Perdue

Henry Gréville · Chapitre 4 sur 40

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Perdue

Chapitre III

 

Un sourd murmure parcourut la foule, soudain frappée comme par une commotion électrique. Lorsque la mort passe au milieu de nous, si près qu’elle nous frôle de son linceul, celui qu’elle enlève, nous fût-il indifférent, étranger même, devient un objet de respect et de pitié. Chacun songe à ceux qu’il aime, songe au néant de sa propre existence, et reporte sur la victime sa pieuse commisération. Marie était une inconnue pour tous, et tous se sentirent émus en voyant les bras inertes de la jeune morte tomber le long de son corps quand les sergents de ville l’enlevèrent pour la transporter sur une civière au poste de police.

– L’enfant ! cria une voix dans la foule.

– Emmenez l’enfant ! dit brusquement le gardien.

Il n’aurait jamais consenti à se l’avouer, mais la vue du désespoir de Marcelle, qui pleurait à sanglots parce que sa mère ne voulait pas lui répondre, le prenait à la gorge et lui faisait grossir sa voix, de peur qu’on ne s’aperçût qu’elle tremblait.

– Pauvre petite ! murmura-t-on de tous côtés quand les curieux s’écartèrent pour livrer passage au funèbre cortège. Une femme se détacha et lui prit la main pour la conduire.

– Je suis là, dit une voix douce à l’oreille de la petite fille.

Marcelle regarda qui lui parlait, et une sorte de sourire éclaira son visage quand elle vit celui de sa nouvelle amie si près du sien. Une main dans celle de Louise, l’autre dans celle de la brave femme qui s’était chargée de la guider, elle se laissa entraîner, s’efforçant avec ses petits pieds de rattraper les longues enjambées que faisaient devant elle ceux qui portaient le corps de sa mère.

Elle se trouva enfin dans une salle basse où régnait une odeur désagréable. Deux lampes fumeuses l’éclairaient mal. On entraîna Marcelle à l’écart, pendant qu’on fouillait les vêtements de la morte afin d’y trouver quelques indices. Il n’y avait rien.

La petite somme d’argent qu’elle possédait était contenue dans un porte-monnaie commun ; le linge marqué M. P., suivant l’usage de certaines provinces, qui veut que les femmes mariées, même depuis longtemps, marquent encore leurs effets à leur nom de jeune fille, – le linge était plutôt fait pour tromper les investigations que pour leur apporter du secours. Pas de papiers, – Simon les avait tous dans son portefeuille ; – pas même l’adresse de l’hôtel où elle était descendue.

Le mot funèbre « la Morgue » fut prononcé. La femme qui gardait Marcelle frissonna.

– Oh ! la pauvre femme ! dit-elle tout bas.

– Questionnez l’enfant, fit une voix.

Mais Marcelle ne savait rien, hors son nom. On obtint d’elle un vague éclaircissement, lorsqu’elle dit avoir été au chemin de fer avec sa mère conduire son père avant le dîner ; mais personne ne se douta que ce chemin de fer était celui du Havre, la petite fille, dans son ignorance, ayant donné des indications auxquelles un agent zélé crut reconnaître la gare de l’Est.

– Que va-t-on faire de l’enfant ? dit une voix pleine de pitié.

– Y a-t-il ici quelqu’un qui veuille s’en charger provisoirement ? dit le commissaire.

Malgré son habitude de pareils événements, il lui paraissait bien cruel d’envoyer au Dépôt la pauvre petite créature.

– Moi, monsieur, dit la femme qui l’avait conduite.

Mais avant qu’elle eût eu le temps de se présenter en pleine lumière, une petite forme agile avait paru devant la balustrade, et une voix d’enfant avait bravement crié :

– Moi, monsieur.

La foule, aussi prompte à rire qu’à pleurer, se remua joyeusement à cette apparition.

– Qui, toi ? fit le commissaire en se penchant pour voir d’où partait cette proposition.

– Moi, monsieur, Louise Favrot, rue Baudin ; maman est herboriste en face du square Moutholon.

Les rires redoublèrent, mêlés de quelques applaudissements.

– C’est une plaisanterie ! fit le commissaire en fronçant ses épais sourcils.

– Pardon, monsieur, ce n’est pas une plaisanterie, répliqua Louise d’un ton indigné ; maman est très bonne, elle aime beaucoup les enfants ; nous avons perdu ma petite sœur il y a six mois, et je suis sûre qu’elle serait contente de se charger de cette petite.

On ne riait plus dans l’auditoire, on s’entre-regardait d’un air attendri.

– Et vous ? dit le commissaire en s’adressant à la bonne femme qui s’était proposée.

– Moi, monsieur, je suis blanchisseuse de fin, chez moi ; je suis veuve et sans enfants, et j’offre de me charger de la petite, en attendant ; mais si la mère de Louise veut la prendre, elle sera mieux chez elle que chez moi. Je la connais. C’est une dame excellente.

– Allez la chercher, dit le commissaire à un agent.

Madame Favrot apparut bientôt, tout émue de trouver sa fille au poste de police, le dernier lieu du monde où elle l’eût soupçonnée en ce moment. Elle connaissait l’accident. Deux mots la mirent au courant de l’étrange proposition de Louise. Émue, elle se pencha sur Marcelle qui, lasse d’avoir pleuré, venait de s’endormir dans les bras de la blanchisseuse.

– Pauvre mignonne ! disait-elle, c’est vrai qu’elle ressemble à ma petite Céline... Faut-il que tu aies de l’aplomb, ajouta-t-elle en se tournant vers sa fille, pour être venue te fourrer ici et réclamer la petite perdue ! Je n’aurais jamais osé, moi ! Mais les enfants, c’est pire que tout.

– Vous décidez-vous ? fit le commissaire impatienté.

– C’est dit, monsieur, on la couchera dans le petit lit de Céline.

Après les formalités d’usage, madame Favrot se retira, emportant Marcelle endormie dans ses bras. Plus d’un, surtout plus d’une, parmi la foule qui attendait au dehors, voulut lui glisser quelque argent.

– Donnez-le au commissaire, dit-elle avec orgueil ; ça fera un magot à la petite ; mais nous autres, ce que nous faisons, nous le faisons de notre poche.

Une heure après, Marcelle dormait paisiblement dans le lit blanc de l’enfant morte, et Louise, couchée en face, se soulevait de temps en temps pour s’assurer de sa présence, tant cela lui paraissait charmant et invraisemblable.

– Ce n’est pas tout ça, soupira madame Favrot, mais qu’est-ce qu’on va lui dire demain quand elle demandera sa mère ?

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