Perdue
Chapitre XIV
L’époque des vacances était venue, et mademoiselle Louise Favrot, dans l’orgueil de ses quinze ans révolus, était rentrée au domicile maternel. Elle était toujours un peu maigre, mais son visage promettait d’être agréable, bien qu’évidemment la nature l’eût fait pour rester, suivant l’expression vulgaire, en lame de couteau.
Marcelle avait vu ce retour avec beaucoup de joie. Sa petite âme candide ne soupçonnait pas les mauvais sentiments, et Louise était sa première bienfaitrice. Lorsque l’enfant recueilli avait donné à madame Favrot ce nom de « Madame » qui l’avait si fort irrité, ce n’était pas la vexation ni l’humeur qui l’avaient poussée ; elle avait agi simplement, comprenant que l’herboriste n’étant pas sa mère, il ne fallait pas l’appeler maman. Marcelle était sincère, et ne pouvait ni ne voulait mentir à personne, pas plus à elle-même qu’aux autres.
Mais, comme l’avait prévu madame Jalin, Louise trouva bientôt la maison trop petite. Le lit de Marcelle qui jusqu’alors avait partagé l’unique chambre fut relégué dans un petit cabinet noir, afin de faire place à un joli petit lit de jeune fille, présent maternel arraché par des cajoleries sans fin. La petite fille ne dit rien : un profond sentiment d’humilité s’emparait d’elle peu à peu ; le néant de sa petite vie sans espoir se formulait devant elle chaque jour avec plus de netteté. Louise n’était pas ménagère de ses réflexions ; la pension, comme il arrive d’ordinaire, en lui donnant un vernis extérieur de bonnes manières, avait développé les côtés mesquins de sa nature. La jeune pensionnaire n’ayant à prendre aucun souci que d’elle-même, et n’ayant qu’elle-même à intéresser à ses actions, bien notée, pourvu qu’elle ne transgresse pas les lois de l’établissement, intéressée par là à tout rapporter à sa petite personne, devient souvent d’un égoïsme de colimaçon.
Le fait s’était produit pour Louise ; de plus, elle s’inquiétait si peu de son prochain qu’elle faisait ses remarques tout haut : c’est ainsi que Marcelle apprit qu’elle avait une grande bouche, que ses mains étaient noires, qu’elle était laide, etc. Ces imperfections purement extérieures lui firent pousser un soupir, et elle ne s’en affligea pas davantage. Mais bientôt elle fut touchée au vif dans ses sentiments intimes, et une grande envie de rébellion se dressa en elle, encore à l’état latent, mais prête à se montrer au jour sur une provocation trop vive.
– Je ne veux plus que tu me tutoies, dit un matin Louise d’an air doctoral. Tu m’as tutoyée hier devant la femme du quincaillier, je ne veux pas que cela se renouvelle.
– C’est bien, mademoiselle, dit la petite fille en rougissant de honte.
– Pourquoi, mademoiselle ? cela te met de mauvaise humeur ? Voilà ce que je voudrais voir, par exemple !
Louise fronça le sourcil et prit un air sévère ; puis se radoucissant :
– Au fond, dit-elle, c’est très bien, appelle-moi mademoiselle, cela sera plus convenable.
Mademoiselle Favrot descendit en fredonnant une chanson nouvelle, et la petite orpheline la suivit des yeux avec un air d’étonnement douloureux ; mais elle secoua la tête et continua son ouvrage, qui consistait à nettoyer la chambre après que Louise et sa mère avaient fait le lit.
Cette journée, mal commencée, ne devait pas être propice à Marcelle, car au déjeuner, elle eut le malheur de casser une assiette.
– On voit bien que ce n’est pas toi qui les paies, dit aigrement madame Favrot.
– Est-ce que ça coûte cher ? demanda innocemment Marcelle.
Parfois, en portant des commissions, elle recevait deux sous, et elle se disait qu’avec du temps et de l’économie, elle pourrait remplacer l’objet brisé.
– Cela ne te regarde pas ! dit durement l’herboriste, qui ne voulait pas avouer que l’assiette de terre commune coûtait en réalité vingt centimes.
– Voyez-vous l’impertinente ! fit Louise à son tour.
– Ce n’est pas par impertinence, répondit Marcelle, c’est pour savoir.
Elle n’avait pas achevé le mot qu’elle reçut sur la joue un soufflet de la main de Louise.
– Insolente ! dit celle-ci.
– Ne me battez pas, s’écria Marcelle, se redressant sous l’affront. Oh ! ne me battez pas !
Ce n’était pas de la supplication qu’exprimait sa voix tremblante, c’était une défense formelle, presque une menace.
– Est-elle méchante ! fit Louise. Je crois qu’elle nous battrait si elle osait !
– Tu as eu tort, Louise, dit à demi-voix madame Favrot.
– Si tu lui permets d’être insolente avec moi, elle le sera bientôt avec toi, riposta la jeune fille. Elle a besoin de leçons ! Allons, cendrillon, va-t’en manger ton pain sec à la cuisine ; c’est assez bon pour une méchante ingrate comme toi.
Sans répondre un mot, Marcelle déposa le morceau de pain qu’elle tenait à la main et se rendit dans la cuisine noire et triste, dont elle referma la porte sur elle.
– Elle boude, insista Louise. La vilaine !
– Laisse-la tranquille, dit madame Favrot ennuyée.
Mais Louise était la plus forte ; elle avait cette persistance agressive qui finit par obséder tellement les natures faibles, qu’elles cèdent pour avoir la paix. En moins de cinq minutes, la jeune fille eut démontré à sa mère qu’une infinité de maux leur viendrait de Marcelle, si on ne domptait pas ce mauvais petit caractère dès ses premières révoltes.
– C’est bien, n’en parlons plus, dit l’herboriste, pour arrêter ce flux de démonstrations.
Mais Louise tenait à en parler, et elle en parla encore, bien que sa mère ne l’écoutât plus.
Marcelle ne perdait pas un mot, la mince cloison qui la séparait de la salle à manger n’existait que pour la forme. Toutes les explications de Louise allaient droit à son cœur, et s’y piquaient comme autant de flèches barbelées.
– Est-il possible, mon Dieu ! que je sois si méchante ? pensa-t-elle. Ah ! si elles pouvaient voir dans mon cœur !
Abattue par les larmes qu’elle avait dévorées en silence, elle rassembla pourtant ses forces, et se mit à ranger autour d’elle. N’entendant plus de voix, au bout d’un moment, elle se hasarda à ouvrir la porte : la salle à manger était vide. Elle la mit en ordre avec son soin ordinaire, balaya les miettes et retourna à la cuisine pour terminer sa besogne journalière. Puis elle monta chercher les raccommodages, qui l’occupaient du matin au soir ; mais au lieu de descendre comme elle faisait autrefois, elle resta en haut, livrée à ses méditations.
Quand elle était triste, elle pensait à sa mère morte, dont elle n’avait jamais vu la tombe, et à son père absent, qui résumait pour elle toutes les joies, toutes les espérances. À force d’en entendre parler par madame Jalin, qui tenait à ce qu’elle ne l’oubliât point, elle s’était figuré le connaître ; elle l’attendait : ne viendrait-il pas un jour ? Il entrerait dans la boutique, et demanderait à l’herboriste :
– N’est-ce pas vous, madame, qui avez recueilli une petite fille dont la maman était morte au square Montholon ? Eh bien, madame, c’est ma fille ! Marcelle lui sauterait au cou, et il la tiendrait serrée dans ses bras, bien fort, bien fort...
– Oh ! père ! dit la fillette qui fondit en larmes, si tu pouvais voir ta pauvre fille !
Elle agita désespérément ses bras maigrelets et les serra sur sa poitrine, étreignant l’image du père absent...
Qui sait ? peut-être lui aussi, là-bas, à cette minute douloureuse, pensait à l’enfant perdu pour lui !
On frappa au plafond ; la petite fille courut au judas pratiqué dans le plancher et répondit à cet appel.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda madame Favrot.
– Je raccommode le linge, dit l’enfant.
– Descends avec ton ouvrage.
Elle obéit et, l’instant d’après, se trouva installée dans la boutique, à la plus mauvaise place, bien entendu. Louise lisait. De temps en temps, elle levait les yeux et jetait un regard courroucé sur l’audacieuse qui avait osé lui répondre. Les yeux rouges de la petite, loin de lui inspirer de la pitié, lui donnaient une sorte de rage ; la voix de sa conscience qui lui parlait tout bas était étouffée par l’orgueil.
Pour la punir d’avoir pleuré, pour se venger du reproche muet que lui faisait ce pauvre visage mouillé par les pleurs, elle se sentait encore un soufflet dans chaque main.
L’après-midi passa pourtant sans événement. Vers six heures et demie, madame Favrot alla dans la cuisine s’occuper de son dîner qu’elle n’osait encore confier aux mains novices de Marcelle, et les deux enfants restèrent seules.
L’orpheline n’y voyait plus guère : elle se penchait pourtant sur son ouvrage avec un redoublement de zèle afin d’échapper aux observations de Louise. Après un intervalle assez long, celle-ci dit à voix basse :
– Marcelle !
La petite fille leva la tête. Elle espérait que Louise, revenue à elle, allait lui adresser quelque bonne parole qui effacerait le soufflet du matin. Elle vit au contraire les yeux de mademoiselle Favrot briller d’une lueur méchante.
– Veux-tu me demander pardon de ton impertinence ? dit celle-ci tout bas.
Elle n’osait élever la voix de peur d’être entendue par sa mère, qui, elle en était bien certaine, ne l’approuverait pas.
Marcelle baissa la tête et ne répondit rien. Son cœur était cruellement partagé. Avait-elle vraiment mal agi ? Si c’était vrai, elle ne savait plus où était la justice ; son âme éperdue ne trouvait plus de point d’appui.
– Tu ne veux pas ? tu es une misérable petite ingrate sans cœur ! continua mademoiselle Favrot avec des sifflements de vipère. J’ai eu joliment tort de te ramasser dans la rue ! Ta place était aux Enfants trouvés !
Madame Favrot sortit de la cuisine ; sa fille retourna à son livre, et Marcelle, un instant anéantie, se leva vivement et plia son ouvrage en disant d’une voix brisée :
– Je n’y vois plus.
– Eh bien ! tiens, va porter ce petit paquet rue de Rocroy ; la dame a dit que ce n’était pas pressé ; mais puisqu’il fait trop sombre pour coudre, tu peux y aller. Je mettrai la table. Va et dépêche-toi.
Marcelle partit en courant. Elle eut bientôt trouvé la maison indiquée, car elle connaissait bien le quartier. En revenant, elle passa sous les murs de l’église Saint-Vincent de Paul, elle leva les yeux : les lampes brûlaient au fond des chapelles ; la nuit tombait. Mais quelques fidèles entraient encore dans l’église qui n’était pas fermée.
Un indicible besoin d’asile, de prière, de consolation, pénétra l’âme de l’enfant. Elle avisa une porte latérale par où entrait alors une dame vêtue de noir, et se glissa à sa suite.
Sous les voûtes, elle resta saisie. Les longues files de saints et de saintes, peintes par Flandrin, en couleurs tendres sur fond d’or, semblaient, dans l’air du soir, gris d’opale, des anges ailés et vivants, qui se mouvaient avec une lenteur sacrée. L’or du fond scintillait par places, et les grands palmiers qui séparent les groupes paraissaient noirs et mystérieux.
Marcelle fit quelques pas et se trouva au milieu de la nef, sous la haute coupole. Une lueur plus vive descendait d’en haut et s’éparpillait çà et là sur les dossiers des chaises polies par l’usage, sur un ornement doré, dans une chapelle, sur un des lustres de cuivre en forme de lampes hollandaises, dont les boules jetaient un éclair dans l’ombre.
Le respect des solitudes vénérées saisit la petite fille, qui n’allait guère à l’église, et seulement le jour. L’impression que ce lieu était un lieu d’asile lui attendrit doucement le cœur, et elle se laissa aller sur le paillasson qui recouvre les dalles, à genoux sur ses talons, avec un soupir de bien-être.
L’église était la maison du bon Dieu, lui avait-on dit : c’est donc celle de tout le monde ; Marcelle s’y sentit chez elle. La vague odeur d’encens lui plaisait. L’ombre croissante reposait ses yeux fatigués par les larmes. Elle subit un instant de charme tout matériel. Puis tout à coup elle se rappela qu’on priait dans les églises, et un grand cri sortit de son âme blessée pendant qu’elle joignait ses mains suppliantes :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! rendez-moi mon père, ou bien faites-moi mourir, pour que j’aille retrouver ma mère !
C’était là le vœu éternel de l’orpheline, celui qu’elle avait porté si longtemps sans pouvoir le formuler ; il jaillit de ses lèvres comme un appel désespéré. Brisée par ce grand élan, elle retomba les mains inertes, le corps affaissé, espérant que sa prière serait exaucée et qu’au moins elle allait mourir pour rejoindre sa mère.
Un pas retentit près d’elle, une main se posa sur son épaule, et une voix lui dit d’un ton modéré en apparence, mais dur en réalité :
– Qu’est-ce que tu fais là, petite fille ? Allons, retourne chez toi.
Marcelle se releva en sursaut. Le bedeau l’examinait curieusement, et ne la reconnaissait pour aucune des habituées des offices. Elle le regarda aussi et voulut parler, mais elle se retint. Elle n’avait rien à lui dire, à cet homme qu’elle n’avait jamais vu. Elle s’en alla lentement, pendant qu’on allumait partout les lampes pour la prière du soir et que l’église s’emplissait peu à peu de femmes aux vêtements sombres.
L’impression de repos et de joie qu’elle avait eue d’abord s’était envolée aux paroles du bedeau.
– Pas même une église pour prier Dieu ! pensa-t-elle avec cette facilité à conclure du particulier au général, qui n’est pas seulement le privilège des enfants. Pour qu’on vous laisse dans les églises, il faut y aller avec sa maman, voilà la vérité !
Elle rentra chez madame Favrot, découragée, la tête basse, souhaitant de mourir.
– Où as-tu été courir, que tu es si fort en retard ? demanda l’herboriste d’un air courroucé quand elle l’aperçut. Tu t’es amusée dans les rues ?
– Non, madame, répondit Marcelle en toute sincérité.
– Voyez-vous la menteuse ! fit Louise d’un ton railleur.
Marcelle ne dit rien. Elle était décidée à ne jamais avouer où elle avait été. Elle aimerait mieux se laisser accuser cent fois de mensonge que de raconter sa visite à Saint-Vincent de Paul. On la gronda, elle écouta tête basse sans répondre.
– Elle a un bien vilain caractère, fit observer Louise, lorsque, après le dîner, pour s’en débarrasser, elle eut envoyé Marcelle dormir dans son cabinet noir.
– Je ne sais pas ce qui lui prend, répondit madame Favrot ; autrefois, elle n’était pas comme cela.
– Puisque je te dis que c’est la jalousie ! insista sa fille. Et elle a été trop gâtée, tu l’as traitée comme ta fille, elle s’est figuré que cela allait durer toujours.
– Je regrette bien de m’en être embarrassée, conclut l’herboriste, mais c’était pour te faire plaisir.
– Est-ce que je pouvais deviner que cela finirait si mal ? riposta mademoiselle Louise.
Madame Favrot ne répondit rien. Il y avait longtemps déjà qu’elle n’était pas la plus forte dans leurs conseils de famille.
Le lendemain, après le dîner, Louise fut prise de la fantaisie subite de ranger dans la chambre de l’entresol.
Il n’était pas tard, car on avait dîné de bonne heure, mais une lourde pluie d’orage tombait par rafales, et il faisait aussi sombre qu’à dix heures du soir. Il avait tonné dans l’après-midi ; l’orage s’était éloigné, quoiqu’on vît encore des éclairs pâles franger de temps en temps les masses obscures des nuages.
Au square Montholon, rien de tout cela n’était visible ; les réverbères tremblotaient sous les coups de vent, mais on ne s’émeut pas au cœur de Paris pour si peu de chose, et le bruit des voitures y couvre souvent les roulements du tonnerre. Louise prit une bougie et monta le petit escalier, pendant que sa mère s’endormait à moitié sur un roman pris au cabinet de lecture. Marcelle rangeait dans la salle à manger.
Les tiroirs de la commode, les rayons de l’armoire ne furent pas longs à mettre en ordre ; deux ou trois petits meubles furent changés de place ; c’était tout ce qu’on pouvait faire dans l’étroite demeure. Cependant Louise n’avait pas assouvi son besoin d’activité ; une idée lui vint.
– Je suis sûre, se dit-elle, que cette gamine de Marcelle ne range jamais dans son petit coin !
Elle ouvrit la porte du petit cabinet où la fillette avait bien juste la place de son petit lit, qui bientôt deviendrait trop court, et celle d’une chaise basse. Sur la chaise une vieille boîte de bois attira l’attention de Louise, qui l’ouvrit en se demandant ce que Marcelle pouvait bien y cacher.
Elle en retira un petit carton sur lequel était enroulé un peu de fil et quelques menus chiffons ; au fond, dans un papier plié, quelque chose de dur résista sous ses doigts ; elle retira le petit paquet, le développa, et y trouva trois gros sous.
Une folle colère saisit la jeune fille. Sans réfléchir davantage, s’arrêtant à la première idée qui lui traversa le cerveau, elle descendit en courant l’escalier, ouvrit brusquement la porte, réveillant sa mère qui s’endormait sur son livre, effarouchant le chat qui se réfugia au haut d’une armoire, elle secoua Marcelle par l’épaule, en lui disant, en lui montrant les gros sous dans sa main :
– Où as-tu volé cela ?
Marcelle tressaillit, devint pâle sous l’injure et regarda Louise avec ses grands yeux flamboyants d’indignation. Ses lèvres tremblèrent, elle voulut répondre, mais son gosier se refusa à articuler aucun son.
– Les as-tu pris dans le tiroir, ou bien as-tu fait danser l’anse du panier ? continua Louise, de plus en plus confirmée dans son accusation par le silence de l’enfant qu’elle prenait pour le trouble d’une coupable.
Marcelle fit un signe de tête négatif et remua les lèvres, mais sans proférer une parole.
– Où as-tu trouvé cet argent ? demanda madame Favrot, qui ne comprenait pas encore.
– Dans une boîte, près de son lit, où elle l’avait caché ! répondit sa fille.
L’orpheline avait enfin recouvré la parole.
– Ce sont mes sous, dit-elle, qu’on me donne quand je fais des commissions. C’était pour acheter une assiette.
– Ce n’est pas vrai, petite menteuse ! cria Louise exaspérée.
Elle sentait que ce devait être vrai, cependant ; mais, furieuse de n’avoir pas songé à cette réponse si simple, elle ne voulait pas avouer qu’elle s’était trompée. Il faudrait demander pardon à cette petite, peut-être ? Jamais de la vie.
– Si, c’est vrai ! répondit Marcelle sur un ton de défi. Sa douceur d’agneau devenait une sorte de rage devant cet acharnement à l’accuser sans cesse de fautes dont elle n’avait jamais eu même la pensée. – C’est vrai ! c’est vous qui êtes une menteuse.
Louise leva la main pour frapper, mais sa mère arrêta son bras. Elle se dégagea vivement, ne voulant pas avoir l’air de céder à la contrainte. Sa colère n’était pas satisfaite pourtant ; aussi, toisant Marcelle avec le mépris le plus cruel, elle lui jeta à la face un mot sanglant :
– Voleuse ! dit-elle, les dents serrées, les lèvres blanches. Une vagabonde, recueillie par charité et qui vole ses maîtres !
L’orpheline regarda Louise, puis madame Favrot, fit des yeux le tour de la petite boutique où elle venait de passer plus de quatre années, et sentit que ces visages irrités, ces murs mêmes, témoins de l’injustice criante dont elle était la victime, lui devenaient odieux.
– Moi, voleuse ! dit-elle. Oh !
Elle ne cacha point dans ses mains son honnête visage couvert de la rougeur de l’indignation, elle se leva vers sa protectrice d’autrefois, qui la persécutait maintenant avec tant de persistance.
– C’est mal, dit-elle, bien mal ! Dieu vous punira !
Et avant que madame Favrot pût prévoir ce qu’elle allait faire, elle ouvrit la porte et s’élança dans la rue. L’herboriste voulait courir après elle, sa fille la retint.
– Laisse-la donc, dit-elle avec un méchant rire, elle va revenir tout à l’heure. Elle n’ira pas loin, va !
– Tu as été dure ! fit la mère mécontente. Je crains que tu n’aies mauvais cœur, Louise.
– Non, maman, c’est elle qui a mauvais caractère parce que tu l’as gâtée, riposta la jalouse créature.
Au fond de son âme, elle le savait bien, c’était la jalousie qui l’excitait contre l’orpheline qu’elle avait jadis amenée elle-même au foyer maternel. Elle avait aimé Marcelle comme une grande poupée qui lui appartenait en propre. C’était sa chose à elle, comme un simple objet trouvé dans la rue et qu’on s’approprie parce qu’il est sans valeur. Mais en grandissant, ses goûts de domination s’accentuant, elle était devenue cruelle avec l’enfant
C’était le jouet qui avait tort, évidemment ! Est-ce que cette enfant perdue, recueillie par charité, n’aurait pas dû s’estimer heureuse de faire plaisir, de céder en tout à sa bienfaitrice ?
Louise essaya de démontrer à sa mère ces vérités lumineuses, mais madame Favrot refusa d’y croire, d’autant plus que Marcelle ne rentrait pas.
Un éclair violent déchira les nuages noirs qui planaient sur Paris ; le tonnerre éclata avec un fracas épouvantable. L’herboriste courut sur le seuil de sa boutique, et chercha à percer du regard l’obscurité, si noire après la lueur de la foudre. Elle appela Marcelle. – Rien ne lui répondit que les roulements du tonnerre qui ne cessait de retentir. Quelques gouttes de pluie tombèrent sur le trottoir ; puis un nouvel éclair, plus éblouissant encore que le premier, déchira le ciel au-dessus de leurs têtes ; un éclat strident le suivit aussitôt. – Louise poussa un cri et attira sa mère au dedans. Dix heures sonnèrent à Saint-Vincent de Paul, pendant une accalmie. Les voitures s’étaient dispersées de tous côtés, les omnibus se faisaient plus rares, les voisins fermaient leurs boutiques.
– Je vais voir madame Jalin, dit l’herboriste, en proie à une terrible inquiétude.
Elle sortit et rentra au bout d’un instant toute pâle.
– Madame Jalin est allée en tournée et n’est pas encore revenue ; personne n’a vu Marcelle. Louise, tu es une méchante enfant ; – la petite l’a dit, Dieu te punira !
– Oh ! maman ! s’écria la jeune fille qui fondit en larmes, je ne croyais pas mal faire ! Je pensais qu’elle allait revenir, je te le jure.
À minuit, elle était encore à la même place, épiant les ombres qui passaient, aussi loin que ses yeux pouvaient percer la nuit. Louise, fatiguée de pleurer, s’était endormie sur le comptoir. De guerre lasse, l’herboriste entra enfin, laissant, par précaution, la porte entrouverte, afin que la petite pût entrer, même sans tourner le bouton. Elle passa la nuit sur une chaise, se réveillant à chaque instant... Ce fut peine perdue. Marcelle ne revint pas.
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