Perdue

Henry Gréville · Chapitre 7 sur 40

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Perdue

Chapitre VI

 

Quand Marcelle se réveilla dans le lit inconnu où elle avait reçu l’hospitalité, elle regarda au plafond et éclata de rire, ce rire adorable de l’enfance, qui, au lieu comme nous de critiquer amèrement ce qu’elle ne connaît pas, se contente de le trouver très drôle et d’en rire à gorge déployée.

Madame Favrot, qui allait et venait par la chambre, se retourna à ce bruit inattendu, et suivant la direction du regard de l’enfant, s’aperçut que l’objet de cette joie était un lézard empaillé suspendu au plafond par crainte des souris. Cette « pièce curieuse », fonds de boutique du vieux bonhomme qui l’avait précédée, avait gêné partout l’honnête commerçante ; transportée d’un endroit à l’autre, elle s’endommageait, les écailles tombaient, et les petites filles, qui avaient pris « la bébête » en affection, lui ayant un jour, – il y avait longtemps, – rempli la bouche de panade, sous prétexte qu’il devait avoir faim, l’animal avait été suspendu par deux ficelles au plafond de l’entresol bas, où, en montant sur une chaise, Louise pouvait maintenant le toucher de la main ; l’autre enfant, hélas ! dormait au cimetière Montmartre.

Marcelle, couchée sur le dos, riait au lézard dont les pattes écartées, comme pour nager, avaient un air comique ; le visage de l’herboriste, en se penchant sur elle, changea sa joie en frayeur.

– Maman ! s’écria-t-elle en reculant dans les oreillers, jusqu’à se meurtrir contre le bois du petit lit.

Ceux qui ne l’ont jamais entendue, cette plainte de l’enfant perdu, qui ne sait qu’un nom, qui n’a qu’une pensée et qui jette sans cesse vers le ciel impitoyable le nom qui incarne sa pensée, ceux-là ne connaissent pas toute l’étendue de la pitié. Rien de plus déchirant, rien de plus indigné, que cet appel de l’être innocent, privé soudain de ce qui, pour lui, résume la vie.

La bonne femme sentit ses entrailles s’émouvoir à ce cri.

– Ah ! se dit-elle, j’aime mieux savoir la mienne couchée sous les arbres là-haut, que de penser qu’elle pourrait être, comme celle-là, perdue, plus qu’orpheline, sans autre refuge que la charité d’un passant.

– Ta maman va revenir, ma petite, dit-elle doucement. Elle a dit que tu te laisses habiller bien gentiment, et elle viendra te chercher.

– Papa aussi ? fit Marcelle d’un air de soupçon.

– Papa aussi, naturellement. Comment est-il, ton papa ?

– Vous ne le connaissez pas ? demanda la petite fille d’un air étonné.

– Mais non, puisqu’il est parti hier !

Marcelle resta pensive. Elle ne comprenait pas, elle s’efforçait de comprendre, et l’effort se trahissait sur son visage par une contraction des sourcils.

– Où demeurais-tu ? demanda madame Favrot en procédant à la toilette de l’enfant.

– Là-bas, loin ! fit-elle avec un geste mignon de sa menotte, qu’elle tourna en l’air deux fois pour indiquer l’éloignement ; il y a le chemin de fer toute la journée, et puis c’est là.

Désespérant d’obtenir des éclaircissements de cette innocente, madame Favrot se résigna à attendre et se contenta de la faire jaser, ce qui n’était pas difficile.

Joli gazouillis d’enfant, plein d’allusions à des souvenirs récents, de questions ingénues, entrecoupé de rires éclatants, de taquineries sans malice, et scandé à chaque minute par cette question :

– Et maman ? Elle va venir tout à l’heure, dis ?

Elle tutoyait madame Favrot comme elle avait tutoyé sa mère, ignorant les conventions sociales, ses devoirs envers sa bienfaitrice, – tout enfin ! Ignorance qui la rendait si touchante pour ceux qui la savaient seule au monde.

Comme la toilette de Marcelle s’achevait, la blanchisseuse passa sa tête par la porte entrebâillée.

– Où est-elle, la mignonne ? Eh ! mon Dieu ! Et Louise, où l’avez-vous cachée ?

– Elle garde la boutique, madame Jalin. Il faut que le commerce marche quand même.

– A-t-elle beaucoup pleuré ? dit l’excellente femme en baissant la voix et en s’approchant davantage.

– Depuis hier soir pas une larme. Elle la demande à tout moment, vous voyez, mais elle est tranquille.

– Pauvre ange ! soupira madame Jalin, ça n’a jamais connu la peine. C’est un enfant choyé, ça, pour sûr !

– Je crois bien ! Il n’y a qu’à voir le linge ! C’est fin, propre, bien raccommodé, et les petits cheveux soyeux et bouclés... elle était fille unique, allez, cette petite.

– Avais-tu des sœurs ? demanda la blanchisseuse en chatouillant dans le cou la petite qui pencha la tête sur son épaule potelée en éclatant de rire.

– Des sœurs ? Non. Mais j’avais un petit chat, tout petit, blanc.

– Et ton papa, il t’aimait bien ?

– Papa ! Oh ! oui, j’aime papa bien fort. Et maman, elle va revenir, dites ?

Les deux femmes échangèrent un triste regard.

– Il faudrait aller voir chez le commissaire, dit l’herboriste quand elle eut fini la toilette de Marcelle. Voulez-vous garder la petite et la boutique ? Il est temps que Louise aille à l’école.

– Je veux bien ; allez, répondit la brave femme.

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