Perdue
Chapitre XXVI
Marcelle s’éveilla et ressentit un frisson. Dans la chambre de mademoiselle Hermine, elle avait veillé longtemps, bien longtemps après que la vieille bonne du docteur était venue lui porter un peu de nourriture, longtemps après que le docteur qui l’avait remplacée était arrivé, harassé de fatigue, ayant couru partout sans trouver de garde. Elles étaient toutes parties, il avait croisé la dernière sous la porte cochère de sa maison. Cette journée terrible et glaciale avait fait pleuvoir sur Paris autant de fluxions de poitrine, de croups et d’angines, que de flocons de neige. On lui avait promis d’envoyer une sœur de charité sans perdre un moment, mais il fallait aller à la maison mère chercher du renfort, car toutes les combattantes étaient sur le champ de bataille... C’était l’affaire de deux ou trois heures... moins peut-être...
– As-tu peur ? dit le vieux docteur en regardant Marcelle avec attention, veux-tu que je t’envoie n’importe qui ? On peut trouver n’importe qui ; mais si l’on volait quelque chose dans cette maison, c’est encore toi qui serais responsable... Tu ne comprends pas ? Ça ne fait rien. Je ne peux pas te laisser ma bonne, il faut qu’elle soit à la maison pour répondre à ceux qui viendront me demander... Je ne coucherai pas dans mon lit, cette nuit ; j’ai encore des visites à faire... Et la cuisinière de madame Bréault, elle n’est pas encore rentrée ?
Un hurlement lugubre et prolongé qui retentit au dehors répondit à cette question. Marcelle dit tristement :
– Non, elle a oublié le chien qui a hurlé toute la soirée. Il y a une heure, je lui ai jeté du pain par-dessus le mur... il mourra de faim ce pauvre animal...
– Il ne manquait plus que cela, pensa le docteur ; si ce chien ne veut pas se taire, la pauvre petite n’en aura que plus de frayeur. Dis-moi la vérité, Marcelle, reprit-il, tu n’as pas peur de rester seule, bien sûr ?
– Je ne suis pas seule, répondit-elle, puisque je suis avec mademoiselle Hermine.
Le vieux médecin ne répondit pas. Il ne pouvait pas lui dire que mademoiselle Hermine n’existerait plus avant le lever du jour. Les congestions pulmonaires ne donnent pas à leurs victimes le temps d’aller chez le notaire. Quand le soleil du matin se montrerait, Marcelle n’aurait plus rien au monde que les vêtements qu’elle portait et la boîte qu’elle avait glissée dans sa poche.
Il s’en alla triste, n’osant pas annoncer cette mort à l’orpheline et se reprochant de ne pas le faire... Cependant, si mademoiselle de Beaurenom devait vivre quelques heures de plus, mieux valait attendre l’arrivée de la sœur de charité ; au moins, l’enfant ne se désolerait pas pendant cette nuit de solitude.
Le docteur parti, Marcelle remit du bois au feu, puis retourna à la chaise longue. Mademoiselle Hermine semblait tranquille, elle ne parlait plus, et agitait seulement ses mains sur le drap avec un geste machinal, presque régulier... Marcelle n’avait jamais vu mourir ; elle se réjouit de ce changement qu’elle considérait comme heureux et posa sa tête sur le bras de son siège, pour la délasser quelques instants. Au bout d’une minute, elle dormait.
Un frisson la réveilla. Le feu s’était éteint, la bougie avait achevé de brûler dans le chandelier. La chambre était glaciale, on n’entendait aucun bruit, pas même un souffle.
Marcelle sauta sur ses pieds, aussitôt rendue au sentiment de la situation, et courut à la fenêtre pour avoir du jour. Elle écarta les rideaux et, par habitude d’enfance, ouvrit la fenêtre pour avoir de l’air. En face d’elle, dans le ciel gris et frais, l’étoile du matin brillait comme une goutte de cristal traversée par un rayon de soleil... L’enfant la salua d’un regard reconnaissant, comme un heureux présage, referma la fenêtre et se dirigea vers le lit...
La porte s’ouvrit doucement, sans bruit, et les yeux de Marcelle se tournèrent de ce côté ; elle vit la cornette blanche de la sœur annoncée par le médecin. Comme la fillette reportait son regard vers le lit où le visage soudainement amaigri de son amie se dessinait à peine dans le creux de l’oreiller, à la faible clarté de l’aube naissante, – elle sentit une main de la sœur se poser sur ses yeux et l’autre s’appuyer doucement sur son épaule pour lui faire plier les genoux.
– Priez, mon enfant, lui dit une voix grave, priez pour l’âme de votre bienfaitrice, qui est sans doute au paradis.
Marcelle obéit et s’aperçut en ce moment que depuis la veille au soir, elle savait très bien que mademoiselle Hermine devait mourir.
OceanofPDF.com