nous aurions été bien heureux avec elle... Mais gardez-la, je ne vous l’envie pas à vous, je ferais tous mes efforts pour l’enlever à un autre...

Simon Monfort ouvrit la bouche pour dire au jeune homme qu’il n’avait pas besoin de se montrer si délicat envers lui, et que ses efforts pour lui ravir la présence de Rose n’auraient rien que de très louable ; mais sa fille l’avait prévenu, et la phrase était finie avant qu’il eût pu formuler sa pensée.

– Et vos études ? dit Robert.

Marcelle soupira. Les études, sans le professeur, menaçaient d’être moins attrayantes que par le passé ; pourtant, on ne pouvait s’y soustraire. Simon se leva.

– Déjà ? dit le jeune homme ; ne voulez-vous pas voir mon père ?

Marcelle en avait bien envie, mais Simon, sauvage par nature, endurci dans sa sauvagerie par son existence sans attaches, fut pris, à cette proposition, d’une frayeur si réelle, qu’il expliqua en termes brefs et clairs la nécessité de s’en aller sur-le-champ, et Robert, décontenancé à son tour, ne put que dire : – Ce sera pour une autre fois.

Simon et sa fille rentrèrent chez eux. Ce chez eux provisoire se composait de deux petites chambres garnies. Ils prenaient leurs repas avec les deux amies de Marcelle. Le dîner de ce jour-là fut silencieux, presque triste. Marcelle aurait voulu raconter à Rose les impressions de la journée, mais elle sentait confusément que son père n’y prenait aucun intérêt. Si elle l’eût osé, elle se serait même avoué que le souvenir de ce qu’ils avaient vu ensemble ce jour-là devait être tant soit peu désagréable à Simon.

Elle se coucha dans le grand lit banal de cette chambre où rien n’était propre ni agréable à l’œil, en se disant que c’était sans doute le souvenir de son ancienne chambre de porcelaine qui lui faisait paraître celle-ci déplaisante. Son père, dans la pièce voisine, remuait des papiers, qu’il parcourait lentement ; il l’avait embrassée en lui disant bonsoir, et pourtant elle se sentait plus triste, presque plus désespérée que le soir où elle avait pris à la gare son billet pour Phalempin.

Qu’était donc cette étrange tristesse ? Pourquoi son cœur insatiable, toujours ingrat, toujours mécontent, lui imposait-il des regrets ? Quels regrets ? Ne devrait-elle pas, au contraire, se montrer pleine de joie et de reconnaissance envers le destin qui lui avait rendu son père, précisément alors qu’elle avait le plus besoin de protection et d’appui ? Marcelle se fit cent reproches, s’accusa des plus mauvais sentiments, et finit par pleurer à chaudes larmes de se voir si méchante et de se sentir incapable de penser autrement. Elle s’endormit sur l’oreiller humide de pleurs, pendant que son père continuait à feuilleter ses vieux papiers.

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