Perdue
Chapitre VIII
Elles descendirent dans l’étroite herboristerie par un petit escalier tournant caché derrière une armoire.
Louise siégeait au comptoir, perchée sur un coussin aplati par l’usage, entre une pelote de laine à tricoter hérissée d’aiguilles d’acier et un gros chat somnolent qui faisait son ronron. L’air était imprégné de l’odeur des herbes sèches suspendues en guirlandes au plafond et au-dessus de la porte.
– Un chat ! s’écria Marcelle en s’échappant des bras de sa protectrice pour courir au paisible animal.
Elle eut bientôt plongé sa petite main dans l’épaisse fourrure. À ce contact imprévu, Minet coucha les oreilles ; mais les doigts mignons n’avaient pour lui que des caresses ; il ferma voluptueusement ses yeux jaunes, où la pupille n’était plus qu’une fente imperceptible, rentra ses pattes en manchon et continua l’hymne de contentement qu’il se chantait à lui-même.
Louise sauta au cou de sa petite protégée, qui lui rendit ses caresses d’un air distrait ; ce qui l’entourait lui paraissait si extraordinaire qu’elle n’en pouvait revenir. De ses mains délicates, elle tira doucement sur les boutons des grands tiroirs où l’on met les simples, « pour voir », puis s’arrêta en contemplation anxieuse devant les bocaux de camphre et d’alun ; les grands pots de pommade avec leurs couvercles de verre cerclés de cuivre lui causèrent aussi quelque étonnement, et enfin elle frappa joyeusement des mains devant un biberon avec son tube de caoutchouc, qui lui rappelait le temps encore rapproché où cet objet était le compagnon de ses promenades dans sa petite voiture.
– Allons, Louise, va-t’en à l’école, tu reviendras pour déjeuner, dit madame Favrot, presque jalouse de l’attention que sa fille accordait à Marcelle.
La petite fille obéit ; elle embrassa d’abord sa mère, puis l’enfant perdue, jeta un bonjour à la blanchisseuse et s’en alla vers l’école d’un pas alerte.
– Bravo petite ! dit madame Jalin en la suivant de l’œil.
La mère sourit orgueilleusement, et sans autre réponse, s’en alla chez le commissaire.
On était déjà parvenu à retrouver le lien entre la femme disparue de l’hôtel garni et la morte du square Montholon ; la dépêche du Havre indiquait un autre lien entre elle et un inconnu nommé Monfort, que tout désignait comme son mari. Mais là s’arrêtaient les investigations. Dans la journée du lendemain, on apprit qu’un certain Monfort s’était embarqué la veille pour l’Amérique, à bord du Canada. C’était tout ce que devaient savoir les protectrices de Marcelle.
À quel degré ce Monfort était-il parent de la dame descendue à l’hôtel, et qu’il ne désignait pas autrement ? Pourquoi n’avait-il pas donné suite à sa recherche ? Le seul fait qu’il était parti semblait indiquer qu’après tout, il se souciait peu de la dame et de la petite fille. Des gens plus intelligents, plus accoutumés au maniement de l’argent, auraient chargé un courtier de prendre des renseignements. Le câble transatlantique n’existant pas alors, on aurait écrit à New-York, poste restante, à tout hasard. Ce n’était pas l’affaire du commissaire de police, qui refusa de s’en charger, tout en conseillant à madame Favrot de le faire. Mais les recherches de ce genre coûtent cher ; si le nommé Monfort allait déclarer ne pas se soucier de l’enfant et refuser de payer les frais que de bonnes âmes auraient avancés pour l’informer ? Neuf fois sur dix, c’est par une économie de ce genre que les questions les plus essentielles se trouvent compromises.
Quelques jours après, Marie Monfort, n’ayant été reconnue par personne, fut enterrée sans bruit. Madame Favrot et la blanchisseuse suivirent son cercueil, sous la chaleur accablante d’une matinée d’août. En rentrant à la maison, elles embrassèrent la petite orpheline avec un redoublement de tendresse, et Marie Monfort fut rayée de la surface de la terre. La croix du pauvre, mise sur sa tombe à la fosse commune, sauf une date, ne portait d’autre désignation que les initiales qui marquaient son linge, M. P. Elle aussi était bien perdue, et pour jamais.
Une copie de l’acte de décès de la femme inconnue et du procès-verbal de l’incident fut remise à l’herboriste, qui s’engagea à prendre soin de l’enfant. Elle cousit ces deux papiers dans un petit sac, avec une mèche de cheveux de la morte coupée par sa fille ; elle y ajouta quelques notes d’une orthographe douteuse, sur les détails qui l’avaient frappée, tels que le signalement exact de la morte, celui de la petite fille : la description minutieuse de ses vêtements, la marque M. M. qui caractérisait le linge de l’enfant ; après quoi, ayant fait tout ce qu’elle croyait possible, elle mit le sac dans le coin de son armoire avec l’étiquette : Marcelle, et la date du jour où la petite s’était trouvée jetée dans ses bras par la volonté de Louise.
Six mois après, Marcelle, qui devenait de jour en jour plus aimable et plus communicative, mit le doigt sur un bocal de drogues, qui portait les deux MM de son nom.
– Marcelle Monfort, dit-elle, c’est mon nom.
– Tu en es sûre ? demanda vivement madame Favrot.
– Mais oui ; MM. c’est aussi maman : Marie Monfort. Quand reviendra-t-elle, maman ?
– L’année prochaine, répondit l’herboriste, qui avait fini par lui faire prendre patience avec cette promesse éloignée. Ton père s’appelait Monfort ?
La petite fille resta perplexe.
– Je ne sais pas, dit-elle, Maman l’appelait Simon.
Ces souvenirs étaient remontés tout à coup à sa mémoire. Elle les évoqua plus d’une fois, et, à mesure qu’elle apprenait à réfléchir aussi bien qu’à se souvenir, elle raconta diverses circonstances qui avaient laissé des traces dans son esprit enfantin ; madame Favrot les recueillit pieusement et les joignit à mesure au petit sac qui constituait tout l’état civil de la pauvre petite perdue.
– C’est bien peu de chose, dit-elle à madame Jalin, mais qui sait ? peut-être un jour cela l’aidera-t-il à retrouver son père.
OceanofPDF.com