Perdue
Chapitre XXXVIII
Marcelle entra en pension, non sans larmes amères, car elle s’était mise à aimer son père avec cette passion profonde qu’elle apportait dans toutes ses affections. Monfort, pour la décider, avait prétexté la nécessité d’un voyage qui pouvait se prolonger... La jeune fille avait obéi, car elle obéissait toujours, sa nature étant faite à la fois d’énergie et de soumission ; mais son obéissance lui avait coûté bien des pleurs.
Au bout de quelques semaines, Simon, qui venait la voir tous les jeudis, qui la promenait tous les dimanches, annonça une absence assez longue et permit à sa fille de passer les jours de sortie en compagnie de Rose. Dans le premier moment, Marcelle n’y prit point garde, ce n’est que par la réflexion qu’elle remarqua la grande concession faite par son père. En effet, Rose l’emmenait chez les Bréault où elle retrouvait ses anciens amis, et de plus une sœur de M. Bréault, venue à la requête de Robert pour tenir compagnie au vieillard, et que Rose avait prise en singulière affection.
– C’est tout le portrait de mademoiselle Hermine ! disait-elle avec emphase.
Marcelle fut bien surprise de voir une figure longue, des cheveux plats, une personne maigre, et se demanda quelle ressemblance la bonne fille avait pu trouver entre cette vieille demoiselle toute tirée en longueur, et la figure rondelette, presque enfantine de la défunte amie. Mais elle s’aperçut bientôt que la ressemblance morale avait trompé Rose sur les apparences. Mademoiselle Julie n’était point romanesque, et son esprit positif ne se nourrissait pas de chimères ; mais pour la douceur, le liant et l’agrément du caractère, elle avait, en effet, plus d’un point de contact avec mademoiselle de Beaurenom.
– C’est un agneau ! disait Rose.
– Est-ce vrai, tante Julie, que vous êtes un agneau ? disait Jules, dont elle était la marraine, et qui, grâce à ce privilège, la taquinait parfois, jusqu’à lui faire perdre patience.
– Prends garde ! répondait-elle, on prétend que les moutons enragés sont fort dangereux.
Ces innocentes escarmouches faisaient sourire M. Bréault, qui avait retrouvé ainsi l’ombre de ce bien-être apporté jadis par la présence d’une femme dans sa maison. Robert avait plus de temps pour ses travaux. Jules, malgré l’intempérance de sa langue, était mieux tenu, et reprenait déjà peu à peu les bonnes manières d’un jeune homme guidé par une main maternelle.
C’est dans cet intérieur renouvelé que Marcelle fut introduite par sa vieille amie Rose. Un peu effrayée d’abord par des visages nouveaux, elle s’accoutuma bientôt à mademoiselle Julie, et sut se rendre utile à tout le monde, si bien que le dimanche était désormais moins attendu pour lui-même que pour la visite de la jeune fille.
Monfort n’était pas revenu ; il travaillait là-bas de l’autre côté de l’Océan et gagnait des sommes fabuleuses, écrivait-il. Les lettres étaient joyeuses, car il sentait que son travail serait un jour récompensé par quelque chose de mieux que l’argent, – par le bonheur de son enfant chérie.
Loin d’elle, il avait appris à se modifier pour elle ; il veillait sur son caractère, et ceux de ses subordonnés qui l’avaient connu jadis, lors de son premier séjour, étaient tout étonnés de voir son humeur adoucie, ses paroles moins dures, tout son être, aussi énergique et courageux que jamais, plus indulgent, plus généreux, plus patient... ils ne savaient pas qu’à chaque victoire sur lui-même, leur chef envoyait à sa fille absente un remerciement et une bénédiction.
« – C’est assez que j’aie laissé mourir la mère ; il faut que l’enfant soit heureuse » : telle était désormais la devise de ce rude travailleur, qui sut livrer une fois de plus, et gagner la grande bataille de la vie, tout étonné de se sentir plus disposé à la lutte que lorsqu’il était plus jeune et plus ardent... C’est qu’alors il ne travaillait que pour lui-même, tandis qu’aujourd’hui il travaillait pour sa fille, cent fois plus chère que sa propre existence.
Les mois passèrent, puis des années ; Marcelle venait d’accomplir ses dix-sept ans, et le docteur avait écrit à cette occasion une longue lettre à Monfort, l’avertissant de la nécessité prochaine de retirer la jeune fille de sa pension, lorsqu’un incident imprévu bouleversa la maison de la rue de la Pompe.
Un soir d’hiver, en prenant du linge dans une armoire, mademoiselle Julie fit un mouvement si malheureux qu’elle tomba et se fractura l’avant-bras. Sa blessure était en soi sans importance, mais qu’allaient devenir ces précieuses clefs toujours tintantes et sonnantes aux mains de mademoiselle Julie ? Rose était là sans doute, mais Rose n’avait plus ses jambes de quinze ans...
Mademoiselle Julie remettait volontiers ses clefs sonnantes à Marcelle, qu’elle nommait son petit aide de camp ; elle suivait des yeux cette forme agile qui allait et venait dans l’escalier, dans les corridors, avec la grâce d’un oiseau qui vole plus qu’il ne marche au ras de terre. Bientôt les jours de congé de Marcelle furent attendus comme les véritables points de séparation des semaines et des mois.
– Que serait la maison si nous ne l’avions pas ? dit un jour M. Bréault en la regardant.
C’était un joli matin de juin ; penchée sur les rosiers nains du parterre, Marcelle redressait les jeunes roses, courbées par un arrosage trop copieux, coupait les fleurs fanées et donnait à ce petit coin de terre l’air heureux des enfants bien soignés.
Mademoiselle Julie soupira profondément. Les deux neveux étaient partis la veille pour un voyage assez long. Jules savait maintenant se suffire à lui-même ; il gagnait une assez jolie somme et le père pouvait désormais penser sans amertume à s’en aller de ce monde. Mais à mesure que son esprit se calmait, il prenait un intérêt plus vif à la jeune fille qui apparaissait de temps à autre dans son logis. C’est avec un grand regret qu’il la voyait retourner au pensionnat après les jours de sortie ; il aurait voulu la garder toujours, comme une fleur, comme un rayon de lumière.
Un soir, huit jours environ après le départ des jeunes gens, Rose effarée se présenta à la pension de Marcelle. L’heure était indue, ce jour n’était point une fête ; elle obtint pourtant, non sans peine, d’emmener la jeune fille, et dans la voiture qui les conduisait rue de la Pompe, elle lui expliqua ses terreurs.
M. Bréault venait d’avoir une seconde attaque ; mademoiselle Julie avait perdu la tête, ce qui n’était pas extraordinaire, ajouta Rose, car elle n’avait jamais dû être organisée pour faire face à de tels événements : il fallait veiller et soigner le malade, et le docteur avait ordonné d’aller chercher Marcelle.
– Aucune garde-malade ne vaut celle-là, avait-il dit.
La jeune fille s’installa sur-le-champ près de M. Bréault. Celui-ci, en rouvrant les yeux à la lumière de l’intelligence, sourit au joli visage penché sur lui. – Ma fille, dit-il.
Marcelle rougit et détourna ses yeux voilés par une larme discrète. Certes, elle l’aimait comme un père, ce vieillard doux et tranquille qui n’avait jamais eu pour elle que de bonnes paroles ; mais l’autre, le vrai père qui était là-bas, de l’autre côté de l’eau, qui travaillait pour elle après avoir souffert pour elle... devait-elle l’oublier ?
Son cœur lui répondit bientôt qu’elle pouvait concilier les deux tendresses sans faire de tort à personne. D’ailleurs, pour le moment, le plus pressé était de disputer au mal celui que ses enfants ne pouvaient soigner. Les télégrammes couraient après Jules et Hubert sans les rejoindre, et revenaient, renvoyés par des hôteliers compatissants.
Enfin un soir du commencement de juillet, dans la demi-lueur du soleil couché qui remplissait encore le ciel, les deux frères rentrèrent à la maison paternelle pleins d’inquiétude, le cœur serré...
Dans la salle à manger, tranquille, M. Bréault, installé dans son fauteuil près de la fenêtre, les yeux à demi clos, écoutait la lecture que lui faisait Marcelle. La jeune fille se penchait de plus en plus sur le livre, cherchant à déchiffrer les caractères qui se confondaient sur la page indistincte ; sa voix hésitante proféra encore quelques mots.
– Je n’y vois plus, dit-elle en déposant le livre, je vais demander de la lumière.
Elle se leva et tressaillit à la vue des deux ombres noires qui occupaient le fond de la salle à manger.
– Chère Marcelle, chère sœur, dit doucement Jules en lui saisissant la main, vous nous avez conservé notre père.
Robert ne dit rien ; il avait pris l’autre main ; entre eux deux, la jeune fille resta confuse et troublée, puis se dégageant sans effort, elle se tourna vers le convalescent.
– Monsieur Bréault, dit-elle de sa voix mélodieuse, vos enfants sont revenus.
– Quel bonheur ! fit le père en cherchant des yeux dans l’obscurité croissante.
Marcelle disparut. Quand elle revint l’instant d’après avec une lampe, les deux fils, assis près de leur père, lui parlaient avec tendresse, avec respect, avec une sorte de crainte d’émouvoir trop vivement l’intelligence peut-être ébranlée par ce nouveau coup. Elle les regarda un instant, leur sourit, joignit légèrement le bout de ses doigts devant elle et les laissa retomber sur sa robe ; puis, sans cesser de sourire, elle regagna sa chambre, une petite chambre tout en haut, contiguë à celle de Rose.
Elle ferma la porte et se tint devant la croisée, qui recevait les dernières clartés du jour mourant.
– Eh bien ! se dit-elle, je ne suis pas contente ? Ils sont revenus, leur père est sauvé, ils sont heureux et moi je pleure ! Quelle âme singulièrement mauvaise ai-je donc pour que le bonheur d’autrui me bouleverse ainsi ?
Elle pressa plus fort ses mains l’une contre l’autre, sans pouvoir étreindre sa pensée douloureuse et la réduire au silence.
– Je n’ai rien à moi, pensa Marcelle, et voilà pourquoi je souffre ! Je n’ai jamais eu de véritable asile qu’une fois, c’était chez mon père ; – et je n’ai pas su m’y trouver heureuse. Je l’ai affligé, ce pauvre père ; il est parti parce qu’il était malheureux aussi. – Ingrate enfant que j’étais ! Y a-t-il quelque chose au monde qui vaille l’amour de nos parents ?
Elle pleurait silencieusement ; les larmes rapides roulaient sur ses mains. Elle ne parvenait pas, même en s’accablant de reproches, à apaiser son cœur mécontent.
– Que c’est vilain d’être jalouse ! se dit la jeune fille ; ces pauvres jeunes gens ont failli perdre leur père, et moi, le mien se porte bien ; il est vrai qu’il est loin, mais au moins il est assuré d’une longue vie...
Elle alluma une bougie, s’assit devant son petit buvard et écrivit sans reprendre haleine :
« Cher père, revenez en France, venez vivre auprès de moi ; j’ai été ingrate autrefois, mais maintenant je ne puis vivre sans vous ; et puis, j’ai dix-sept ans, je voudrais sortir de pension... je ne vous ferai pas de chagrin, revenez, je vous en supplie. »
Elle cacheta sa lettre et la mit dans sa poche. Comme elle allait descendre, après avoir soufflé sa bougie, on frappa à sa porte. Elle ouvrit.
– Marcelle, dit une voix dans l’obscurité, vous nous manquez, venez avec nous.
Elle suivit Jules sans mot dire ; son cœur était trop plein pour s’épancher en paroles.
Robert était resté près de son père, et quand les jeunes gens entrèrent, il détourna ses yeux, qu’un instant après il reporta sur eux. Marcelle était pâle, et la trace de ses larmes était encore visible sur ses joues. Jules avait l’air joyeux, il babillait comme aux plus beaux jours du collège, tant il se sentait heureux d’être revenu, de trouver au retour une maison si agréable, au lieu des scènes douloureuses qu’il s’attendait à rencontrer. Robert ne dit presque rien ce soir-là.
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