Perdue

Henry Gréville · Chapitre 17 sur 40

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Perdue

Chapitre XVI

 

Dans l’après-midi de ce jour, où mademoiselle Hermine s’initiait de la façon la plus inattendue aux devoirs et aux soucis de la maternité, madame Jalin, prévenue par une dépêche, arriva toute bouleversée. La chose lui paraissait tellement invraisemblable qu’elle avait d’abord refusé d’y croire. Madame et mademoiselle Favrot se souvinrent longtemps de ce que leur dit la brave femme, dans le premier moment de son indignation. Pour être des vérités flagrantes, ces paroles n’en étaient que plus dures.

– Enfin, leur dit-elle en terminant, on n’est jamais forcé de recueillir les enfants des autres ; mais si on le fait, on s’oblige à leur donner une bonne éducation et du bonheur tout comme s’ils étaient vos propres enfants. Sinon, autant ne pas s’en mêler. L’État est là pour leur faire une position qui, au bout du compte, ne sera jamais pire que celle que, à vous deux, vous aviez faite à Marcelle.

Elle sortit là-dessus, laissant Louise dans un déluge de larmes, et sa mère extrêmement déconfite.

Marcelle, toujours couchée dans le grand lit de mademoiselle Hermine, délirait tranquillement, sans éclats de voix, sans gestes excessifs ; appuyée sur les oreillers, les yeux très brillants, les joues d’un rouge vif, elle racontait à des êtres imaginaires tous les tourments de sa petite vie. La scène de l’omnibus, dont elle n’avait pas paru recevoir jadis une impression très forte, revenait sans cesse dans les discours qu’elle débitait d’une voix nette, mais douce et mélodieuse, parfois mouillée de larmes. Elle suppliait le bedeau de la laisser dans l’église où l’on était si bien ! L’orage et la nuit, avec la lourde pluie qui tombait sur sa tête nue comme une grêle de petits cailloux, lui causaient aussi de vives alarmes. Mais au nombre de ses soucis, elle semblait avoir oublié madame Favrot et la redoutable Louise.

– Me reconnais-tu ? dit madame Jalin, en s’approchant du lit, les yeux débordants de larmes.

Marcelle la regarda, sembla se recueillir pour apprécier le timbre de sa voix, puis continua de parler comme si la blanchisseuse n’eût pas été là.

– Quand je pense, dit celle-ci en s’essuyant les yeux, que c’est arrivé parce que je vous l’avais amenée ; vraiment, mademoiselle Hermine, je me demande si j’ai bien fait !

– Oui, répondit fermement celle-ci. Quoi qu’il arrive, même si... mais c’est impossible, il ne faut pas y penser ! Quoi qu’il arrive, cette enfant aura été bien soignée, bien aimée... et pour moi, je me sens le cœur tout réchauffé de l’avoir et de m’occuper d’elle. Il me semble revoir ma jeunesse, je ne sais pourquoi...

La vieille demoiselle soupira. Elle avait jadis rêvé d’être épouse et mère comme toutes les femmes.

Quelle est celle, dans le fond de son âme, qui n’a jamais, fût-ce aux premiers jours de son extrême jeunesse, rêvé du voile blanc des mariées et de la layette du bébé ?

– Mademoiselle va se tuer, si cela continue, grommela Rose, qui venait voir la petite malade. Je ne veux pas que mademoiselle se rende malade...

– Et si je le veux, moi ? riposta brusquement mademoiselle Hermine.

– Avec tout le respect que je dois à mademoiselle, je lui ferai observer que cela n’est pas son affaire.

– Comment, pas mon affaire ? Rose, tu perds la tête !

– Non, mademoiselle. Si mademoiselle est malade, comme c’est moi qui la soignerai, que j’ai bien assez à faire de soigner la petite, sans avoir encore mademoiselle sur les bras...

Rose parlait d’un air hérissé, mais respectueux ; mademoiselle Hermine ne put s’empêcher de rire.

– Vieille folle, lui dit-elle affectueusement, depuis trente-cinq ans que tu me sers, tu n’es pas encore accoutumée à mes lubies ? Eh bien ! voyons, explique-toi, que veux-tu ?

– Je veux qu’on couche cette petite dans la chambre d’ami, où je la veillerai, et mademoiselle reprendra son lit, que c’est grand dommage de mouiller avec de la glace... Les docteurs ont des inventions, aussi, qui sont faites exprès pour ennuyer le monde !

– Pas de chambre d’ami, fit mademoiselle Hermine avec autorité. Un petit lit de fer à la place de ma commode, si tu veux...

– La commode ! Et où mademoiselle mettra-t-elle ses affaires ? depuis trente-cinq ans que mademoiselle met ses cols et ses mouchoirs de poche dans les mêmes tiroirs...

– Rose ! tu m’ennuies ! proféra mademoiselle de Beaurenom avec une majesté extraordinaire. Je mettrai mes cols et mes mouchoirs autre part. Fais vite monter un petit lit, ou sans cela, je coucherai sur la chaise longue !

Rose sortit en grommelant. Une heure après, le petit lit, emprunté chez un voisin, garni de linge blanc qui sentait bon, reçut la fillette, qui ne sembla pas s’apercevoir de ce changement.

– Et maintenant, dit Rose qui agissait en silence, avec l’air bougon et plein de respect qui était son apparence habituelle, je vais chercher une sœur de charité...

– Non, dit mademoiselle Hermine.

– Mais le docteur l’a ordonné...

– Est-ce que c’est sur l’ordonnance ? riposta la vieille fille.

– Je ne sais pas si c’est sur l’ordonnance, répliqua Rose d’un ton ferme, mais le docteur a dit qu’il fallait quelqu’un....

– Moi, dit madame Jalin, s’offrant de tout son cœur, au risque de perdre sa clientèle.

Mademoiselle Hermine la regarda de travers.

– Vous ? Pourquoi vous ? c’est mon affaire, vous dis-je. Mon Dieu ! que les gens sont drôles ! À l’Enfant-Jésus, dit l’un. – Une sœur de charité, dit l’autre ; et puis voilà que vous voulez la soigner, vous ! Eh bien, qu’est-ce que je ferai pendant ce temps-là ? Est-ce à moi ou à un autre que Dieu l’a envoyée ! Est-ce que vous ne voyez pas qu’elle est venue tout exprès pour me faire voir que je n’étais qu’une vieille égoïste capricieuse ? Quand je pense qu’il y a des enfants qui souffrent, qui vont sous la pluie et sous l’orage, qui n’ont pas mangé et qui ont le cœur gros de larmes, des enfants qui n’ont plus de mère, ou que leur mère a battus... et qu’ici je vis bien tranquille avec cette grondeuse de Rose, des oiseaux, des chiens, des chats, je me demande si je n’ai pas mérité qu’un beau jour il m’arrive quelque grande calamité, comme de perdre ma fortune, dont je n’ai pas su faire un meilleur emploi !

– Mademoiselle trouve qu’elle ne fait pas assez de bien ? grommela Rose qui écoutait, un coin de son tablier relevé dans la ceinture pour indiquer qu’elle allait à la cuisine s’occuper de son dîner. Mademoiselle est inscrite pour cent francs au bureau de bienfaisance et cent francs à la paroisse. Est-ce que mademoiselle connaît beaucoup de monde qui en fasse autant ? Surtout que mademoiselle n’est pas des plus riches.

– Veux-tu t’en aller ? fit « Mademoiselle » avec un geste plein de dignité, malgré la menace que sous-entendaient les paroles.

Rose disparut dans les profondeurs du sous-sol sans cesser de grommeler. Mademoiselle Hermine se pencha sur Marcelle qui s’endormait.

– Petite messagère de la Providence, dit-elle à demi-voix, nous te sauverons, car j’en serais trop malheureuse.

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