Perdue

Henry Gréville · Chapitre 14 sur 40

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Perdue

Chapitre XIII

 

– Pouvez-vous me prêter Marcelle pour porter un panier ? dit madame Jalin à l’herboriste, le surlendemain après déjeuner, moment de chômage pour la petite boutique.

– Votre panier ? voilà une idée ! Vous avez besoin de quelqu’un pour porter votre panier, à présent ?

– Pas tous les jours, mais j’ai de la fine lingerie à reporter chez une vieille demoiselle très riche ; j’ai peur de chiffonner ses affaires, et comme elle est très maniaque...

– Est-ce loin ?

– À Passy, mais nous prendrons l’omnibus. Après tout, je ne vois pas pourquoi vous me refuseriez la petite ! Vous ne la sortez jamais ; elle ne se promène pas, elle ne connaît rien de Paris ; vous l’enverriez faire une commission un peu loin, elle se perdrait !

– Emmenez-la, dit madame Favrot à contrecœur.

– Je vous remercie bien, répondit la blanchisseuse avec une nuance d’ironie. Où est-elle ?

– Elle lave la vaisselle dans la cuisine. Vous pouvez lui dire qu’elle s’habille quand elle aura fini.

Affublée d’un grand tablier de cuisine attaché sous les aisselles, la petite fille frottait énergiquement une casserole. Pour accomplir cette besogne, elle avait dû monter sur un escabeau en bois qui mettait ses mains au niveau de la pierre d’évier. Une petite lampe fumeuse éclairait la cuisine toujours obscure, même à midi.

– Je viens te chercher, dit madame Jalin, prise de pitié pour la pauvrette. Finis tes affaires et va t’habiller.

– J’ai fini, madame Jalin, répondit Marcelle en levant son visage rosé par l’effort, qui sembla émerger du fond de la casserole. Un petit coup à mon fourneau, et je suis prête.

Elle parlait déjà comme une bonne ; la blanchisseuse eut grande envie d’aller chercher querelle à madame Favrot sous n’importe quel prétexte, mais elle se contint, pensant que l’enfant y perdrait trop. Elle se contenta de l’aider à ranger çà et là, lui prit des mains la casserole et la suspendit à un clou si haut que la petite fille était obligée de monter sur une chaise pour l’atteindre.

Le fourneau essuyé, la vaisselle remise en place et la pierre d’évier bien brossée, madame Jalin allait sortir, croyant tout terminé, quand Marcelle tira d’un trou noir une éponge dans une terrine, et se mit à laver le carreau de la cuisine.

– Tu feras cela demain, dit la blanchisseuse impatientée.

– Oh ! non, répondit Marcelle, madame Favrot veut que je lave la cuisine tous les jours, après déjeuner. Je serais grondée.

Madame Jalin étouffa un soupir, et ne dit rien, mais elle enleva l’éponge des mains de la petite fille et, en un tour de main, accomplit la répugnante besogne.

– Va t’habiller, dit-elle en sortant de la cuisine, et viens me trouver. – Vous me l’enverrez, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en s’adressant à l’herboriste, qui lui répondit par un signe de tête.

– C’est égal, grommela la blanchisseuse en retournant chez elle, si quelqu’un m’avait jamais dit que je laverais de bonne volonté la cuisine de l’herboriste, je l’aurais joliment rabroué, et voilà que c’est vrai pourtant !

Dix minutes après, Marcelle et madame Jalin, munies chacune d’un petit panier, trottinaient gaiement vers la place de la Bourse. L’air était vif mais clair, le soleil se montrait de temps en temps, tout le monde avait l’air pressé.

– C’est drôle, dit Marcelle, je n’ai jamais vu les rues si jolies, excepté depuis le premier jour que nous sommes arrivées à Paris.

– Tu t’en souviens ?

– Un peu, pas beaucoup. Oh ! madame, qu’est-ce que c’est que ça ?

C’était la Bourse. Marcelle connut de bien d’autres étonnements lorsque l’omnibus passa sur les boulevards et devant les monuments qui font de cette belle partie de Paris, comprise entre la Madeleine et Passy, l’une des merveilles du monde.

– Te reconnaîtrais-tu bien, si tu étais forcée de venir par ici toute seule ? demanda madame Jalin.

– Je crois que oui, répondit-elle. Ce n’est pas difficile : les boulevards tout droit, et puis cette belle rue, et puis... je ne sais plus !...

– Tu apprendras... dit madame Jalin en souriant. Tâche d’apprendre, car vois-tu, se reconnaître dans Paris est une des choses les plus utiles, quand on est exposée à sortir seule.

Marcelle n’était jamais sortie autrement. Le commerce d’herboristerie ne laisse pas de loisirs, et madame Favrot une fois ou deux seulement, il y avait longtemps ! avait emmené les petites filles au Jardin des Plantes... C’était le temps où Marcelle portait encore les robes de la petite morte ; depuis qu’elle les avait usées, elle n’avait plus de toilette convenable pour sortir le dimanche avec Louise et sa mère, et par conséquent elle gardait l’herboristerie pendant que « ces dames » faisaient leur promenade hebdomadaire.

Mademoiselle de Beaurenom attendait la blanchisseuse avec une impatience fébrile. En entrant la vieille Rose dit à Marcelle :

– Vous faites joliment bien d’arriver : depuis hier, mademoiselle me mène une vie impossible. Je suis venue plus de dix fois voir si l’on avait sonné ; elle se figurait toujours que c’était vous !

Marcelle entra dans le petit salon poussée par madame Jalin qui avait une main sur son épaule. Les yeux grands ouverts, elle examinait tout autour d’elle, ne voyant pas la vieille demoiselle dont la silhouette se détachait en noir sur la fenêtre claire. La voix de mademoiselle Hermine la fit tressaillir :

– Bonjour, ma mignonne ! Eh ! qu’elle est gentille ! Quel âge as-tu ? Comment t’appelles-tu ?

– Sept ans, madame, répondit l’enfant ; je m’appelle Marcelle Monfort.

– Elle est intelligente ! fit mademoiselle Hermine avec un clin d’yeux à l’adresse de madame Jalin. Et qu’est-ce que tu fais ? continua-t-elle.

– Je fais la cuisine et le ménage chez madame Favrot qui m’a prise quand j’étais perdue.

– Elle est bonne, madame Favrot ?

– Oh ! oui, madame, très bonne ! répondit la petite fille. Deux larmes montèrent à ses yeux bruns.

Certainement madame Favrot était bonne, puisqu’elle l’avait recueillie.

– Tu es heureuse avec elle ? insista Mlle Hermine.

Marcelle ne répondit pas. Ses yeux errèrent çà et là sur les tableaux qui ornaient le mur et revinrent vers le métier à tapisserie.

– Tu n’es pas heureuse ? répéta la bonne vieille fille.

– On m’a dit que maman est morte, dit l’enfant à voix basse, le cœur gros de sanglots, mais papa n’est pas mort, – je voudrais bien voir papa !

Elle porta à ses yeux sa menotte rouge et crevassée par les rudes travaux de la cuisine, étouffa un soupir, essuya ses larmes, et resta tranquille devant mademoiselle Hermine. Les deux femmes échangèrent un regard ému.

– Tu te souviens de ton père ? demanda mademoiselle de Beaurenom.

– Oh ! oui.

– Le reconnaîtrais-tu ?

Marcelle hésita.

– Je ne crois pas, dit-elle d’un ton découragé.

Mademoiselle Hermine prit un ton pathétique. L’excellente créature ne pouvait rien faire sans un peu de mise en scène.

– Quel dédale ! fit-elle avec désespoir ; on s’y perd ! Et cependant la lumière brille peut-être au fond de cette obscurité ! Si l’on pouvait les mettre face à face, avertis par la voix du sang, le père et la fille voleraient dans les bras l’un de l’autre !

– Ce n’est pas si sûr, pensa madame Jalin ; mais elle n’était qu’une blanchisseuse et n’avait point d’avis à émettre en pareil cas.

– Va jouer dans le jardin, ma petite ; on te donnera une tartine de confitures, dit mademoiselle Hermine, revenant à la prose de la vie.

Rose fut sonnée, et emmena Marcelle. Madame Jalin et la vieille demoiselle s’entre-regardèrent avec un sourire attendri.

– N’est-ce pas qu’elle est gentille ? dit la blanchisseuse enhardie.

– Adorable. Elle n’a pas de vices ? reprit soudain mademoiselle Hermine, qui se redressa avec la gravité d’un juge d’instruction.

– Des vices ? Eh ! grand Dieu ! lesquels ?

– Elle n’est pas gourmande, ni menteuse, ni voleuse ?

– Je puis vous en donner mon serment ! fit madame Jalin un peu froissée. Est-ce que je me serais permis de vous en parler sans cela ? Elle n’a qu’un défaut ; et pour moi, ce n’en est pas un. Elle a le cœur trop sensible. Quand on lui fait des reproches, elle ne répond pas, la pauvre enfant ! Elle s’en va dans un coin et elle pleure, elle pleure tant qu’on dirait que l’âme va lui sortir du corps.

– C’est un signe de noble fierté, reprit mademoiselle Hermine enthousiasmée. Et, dites-moi, il n’y aurait pas moyen de l’avoir ?

– L’avoir ? répéta madame Jalin d’un air naïf.

– Oui : la prendre avec moi, ici, insista la vieille demoiselle avec impatience.

– Pourquoi faire ?

À cette question insidieuse, dans son apparente simplicité, mademoiselle Hermine baissa la tête et réfléchit.

Madame Jalin continua avec une extrême douceur :

– Parce que, voyez-vous, cette petite n’a aucune fortune ; elle sera obligée de gagner sa vie soit comme bonne, soit comme ouvrière, et si on l’accoutumait à une existence plus agréable avec moins d’ouvrage, plus de plaisirs, une existence de demoiselle enfin, quand le moment sera venu de se suffire, elle pourrait se trouver bien embarrassée, et il pourrait alors lui arriver de grands malheurs... Dans ce cas-là, il vaudrait encore mieux pour elle rester bonne chez madame Favrot, quand bien même elle devrait avoir du chagrin...

– Et si son père revient un jour ? s’écria mademoiselle Hermine en levant au ciel ses mains potelées chargées de bagues anciennes ; si c’est un homme bien élevé, s’il a fait une fortune en Amérique, sera-t-il heureux de trouver une fille sans éducation, une espèce de maritorne grossière ?

– C’est bien loin, tout cela, fit madame Jalin en hochant la tête, et ce qui est près, c’est la fillette elle-même, avec la nécessité de gagner son pain quotidien.

– Alors, vous voulez la laisser éternellement à son herboriste, qui, m’avez-vous dit, ne l’envoie même pas à l’école ? Il ne fallait pas me la montrer, alors ! Maintenant que j’ai envie de l’avoir, vous allez me contrarier !

Les yeux de mademoiselle Hermine lançaient des flammes. Madame Jalin sourit en elle-même.

– Mais, mademoiselle, je serais bien heureuse de la voir chez vous, mais il faudrait être sûre qu’après vous, car enfin personne n’est éternel, elle ne retombera pas dans la plus noire misère, et ce serait autrement dangereux à quatorze ans qu’à sept !

– Je ne puis pourtant pas m’engager à la doter, répondit mademoiselle Hermine d’un ton affligé, sans savoir ce qu’elle sera plus tard...

– Non, sans doute, mais vous pourriez lui faire apprendre un état... le mien par exemple, je l’instruirais bien volontiers gratis, je vous l’assure, – et au moins, elle ne se trouverait pas sur le pavé un jour...

– C’est admirable ! s’écria mademoiselle Hermine, vous lui apprendrez votre état, et moi je la ferai préparer aux examens de l’Hôtel de ville ; de la sorte, s’il arrivait quelque malheur que je ne puis prévoir, car, avec la grâce de Dieu, j’espère vivre longtemps, elle aurait deux cordes à son arc. C’est parfait. Voyons, maintenant, quand me l’amènerez-vous ?

Madame Jalin resta perplexe. Elle n’avait pas prévu un dénouement si prompt.

– Je ne puis rien vous dire, fit-elle avec hésitation. Si j’en faisais la proposition à madame Favrot, elle pousserait les hauts cris, et la petite serait victime de votre envie de bien faire. Il faudra attendre un jour que madame Favrot soit bien en colère contre elle, – ça ne tardera pas, allez ! Louise rentre la semaine prochaine, et je ne lui donne pas huit jours pour mettre Marcelle à la porte. Elle est horriblement jalouse de la petite.

– Quelle horreur ! fit mademoiselle Hermine en croisant les mains.

– Eh ! mon Dieu, c’est assez explicable... Elle est égoïste, ça l’ennuie d’en voir une autre dans la maison. Ce que Marcelle mange est autant de perdu pour elle... Donnez-moi quinze jours, et je crois que je vous amènerai la petite sans tambour ni trompette.

– Dépêchez-vous, dit mademoiselle Hermine avec impatience.

Marcelle fut rappelée. Elle entra avec sa grâce modeste, sans fausse honte, sans timidité exagérée.

– Vois-tu mademoiselle ? lui dit madame Jalin, elle veut faire ton bonheur. C’est désormais ta protectrice et ton amie. Tu ne diras pas cela à madame Favrot ; comme elle t’a prise quand tu n’avais plus personne, cela lui ferait peut-être de la peine ; mais si on te fait du chagrin, tu reviendras ici.

– Vous me ferez retrouver papa ? dit Marcelle en regardant sa protectrice.

– Pauvre ange ! s’écria mademoiselle Hermine. Je tâcherai. Viens m’embrasser et sois sage.

– Oui, mademoiselle, fit Marcelle d’un air entendu.

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