Perdue
Chapitre I
– Tu tiens donc beaucoup à me laisser partir seul ? demanda le père en regardant sa femme d’un air mécontent.
La petite fille qu’il tenait appuyée contre son genou leva les yeux vers lui et lui sourit avec confiance ; il posa les mains sur les cheveux châtains, frisottants et soyeux, et reporta son regard sur la jeune femme triste qui empilait ses effets dans une petite malle, avec des gestes lents et lassés.
– Marie, réponds donc, tu tiens absolument à rester à Paris et à ne me rejoindre que demain ? Tu veux faire seule, avec la petite, le voyage du Havre ?
La jeune femme se releva péniblement sur un genou et tourna vers son mari un regard terne et découragé.
– Je n’en puis plus, Simon, dit-elle d’une voix oppressée. Depuis trente heures que nous avons quitté notre pauvre vieille maison, je n’ai pas eu le temps de m’asseoir ; passer encore une nuit en chemin de fer m’effraie. Laisse-moi me reposer ici, nous partirons demain ensemble.
– Est-ce que cela se peut ? s’écria l’homme en se levant et en parcourant à grands pas l’étroite chambre d’hôtel garni où ils se trouvaient. On ne part pas comme cela pour l’Amérique sans avoir retenu sa place, sans avoir vu le bateau.
– Nos places sont retenues, fit doucement Marie en fermant la malle.
– Soit, mais savons-nous comment elles le sont ? Et puis, j’ai cent choses à acheter au Havre, que je ne trouverais pas ici en courant tout le jour ; là je les aurai sous la main... ils ont l’habitude d’équiper ceux qui s’exilent.
Il s’interrompit et s’arrêta. La tête de la petite fille s’était placée sous sa main. Elle ne parlait pas quand ses parents discutaient ensemble, elle savait qu’il fallait laisser passer l’orage ; mais de temps en temps elle donnait une caresse muette à celui qui semblait le plus fâché. Pour le moment c’était son père.
Il se pencha vers elle et l’embrassa machinalement.
– Dis-moi la vérité, Marie, reprit-il avec véhémence, tu es lasse de moi, lasse de la vie que nous menons, lasse de tout...
– Lasse en vérité, répondit-elle, mais pas de toi, Simon. Nous nous aimions bien quand nous nous sommes mariés, je t’aime bien encore, malgré...
Il l’interrompit avec un geste de colère.
– Malgré mes fautes, malgré mes folies, malgré mon incurie qui a gaspillé l’argent de ta dot, mes économies, l’héritage de ton père, tout enfin ! Je la connais, ta résignation ; je les connais aussi, tes reproches.
Marie détourna la tête d’un air fatigué. Il arrêta brusquement le torrent de paroles amères qu’il allait suivre, et continua d’un ton plus doux :
– J’ai eu du malheur ; j’ai eu trop de confiance dans les fripons, je me suis laissé gruger par des misérables, j’en conviens... Mais, Marie, puisque nous avons tout vendu, puisque nous partons pour l’Amérique, où les gens intelligents font fortune, sois moins triste, n’aie pas l’air d’un reproche en chair et en os... j’ai besoin de courage, moi aussi, je te le jure ! Et il m’en faut pour deux, puisque tu n’en as pas...
Il s’était laissé tomber sur une chaise ; elle s’approcha de lui et lui mit sur l’épaule ses deux mains jointes.
– Je t’aime, mon pauvre Simon, dit-elle ; je sais que tu es honnête et courageux ; mais quand on a vendu nos meubles à la criée, là-bas, vois-tu, il m’a semblé que quelque chose se brisait là...
Elle appuya la main sur son cœur souffrant. Il la regarda avec plus d’attention.
– Je suis lasse à mourir, continua-t-elle, réprimant à grand-peine un flot de larmes qui lui montait aux yeux. Par instants il me semble que mon cœur s’arrête, que j’étouffe... Un peu de repos, par pitié... une seule nuit dans un lit, et demain matin nous irons te rejoindre par le premier train... Je t’en supplie !
Simon hésita.
– Il m’en coûte de te laisser ici, dans ce grand Paris, où nous ne connaissons personne, seule avec la petite.
– Que peut-il m’arriver ? demanda-t-elle.
Il se tut, ne trouvant pas de réponse.
– Ah ! reprit-il ensuite, si je n’avais pas besoin de voir demain matin cet homme qui m’a promis un emploi, je resterais avec vous deux ici... mais on ne le voit qu’avant onze heures... Après-demain à onze heures nous serons loin... ce bateau part à trois heures du matin.
Il hésita encore, puis fit un geste brusque :
– Allons, c’est dit, fit-il, je m’en vais. As-tu de l’argent ?
– J’ai cinquante francs, répondit Marie.
– C’est assez. Nous n’avons pas fait de dépense ici. Nous vivons de peu, nous autres !
Il corda sa petite malle et la jeta sur son épaule d’un mouvement à la fois triste et irrité.
– Venez-vous à la gare ? dit-il, en se dirigeant vers la porte.
La femme le suivit, prenant la petite fille par la main. Ils marchaient lentement et avec difficulté à travers la foule affairée et bruyante, qui remplissait les rues à cette heure où l’on sort de partout.
Six heures sonnaient à la gare Saint-Lazare lorsqu’ils atteignirent le haut du perron.
– Vivement, dit Simon, ou je manquerai le train. Gardez-moi ma malle, je cours au guichet.
La jeune femme et la petite fille restèrent debout près du pauvre petit colis ; les yeux effarés, le cœur serré, elles contemplaient ce tohu-bohu des heures de départ ; le bruit les assourdissait, les gens les coudoyaient ; elles avaient peur et ne savaient que faire, quand Simon revint.
– Attendez-moi là, dit-il.
Il disparut en courant, sa malle sur l’épaule, et revint de même.
– Il était temps, dit-il essoufflé, j’ai failli rester. Adieu ! à demain ! Je vous attendrai à la gare à deux heures.
Marie l’embrassa avec une tendresse qui le surprit ; depuis longtemps, il n’avait vu tant d’affection dans les yeux de sa pauvre femme lassée.
– J’aurais dû partir, dit-elle précipitamment ; est-il temps encore ?
– Parbleu non ! s’écria Simon. Et nos effets. qui sont à l’hôtel ? Tu aurais bien pu te décider plus tôt.
Il enleva la petite fille et l’embrassa passionnément. Une autre étreinte à sa femme, et il s’élança en courant dans l’escalier de bois qui conduit aux salles d’attente.
Moins d’une minute après, un sifflet aigu se fit entendre. Marie serra dans la sienne la petite main de sa fille et se retira à regret.
– J’avais espéré qu’il manquerait le train, dit-elle à demi-voix.
– Maman, dit la fillette, j’ai faim.
La jeune femme entra dans une humble boutique de marchand de vin et se fit servir un frugal repas. Bientôt la lourde atmosphère de l’arrière-boutique lui fit mal ; elle sortit et se remit en marche par les rues, pendant que la fillette grignotait une dernière petite croûte de pain, reste de son dîner.
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