Perdue
Chapitre XXXIV
Rose ne disait rien : pour qui la connaissait, ce silence était gros d’orages ; mais Simon planait au-dessus des nuages terrestres où gronde la foudre. Il gagnait une somme d’argent suffisante pour subvenir aux besoins de son ménage, sans toucher au petit capital qu’il avait amassé. Toutes ses dépenses d’installation payées, il lui restait une trentaine de mille francs, qui seraient la dot de sa fille. Pour lui-même, peu lui importait de devoir travailler jusqu’au dernier souffle... il aimait le travail.
Rose avait remis à Marcelle, malgré les dénégations et les refus de celle-ci, les fameux trois mille francs qui lui avaient été confiés par mademoiselle Hermine, et qu’elle n’avait pas eu le temps de porter chez le banquier.
– Ils sont à toi, petite, avait-elle dit maintes fois ; ne les donne pas à ton père, c’est un brave homme, mais un drôle d’homme ; s’il lui prenait fantaisie, un beau jour, de repartir pour l’Amérique ?
Marcelle, scandalisée, avait eu beau se récrier, Rose n’en voulut point démordre. À vrai dire, elle considérait un peu ce père retrouvé brusquement, comme sorti d’une boîte à Guignol, et elle n’avait pas la moindre confiance dans la durée de son apparition ; chez une femme qui avait vécu trente-cinq ans de suite dans la même maison, cette crainte était peut-être excusable. L’enfant s’était donc vue contrainte de garder et de cacher sous son linge un petit porte-monnaie très laid, qui contenait trois billets de mille francs.
Malgré tous les raisonnements de Rose, il y avait dans ce mystère quelque chose qui répugnait profondément à la nature franche de Marcelle. De plus, un autre doute l’obsédait encore, qui se changea bientôt en certitude ; elle avait le temps de méditer pendant les heures de solitude qu’elle passait seule avec son ouvrage à l’aiguille.
Enfin, ayant pris une grande résolution, elle demanda à son père la permission d’aller porter des fleurs sur la tombe de mademoiselle Hermine.
Monfort fronça le sourcil : c’était plus fort que lui ; mais il accorda la permission demandée. Rose et Marcelle partirent donc, pendant que Simon était à sa fabrique, et elles accomplirent leur pèlerinage sans encombre.
En sortant du cimetière, sans avoir échangé un mot, les deux visiteuses prirent, d’un accord tacite, le chemin de la maison du docteur. Il était en visite ; la vieille bonne accueillit ses hôtes avec empressement, leur offrit un doigt de vin et un biscuit, s’extasia devant Marcelle si grande, si sérieuse, déjà si femme... bien amaigrie, – mais c’était de son âge, – plus triste qu’on ne doit l’être à treize ans, mais elle venait du cimetière. Après avoir chargé la fidèle servante de mille messages affectueux pour le docteur, Rose et Marcelle se retirèrent.
– Prenons-nous l’omnibus ? dit Rose, avec un regard en dessous, qui chez elle indiquait de profondes machinations.
– Non, fit délibérément Marcelle, nous allons aller chez M. Bréault.
C’était précisément ce que voulait Rose, mais elle aimait beaucoup mieux voir la fillette en prendre l’initiative.
Ce fut Marcelle elle-même qui sonna, elle qui passa devant, elle qui tendit la main à Robert. Rose ne la reconnaissait pas, et se demandait quel événement l’avait si brusquement transformée.
Après le premier échange de paroles affectueuses, le jeune homme dit :
– Je vais vous conduire auprès de mon père...
– Tout à l’heure, répondit la fillette. J’ai quelque chose à vous communiquer, monsieur Robert, c’est une commission que je veux vous prier de faire.
Elle fouilla dans sa poche et mit sur la table, sous les yeux de Rose interdite, le vieux vilain porte-monnaie qui contenait les trois mille francs.
– Ceci n’est pas à moi, monsieur Robert, dit-elle. C’est Rose qui me l’a donné, mais ce n’était pas à elle non plus. Je voulais les remettre au docteur, pour qu’il le rendît aux héritiers ; mais il n’était pas chez lui. Auriez-vous la bonté de les lui donner quand vous le verrez ?
Robert la regardait surpris. Rose étendit la main :
– Mais c’est à toi, petite, dit-elle ; tu sais bien que mademoiselle Hermine t’aurait faite son héritière, si elle en avait eu le temps ; pourquoi veux-tu ?...
Marcelle se leva et mit une main sur l’épaule de la vieille fille.
– L’argent n’est pas à moi, Rose, dit-elle, vous le savez bien ! Vous n’avez pas voulu le garder, parce qu’il n’était pas à vous. Pouviez-vous me donner ce qui ne vous appartenait pas ?
Devant cette logique de l’enfance, Rose ne trouva rien à dire.
– C’est bien, Marcelle, dit Robert de sa voix grave, je remettrai ces trois mille francs au docteur. Vous avez bien fait, mon enfant, je vous approuve.
– Ah ! soupira doucement Marcelle, je savais bien que vous seriez content !
Elle se tut, les yeux baissés, avec un air de félicité incomparable sur son visage. Rose s’essuyait les yeux en silence.
– Allons voir mon père, dit Robert en leur montrant le chemin.
M. Bréault, charmé, regarda longtemps Marcelle. Ce jeune visage était comme un rayon de soleil dans la chambre triste de l’homme infirme et souvent seul, malgré tout le dévouement de son fils. Pendant qu’il faisait jaser la fillette, Robert interrogea Rose.
– Est-elle heureuse ? demanda-t-il tout bas.
La vieille servante fit un geste négatif d’une telle énergie que l’attention de l’enfant fut attirée de son côté. Rendue à la prudence, Rose entama à demi-voix le chapitre des torts de Simon et ne se fût jamais arrêtée, tant le sujet lui prêtait d’éloquence, si la pendule en sonnant quatre heures ne l’avait rappelée à la nécessité d’aller préparer le dîner de cet homme impossible.
– Il me mettra à la porte ! conclut Rose en tirant sur les brides de son bonnet comme si elles avaient été les oreilles de Monfort.
– Rappelez-vous, répondit doucement Robert, que vous avez toujours un asile ici, et... elle aussi, ajouta-t-il à demi-voix en hésitant.
– Merci, monsieur Robert, fit la vieille fille en se redressant de toute sa hauteur, avec un soupir d’aise, nous ne l’oublierons pas. Allons, Marcelle.
Marcelle vint docilement. M. Bréault l’attira à lui et l’embrassa au front avec tendresse ; toute sa vie il avait désiré une fille, cette grande consolation des pères restés veufs. Quand la porte se fut refermée et que le rayon de soleil fut parti :
– Ah ! dit le vieillard attristé, si nous pouvions la garder avec nous... Quel malheur qu’elle ait retrouvé son père !
Robert ne put s’empêcher de rire à ce panégyrique de Simon Monfort ; mais au fond de son cœur, il pensait de même.
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