Perdue
Chapitre X
En sortant de la boutique, Marcelle avait couru tout d’une haleine jusqu’au coin du square et de la rue Lafayette, puis elle s’était arrêtée, en se demandant comment elle s’y prendrait pour passer. Les voitures aux lanternes de toutes couleurs s’entrecroisaient avec une telle rapidité qu’un œil même exercé eût vainement cherché un intervalle pour se risquer à traverser.
La petite fille était brave, mais les voitures ont quelque chose de particulièrement effrayant le soir, quand il a plu. Le pavé miroite, la lumière du gaz tremblote, les chevaux qui glissent font des mouvements incertains et irréguliers ; on ne sait pas où l’on va, le mur en face paraît plus noir aux yeux éblouis. Enfin une éclaircie se fit, Marcelle prit son élan, s’éclaboussa de la tête aux pieds dans une flaque d’eau, et au moment d’atteindre le trottoir opposé, effrayée par les claquements de fouet d’un cocher de fiacre, mit le pied dans le ruisseau, ce qui la mouilla jusqu’à son petit mollet, ferme et tendu sous le gros bas de laine.
Elle courut alors tout d’un trait jusqu’au marchand de marrons.
– Fais voir ton argent, dit l’Auvergnat rendu défiant par la malice enfantine.
Marcelle montra ses quatre sous dans le creux de sa main.
L’Auvergnat tira soigneusement les marrons bien cuits sur la plaque de tôle, en remplit une petite mesure, puis prit un sac de papier, souffla dedans et y engouffra artistement le contenu de la mesure.
– Voilà, ma belle, dit-il en présentant le sac d’une main, pendant qu’il tendait l’autre pour recevoir son paiement.
Marcelle se sentit vexée. Pourquoi cet homme la soupçonnait-il de vouloir le tromper ? Elle n’avait jamais trompé personne ! On n’avait pas le droit de la soupçonner ? Elle paya néanmoins sans mot dire, et s’en alla d’un pas plus sage, méditant au fond de sa petite conscience que rien n’avait encore faussée, et trouvant que l’Auvergnat avait été injuste avec elle.
C’est un sentiment amer que celui de l’injustice, et nul peut-être ne le ressent avec plus d’intensité que l’enfant.
L’homme sait le pourquoi de bien des choses ; il a accusé lui-même parfois à faux, il s’en est repenti ; il peut excuser celui qui se trompe, et puis ces épreuves mêmes de l’enfance qui l’ont révolté jadis l’ont rompu aux chagrins de la vie. Mais l’enfant innocent, qui n’a pas l’idée du mal, se sent lésé, outragé dans son honneur, quand il est accusé soit d’une faute qu’il n’a pas commise, soit d’une mauvaise intention qu’il n’a pas eue.
Marcelle sentait une injustice dans les précautions du marchand de marrons, et son sentiment se traduisit par ceci : – C’est un méchant homme, je ne l’aime pas !
Toute préoccupée de ses pensées, elle ne songeait plus à prendre tant de précautions pour traverser la rue. Une sorte d’amertume s’était emparée d’elle et lui donnait l’espèce d’insouciance particulière à ceux qui ont du chagrin, insouciance qui arrive à son plus haut degré chez les enfants, quand ils sont malheureux. Marcelle n’était pas malheureuse, mais Louise n’avait pas été gentille avec elle ! Pourquoi lui avait-elle recommandé de ne pas manger les marrons ? Il y avait donc des enfants qui mangeaient en route les marrons qu’on les envoyait acheter ? Pareille idée n’était jamais entrée dans l’âme de la petite fille, à qui madame Favrot avait enseigné les principes de la plus rigoureuse honnêteté.
Louise lui avait dit de ne pas manger les marrons, et l’Auvergnat avait pensé qu’elle ne lui donnerait pas l’argent ! Qu’est-ce qu’elle leur avait fait à tous deux pour qu’ils eussent d’elle une si mauvaise opinion ?
Les larmes vinrent aux yeux de l’enfant. Elle arrivait au bord du trottoir, il fallait retraverser la terrible rue Lafayette. Avec ce sentiment de mépris de la vie et du danger qui naît chez l’être humain en même temps que celui de la souffrance morale, elle se lança bravement dans la mêlée.
Une voiture passa à gauche, une autre à droite ; des cris répétés : « Gare donc ! » des jurons, des bruits de ferraille qui résonnaient terriblement à ses oreilles, l’affolèrent complètement. Elle perdit la tête, courut en avant... Un omnibus arrivait au grand trot, elle vit les horribles lanternes d’un rouge sanglant s’approcher d’elle, l’haleine des chevaux l’enveloppa de vapeur, elle sentit un choc, perdit pied et roula, au milieu des cris éperdus de cent personnes qui accouraient de toutes parts.
L’omnibus fit encore un tour de roues et s’arrêta. Tout le mouvement de la rue s’arrêta de même, instantanément ; les cris cessèrent et furent remplacés par un silence de mort. Deux hommes s’étaient précipités sous la lourde machine ; ils n’osaient toucher la petite fille, qu’ils voyaient roulée en boule dans ses vêtements entre les quatre roues. Ils parvinrent à dégager un bras qu’ils tirèrent avec précaution. Elle ne cria pas.
– Es-tu blessée ? dit l’un d’eux, père de famille, dont le cœur saignait en pensant à ce qu’il allait peut-être voir.
– Non, répondit-elle d’une voix étouffée, je ne crois pas.
On la retira, et elle se trouva debout, encore chancelante, dans un état indescriptible, enduite de la tête aux pieds de boue luisante.
– Tu n’as mal nulle part ? lui demandait-on en la palpant de tous côtés.
Elle se dégagea, se secoua et reprit haleine.
– Non, seulement j’ai reçu un coup à la jambe, dit-elle, j’ai mal à marcher.
L’omnibus reprit sa route, on porta Marcelle sur le trottoir, du côté du square. Les questions pleuvaient. Elle ne disait pas grand-chose, pâle de sa frayeur et du coup reçu. Elle fit quelques pas en chancelant.
– Ce n’est rien, dit-elle, je retourne chez nous. Je vous remercie, messieurs, mesdames.
On la regardait avec stupéfaction. Si jeune, si dure au mal, si étrangement indifférente !
Un groupe de femmes la reconduisit jusqu’à la porte de l’herboristerie. Au moment d’entrer :
– J’ai perdu mes marrons, fit-elle avec effroi.
On se mit à rire, et les pièces de dix sous trouvèrent toutes seules en grand nombre le chemin de sa poche sans qu’elle en eût connaissance. Elle entra en remerciant ceux qui l’avaient escortée.
– Comme te voilà faite ! lui dit Louise en la regardant avec un dégoût non dissimulé.
– Tu es tombée ? demanda madame Favrot d’un ton moitié bourru, moitié inquiet.
– Oui, sous un omnibus.
Pendant qu’elle s’expliquait sur son accident, une commère restée à la porte dit aux autres qui regardaient curieusement à travers les vitres :
– S’il y a du bon sens à envoyer son enfant dans les rues à l’heure qu’il est ! Et pour des marrons, encore !
– C’est que ce n’est pas sa fille, répondit une voisine qui connaissait l’histoire de Marcelle. On n’enverrait pas sa fille, mais une enfant qu’on élève par charité, que voulez-vous !...
– Faut-il qu’elle soit sotte pour être allée se fourrer sous un omnibus ! disait au même instant Louise Favrot, en repoussant du pied dans un coin les vêtements boueux de la petite fille, à qui sa mère préparait une compresse d’arnica.
Marcelle eut un bleu grand comme la main, et boita pendant huit jours, après quoi il n’y parut plus. Mais elle avait à son petit cœur une blessure qui ne devait plus guérir.
OceanofPDF.com