Perdue
Chapitre XXVIII
Les entrepreneurs des pompes funèbres s’étaient retirés sans ordres précis. Le médecin des morts était venu remplir son triste office, et M. Permeny, frappé d’une idée subite, s’était échappé à sa suite, avec une rapidité que ses formes déjà replètes n’auraient guère laissé soupçonner.
L’omnibus passait, il sauta dedans et se laissa voiturer vers le centre de Paris en proie à toutes les horreurs de l’incertitude.
Marcelle, qui avait fini sa toilette, le regarda sortir, cachée derrière les rideaux, et ne put réprimer un sentiment de satisfaction en voyant cette silhouette, à peine entrevue et déjà abhorrée, disparaître derrière la grille. Elle ouvrit doucement la porte de sa chambre et écouta, l’oreille tendue. Les deux dames causaient en bas, à l’amiable. Elles avaient fini par trouver la clef du petit salon, et se livraient en ce moment à une minutieuse investigation du contenu des divers petits meubles qu’il renfermait. Un mignon bonheur du jour, en vieil acajou avec cuivres, fut mis sens dessus dessous ; elles s’assurèrent qu’il ne dissimulait pas de tiroirs à secret : ces ébénistes de l’ancien temps étaient si habiles à inventer des cachettes ! Il fut sondé, ausculté, secoué, tant et si bien que ses glaces en tintèrent, et les deux dames jugèrent prudent de ne pas pousser plus avant un examen qui nuirait sans doute à la solidité de cet élégant petit meuble.
Les papiers de toute espèce furent classés, inventoriés... mais nulle part ne se montrait le fameux testament, objet de tant de recherches...
Marcelle quitta sa chambre en prenant pour ne pas faire de bruit autant de précautions que si elle allait commettre un crime, puis elle tourna le bouton de la porte de mademoiselle de Beaurenom... Au contact de cet objet familier qu’elle avait tant de fois caressé de la main, en écoutant une dernière recommandation, en recevant un dernier sourire, son cœur se gonfla, sa source des pleurs se rouvrit, et elle sentit ses joues couvertes de larmes chaudes et bienfaisantes.
Elle entra et tourna les yeux vers le lit où la morte dormait paisiblement de son dernier sommeil. La maladie n’avait pas eu le temps de défigurer ses traits ; elle gardait l’air calme, presque souriant, de la vie journalière ; seuls, les yeux fermés et le nez pincé annonçaient la visite de la mort. La religieuse leva les yeux, et son regard attira Marcelle, qui s’appuya sur le pied du lit et joignit ses mains.
– Ô ma bonne amie, dit-elle tout bas, ô ma bienfaitrice, qui ne m’avez jamais dit une parole dure, qui ne m’avez jamais fait un reproche injuste, qui m’avez accueillie quand je n’avais plus rien ni personne... que Dieu vous rende le bien que vous m’avez fait, qu’il vous donne la première place auprès de lui... ma bonne amie, mademoiselle Hermine, soyez bénie, je vous aimais tant !
Les pleurs coulaient des joues sur les mains jointes, et l’enfant ne pensait pas à les essuyer. La religieuse, qui la regardait toujours, sentit soudain ses propres yeux s’emplir de larmes ; ses doigts continuèrent d’égrener le chapelet, ses lèvres de murmurer des prières, mais son âme s’envola avec celle de l’orpheline vers la bonne créature qui avait su se faire tant aimer, et dont la mort causait une douleur si sincère et si désintéressée.
– Mademoiselle Hermine, continua Marcelle de la même voix basse et lente, je n’ai plus personne, je suis plus orpheline que le jour où je suis venue ici... Prenez-moi avec vous pour qu’on m’enterre en même temps, pour que je reste auprès de vous dans la mort, comme j’y suis restée pendant la vie... Oh ! mademoiselle Hermine...
Elle s’était peu à peu rapprochée du chevet du lit, et soudain elle se laissa glisser à genoux, le visage caché dans le drap, comme la veille...
Au même moment, une voix masculine retentit en bas, dans le corridor, et proféra sur le ton d’un triomphe modeste, d’un enthousiasme sagement refréné :
– Je viens de chez le notaire, il n’y a pas de testament !
Marcelle se leva brusquement. Que lui importait qu’il y eût ou non de testament ? Ce qu’elle trouvait horrible, c’était la voix de cet homme qui troublait sa douloureuse extase. Elle allait fermer la porte, quand elle entendit des pas dans l’escalier. Tirant à elle le cher bouton, son ami, elle enferma sa morte adorée avec la religieuse, pour que la voix et les regards impies de ces étrangers ne pussent la profaner.
– Mademoiselle, dit M. Permeny, voulez-vous passer par ici ?
Elle obéit, il la précédait déjà dans sa chambre, sa jolie petite chambre d’enfant, aux rideaux de calicot qui avaient l’air de porcelaine ; les deux dames fermaient la marche. Marcelle se sentit prise comme dans les deux branches d’un étau.
– Mademoiselle, je viens de chez le notaire, dit M. Permeny d’un air sévère qu’il s’efforçait de rendre paternel ; il m’a dit qu’à plusieurs reprises notre parente avait témoigné le désir de tester... Vous savez ce que veut dire ce mot ?
– Oui, monsieur, cela veut dire faire et signer un testament, répondit Marcelle, qui le regardait en face avec des yeux où la méfiance commençait à se nuancer d’une sourde colère.
– Je vois que ma parente a eu soin de votre éducation, reprit M Permeny en esquissant un sourire ; eh bien ! le notaire m’a dit que mademoiselle de Beaurenom avait toujours différé l’exécution de ce projet, et que selon lui, il n’avait jamais été exécuté. Avez-vous connaissance de quelques documents qui prouvent le contraire ?
– Monsieur, je n’ai connaissance d’aucun document, répondit Marcelle.
– Mademoiselle de Beaurenom ne vous a jamais parlé, par exemple, de son intention de vous léguer quelque chose ?
– Jamais ! répondit Marcelle, dont l’honnête visage s’empourpra.
Les héritiers échangèrent un regard accompagné chez madame Grenardon d’un mouvement visible de satisfaction : mais elle n’était pas ce que l’on appelle une personne bien élevée.
– Alors, mademoiselle, dit madame Permeny, prenant la parole à son tour, dites-nous quels sont vos parents, afin qu’on vous fasse reconduire chez eux.
– Je n’ai pas de parents, répondit la jeune fille.
Son visage aimable était devenu soudain austère ; elle venait, dans cette heure pénible, plus cruelle même que la mort de sa protectrice, de quitter l’enfance et ses privilèges : elle était désormais mademoiselle Monfort ; – la petite Marcelle s’était envolée dans une autre vie, avec l’âme bienveillante d’Hermine.
– Pas de parents ? Une enfant assistée alors ? dit madame Permeny.
– Non, madame, j’ai été perdue ; ma mère est morte, mon père n’a pu être retrouvé ; il était parti pour l’Amérique ; je ne l’ai jamais revu.
Avec quelle lenteur amère Marcelle rappela ces tristes souvenirs de sa vie ! Mais elle trouvait une sorte d’ironique satisfaction à affirmer à ces gens qu’elle était seule, bien seule au monde.
– Ma cousine, en ce cas, aurait bien mieux fait, dit madame Grenardon, de vous donner l’éducation qui convenait à votre situation, au lieu de vous élever comme une princesse.
Madame Permeny fit un geste fort digne, et madame Grenardon ferma la bouche d’un air mécontent.
– Quels sont vos projets ? demanda-t-elle à la jeune fille.
– Je n’en ai pas, répondit celle-ci le plus innocemment du monde.
– Il faut pourtant en avoir, insista la vieille dame d’un ton à la fois aimable et dur.
Marcelle sentit qu’elle aimait encore mieux l’insolence crue de l’autre dame que la politesse menteuse de celle-ci. Elle baissa les yeux et garda le silence.
– Vous comprenez, mademoiselle, reprit madame Permeny, que nous ne pouvons pas continuer l’œuvre charitable qu’avait entreprise ma nièce, et nous occuper de vous ; c est à vous de désigner les personnes qui peuvent vous prendre à leur charge...
Marcelle releva la tête.
– C’est bien, madame, dit-elle, j’ai compris.
– Vous allez voir vos amis ?
– À l’instant, madame.
– C’est très bien. Vous nous ferez savoir ce que vous aurez décidé ? L’intérêt que nous vous portons...
Marcelle lança à la vieille dame un regard qui arrêta son éloquence. Cependant elle reprit :
– Vous pourrez emporter quelques-uns des objets qui vous ont été donnés par votre bienfaitrice, un peu de linge, par exemple.
– Puis-je garder la robe que j’ai ? demanda Marcelle d’un ton froid.
C’était la robe de la veille, le simple costume d’intérieur qu’elle portait pour aller au marché avec Rose, dans ces jours, hélas ! si loin, où aller au marché était une fête.
– Certainement. Quand vous vous serez assuré un asile, il sera convenable qu’on vous fasse faire une robe de deuil.
– Je n’en suis pas là, madame, répondit l’enfant du même ton glacial. Puis-je prendre aussi un chapeau et un petit paletot ?
On ne pouvait pas lui refuser cela : elle s’habilla en présence des dames. M. Permeny était descendu dans le jardin, enchanté de voir les choses s’arranger à l’amiable. Quand elle fut prête, elle passa devant les héritières avec un signe de tête pour salut, et retourna dans la chambre de mademoiselle Hermine.
Appuyée sur le pied du lit, elle regarda encore une fois le cher visage, mais les yeux de l’enfant étaient secs, la dureté de ces inconnus avait tari ses larmes. Elle contempla le cher visage longuement, tendrement, pour en emporter dans sa mémoire une image éternelle, puis elle se pencha sur les mains jointes qui tenaient un crucifix, et les baisa pieusement avec cette sorte de frayeur que le froid de la mort imprime à ceux qui ne la connaissent pas encore.
– Adieu, ma seconde mère, dit-elle à demi-voix. Puis, se tournant vers la sœur, elle ajouta :
– Vous avez été bonne pour moi, ma sœur, je vous remercie.
Elle sortit ; la porte retomba ; elle descendit en courant l’escalier, passa devant les deux femmes qui l’attendaient sur le seuil de la salle à manger, et disparut comme un sylphe derrière la grille de la rue.
– L’impertinente ! dit madame Grenardon, elle ne nous a pas seulement dit adieu.
– Que voulez-vous ! répondit la vieille dame, elle aura été affreusement gâtée !
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