Perdue

Henry Gréville · Chapitre 21 sur 40

Pages du PDF

Perdue

Chapitre XX

 

– Ah ! fit Marcelle avec un long cri de désappointement.

Son volant neuf, envoyé trop loin par un bon coup de raquette, venait de passer par-dessus le mur du jardin voisin.

Mademoiselle Hermine avait décidé une fois pour toutes que les jouets, balles, ballons, volants, etc., qui prendraient ce chemin seraient définitivement perdus et qu’on n’irait jamais les réclamer. Cependant souvent les balles et les volants se retrouvaient dans le jardinet de mademoiselle Hermine, sans que Marcelle les eût vus rentrer. Quelqu’un les renvoyait par-dessus le mur, c’était certain. Au fond, c’était tout ce que demandait la petite fille. Néanmoins une sorte de curiosité l’avait prise ; elle s’était demandé comment était fait l’être mystérieux et bienveillant qui lui renvoyait ainsi ses jouets, sans attendre de remerciements. Il fallait qu’il connût les heures où Marcelle n’était pas au jardin, puisqu’elle n’avait jamais vu aucun de ces jouets reprendre, pour revenir, le chemin qu’ils avaient pris pour s’en aller. Cet être devait être une autre bonne demoiselle avec des papillotes et des bonnets en dentelles, comme mademoiselle Hermine, car Marcelle ne concevait plus d’autre idéal de l’être bienveillant.

Un « ah ! » écho du sien, retentit derrière le mur, mais c’était un écho moqueur ; et aussitôt le volant, lancé d’une main vigoureuse, retomba sur le propre nez de Marcelle qui, pour le moment, était complètement en l’air.

– Ah ! répéta la même voix moqueuse, cette fois beaucoup plus distinctement, et Marcelle vit apparaître au-dessus d’un flot de vigne vierge qui débordait du mur mitoyen jusqu’au bas de la plate-bande de mademoiselle Hermine, une tête de garçonnet rieuse et railleuse, dont les yeux gris lançaient des éclairs de malice et dont la bouche montrait toutes ses dents.

– C’est toi qui t’amuses comme ça à jeter tes jouets dans mon jardin ? dit la bouche avec une mine sévère que démentaient les yeux brillants de gaieté.

– Ce n’est pas exprès ! balbutia Marcelle, tout interdite.

– Il ne manquerait plus que ça ! dit le garçon d’un ton réprobatif.

Marcelle se sentait le cœur un peu gros ; elle avait gardé de ses mauvais jours une grande peur de mal faire. Elle leva des yeux timides sur la tête qui apparaissait maintenant au-dessus d’une cravate noire, d’un col blanc, d’une blouse de laine gros bleu, et de deux mains rouges posées sur le mur. Le garçonnet, prenait en pitié l’air confus de la fillette, poussa un éclat de rire.

– Tu es bête ! dit-il, je ne suis pas méchant.

Ce mot rassura Marcelle, qui commençait à avoir envie de pleurer. Elle sourit, un peu confuse cependant, posa son volant sur la raquette et le fit sautiller à petits coups.

– Attends, dit le garçon, je vais chercher mes raquettes, et nous allons jouer au volant par-dessus le mur.

La tête disparut aussi vite que si on l’avait escamotée. Marcelle interdite se demanda si elle devait rentrer dans la maison ou attendre le retour de cet ami imprévu. Elle n’eut pas le temps de faire de longues réflexions. Un énorme volant, trois fois gros comme le sien, franchit le mur comme un oiseau lourd, et vint s’abattre sur le sable à ses pieds.

– Attrape, dit la voix derrière le mur, et renvoie.

La petite fille ne se le fit pas dire deux fois, et une partie homérique s’engagea entre ces deux joueurs qui ne se voyaient pas ; une fois, le volant revint à Marcelle trempé d’eau, pendant que la voix disait :

– La brigande ! Elle l’a envoyé dans le bassin ! Heureusement les poissons rouges sont morts, le chat les a pêchés la semaine dernière. Fais un peu attention, dis !

– Mais, objecta Marcelle, je ne sais pas où je l’envoie !

– Justement, c’est ça qui est drôle. Allons, houp !

Marcelle commençait à sentir son bras lassé, mais son partenaire était infatigable.

Tout à coup, Rose apparut sur le seuil du chalet, et resta pétrifiée en voyant le volant franchir le mur, et retomber sur la raquette de Marcelle. Il fallut un bon moment à la brave fille pour comprendre que ce volant ne volait pas tout seul. Quand elle eut compris, elle appela Marcelle, qui tressaillit, et tourna vers elle son visage empourpré par l’ardeur du feu.

– Avec qui jouez-vous ? demanda Rose terrifiée par ce fait sans précédent dans l’histoire de sa paisible vie.

– Je ne sais pas, répondit la petite fille en la regardant avec des yeux innocents. J’ai vu une tête par-dessus le mur. Je crois que c’est un petit garçon, parce que sa blouse boutonne sur le côté.

Ce renseignement un peu sommaire fut complété par l’apparition de la tête qui émergea au-dessus des vignes vierges, et proféra gravement :

– C’est moi, Jules Bréault. Vous ne me reconnaissez pas, madame Rose ? Vous avez donc une petite fille dans votre chalet ? Vous nous aviez caché cela.

– Ah ! c’est toi, mauvais sujet ! fit Rose soudain épanouie. D’où sors-tu ?

– Tiens ! Et les vacances de la Pentecôte, pourquoi donc c’est faire, si ce n’est pour venir à la maison ? Comment l’appelez-vous, votre petite fille ?

– Marcelle, dit l’enfant, qui se rassurait en voyant que l’affaire promettait de s’arranger.

– Tu serais poli tout juste, reprit Rose, si tu faisais une visite à mademoiselle Hermine. Ce serait plus convenable que de gâter tes habits à monter après les murailles.

– Pas gâter les habits, pas monter aux murailles, fit le malin garçon en clignant des yeux. Il y a une échelle.

Marcelle éclata de rire. La tête s’escamota une seconde fois, et, l’instant d’après, la clochette de la grille retentit de façon à ébranler la maison.

– Est-il mal élevé, ce garnement-là ! fit Rose en allant ouvrir. Mais son visage toujours sévère ne témoignait pas la moindre indignation.

Marcelle vit entrer un garçon de douze ans environ, grand et bien découplé, dont la figure honnête et rose paraissait plus jeune que son âge. Il secoua vigoureusement la main de Rose et dévisagea la petite fille avec une aisance parfaite qui la confondit ; après quoi il se dirigea vers la maison, escorté par la bonne et l’enfant.

En passant le long de la pelouse, il jeta un regard sur les pâquerettes.

– On voit bien que vous n’avez pas de chien, dit-il, le nôtre fait des trous partout.

– Il faut l’attacher, dit doctement la vieille Rose.

– Jamais de la vie ! fit énergiquement M. Jules Bréault. C’est mon frère qui ne serait pas content si l’on attachait son chien ! il aime mieux remplir les trous – mais ça ne fait pas repousser l’herbe... – Il s’interrompit, et se tournant vers Marcelle : C’est avec ça que tu joues ? dit-il d’un ton dédaigneux, en indiquant la raquette qu’elle tenait toujours à la main : je ne m’étonne plus que tu aies envoyé ton volant dans le bassin ! On ne peut pas jouer avec une machine pareille ! Je te donnerai ma seconde, – pendant que le chien ne l’a pas encore mangée. Ce sera toujours ça de gagné.

Mademoiselle Hermine les regardait venir par la fenêtre, et souriait au groupe, qui s’avançait sans hâte. Le petit garçon ôta poliment son képi de collégien, qu’il garda à la main, puis il s’élança dans la maison.

– Ah ! le scélérat ! dit-elle ; te voilà donc revenu ? Vas-tu recommencer tes expéditions contre mon jardin, mon chat, mes serins et tout ce que j’aime ?

– Je vous fais mes excuses, mademoiselle, dit le gamin avec un petit air d’homme du monde tout à fait amusant. J’étais un mioche dans ce temps-là, et je ne savais pas vivre ; maintenant, c’est autre chose.

Les deux femmes et Marcelle éclatèrent de rire, tant il était drôle avec son air digne.

Il leur jeta un regard courroucé, puis suivit leur exemple. On s’assit en rond dans le petit salon, et Rose, les bras croisés, s’appuya contre la porte dans sa posture favorite.

– Vous avez voyagé ? demanda mademoiselle Hermine.

– Ah ! oui ! si loin et si longtemps, que nous sommes revenus à Paris juste pour me réintégrer au lycée, sans me donner le temps de me reconnaître.

– Et les vacances du jour de l’an ? fit Rose de son ton sévère.

Jules baissa les yeux.

– S’il faut vous l’avouer, je m’étais fait coller, avoua-t-il avec une rougeur, mais ce n’est pas ma faute.

Mademoiselle Hermine sourit.

– Je sais, quand vous vous faites punir, vous autres gamins, ce n’est jamais votre faute. Et ta maman ?

– Toujours à Nice ; elle y passera l’hiver.

– Et ton père ?

– Papa aussi. – Mon frère Robert et moi nous représentons la famille, moi au lycée, lui rue de la Pompe. C’est donc à vous qu’il a prêté mon lit de bébé l’automne dernier ?

– C’était ton lit ? fit mademoiselle Hermine ; allons, j’en suis ravie. Marcelle s’en est servie pour être bien malade.

Le jeune garçon regarda curieusement la petite fille.

– Malade ? Oh ! ce n’était pas la peine d’être malade pour ça ! fit-il avec un geste drôle. C’est votre nièce, cette petite, mademoiselle ?

– Non, c’est mon amie, répondit gravement mademoiselle de Beaurenom.

Marcelle vint s’appuyer contre elle, tout près ; ce mouvement était la plus éloquente des caresses.

– Mes compliments, mademoiselle ! dit Jules avec un grand salut. Ce n’est pas moi que mademoiselle Hermine appellerait son ami ! Je présume que vous êtes sage tout le temps.

– Mais oui ! dit la vieille fille ; seulement, tu es injuste, Jules, tu sais bien que tu es aussi mon ami. As-tu oublié l’histoire de la manchette du gigot ?

– Oh ! non, fit Jules avec un soupir ; vous m’avez épargné une bonne correction ce jour-là.

– Qu’est-ce qu’il avait fait ? demanda Marcelle tout bas.

– J’entendais la bonne parler de manchettes pour ses côtelettes, dit Jules en relevant la tête, et je ne savais pas ce que c’était. Un jour que nous avions un gigot, j’ai attrapé les manchettes de dentelle à maman et je les ai entortillées autour de l’os... Dame ! quand la cuisinière a vu ça, vous comprenez.... Bah ! j’en ai fait bien d’autres.

– Tu es un terrible enfant, dit mademoiselle de Beaurenom d’un air qu’elle s’efforçait de rendre rébarbatif.

– Nous mettrons ça au prétérit, si vous le voulez bien, mademoiselle Hermine, ou, si vous aimez mieux, à un passé moins que parfait ; je suis devenu très bon garçon, vous verrez. C’est Robert qui a fait ce chef-d’œuvre-là.

– Pourquoi ne vient-il jamais me voir ?

Jules haussa les épaules d’un air entendu.

– C’est un loup, dit-il, lui et son chien. Voilà leur société respective et mutuelle. Je suppose qu’à eux deux ils ne peuvent manquer de devenir de fameux savants. Robert pioche ses bouquins et son chien les mange. Tout son argent de poche passe à les remplacer.

– Quel chien ? demanda mademoiselle Hermine.

– Un chien haut comme ça, fit Jules en levant la main à la hauteur de son œil. Je ne l’aime pas beaucoup, mais je lui fais bonne mine tout de même...

– À cause de ses dents ? glissa Marcelle.

– Non, à cause de mon frère qui l’aime ; je ne voudrais pas faire de la peine à Robert pour tout au monde. Ce n’est pas de la fausseté, cela, dites, mademoiselle Hermine ?

Rose pouffa de rire le long de la porte, mais elle reprit aussitôt son air grave.

– Non, dit Hermine en riant aussi, ce n’est pas de la fausseté, mais tu as raison de vouloir être loyal, même envers un chien. Dis à ton frère qu’il vienne me voir ; je voudrais causer un peu avec lui, avoir des nouvelles de tes parents...

– Oh ! pour ça, je vous renseignerai mieux que lui ! fit Jules d’un air décidé. C’est à moi que maman écrit. Robert est toujours dans ses livres. Si vous saviez ce que la cuisinière lui fait avaler ! Ce n’est pas deux sous qu’il paie les pains d’un sou, c’est trois sous ! Il faudra, un jour de congé qu’il pleuvra, que j’y mette bon ordre.

– Tu renverras la cuisinière ? fit Hermine d’un air incrédule.

– Du tout, je referai son compte, et je mettrai sur la différence : – Reçu d’avance, tant.

– Quel maître de maison ! dit la vieille demoiselle. Allons, va jouer avec Marcelle, et tâchez de ne rien gâter dans le jardin.

Les enfants s’envolèrent, Jules alla chercher ses raquettes, et la partie reprit de plus belle. Mais au bout d’un instant, le jeune garçon s’arrêta d’un air découragé.

– Eh bien, dit-il, de l’autre côté du mur, sans se voir, c’était plus drôle !

OceanofPDF.com