Perdue
Chapitre XXXVI
Marcelle faisait de son mieux, ainsi qu’elle l’avait promis. Souvent seule, après avoir mis le petit ménage en ordre, elle prenait un raccommodage, s’asseyait auprès d’une fenêtre et manœuvrait son aiguille avec la régularité d’une ouvrière consommée. Pendant ce temps, ses pensées s’en allaient à la maison de la rue de la Pompe, vers ce bon M. Bréault, toujours assis dans son fauteuil, qui avait l’air si doux, vers Rose, trônant au milieu de sa cuisine, éblouissante de propreté, vers Jules qui faisait sa dernière année de lycée, vers le chien noir, qui devait être vieux maintenant, et qui depuis longtemps avait renoncé à faire des trous dans le gazon, et vers Robert, si bon, si patient, si sérieux, Robert, qui portait à lui seul tout le fardeau de responsabilités de la famille, sans que personne l’aidât ou parût même remarquer que c’était lourd.
– Je l’aurais bien aidé, pensait Marcelle, j’aurais été une bonne garde-malade, et j’aurais fait la lecture à ce bon M. Bréault...
Son imagination l’entraînait alors vers la maison solitaire avec tant de douloureuse insistance, qu’elle renonçait à son ouvrage et s’appliquait à quelque problème, d’arithmétique. Son père lui donnait le soir des leçons variées : c’était un bon professeur à l’esprit clair, mais il manquait de patience, et ses démonstrations succinctes exigeaient de l’élève un triple déploiement d’attention.
L’arithmétique et même la géographie sont de puissants remèdes aux peines que causent une imagination trop vive et une sensibilité exagérée ; Marcelle en fit souvent l’expérience.
Elle avait accepté cette vie sans reproche, sans amertume. Elle se disait dans son cœur filial qu’avoir retrouvé un père, avoir un être à aimer, à servir, auquel se dévouer, un protecteur qui ne dépendait ni des hasards de la vie ni du caprice de son affection, un protecteur éternel, un père, enfin, c’était là un bonheur qui ne se pouvait acheter trop cher ! Elle l’avait payé de son heureuse insouciance, mais elle ne se plaignait pas.
Ce père rentrait à des heures irrégulières, entraîné le plus souvent à de longues promenades, à des courses intempestives, par les habitudes d’une vie solitaire et sans responsabilités. Après dîner, il sortait encore, étouffant dans l’étroit logis de la rue Bleue ; il marchait des heures entières, n’importe où, le chapeau à la main, la tête au vent, songeant à ses affaires, à ses devoirs, à sa fille, qui le préoccupait plus qu’il ne voulait se l’avouer.
Pendant ce temps, Marcelle, le cœur plein d’angoisse, seule dans l’appartement qui lui semblait si vaste, écoutait les moindres bruits ; l’oreille tendue jusqu’à la souffrance, elle percevait les plus légers bruissements du bois dans les cloisons, la toux d’un homme à l’étage inférieur, les pas qui montaient l’escalier... tout prenait pour elle des proportions énormes, et tout se réduisait dans cet esprit d’enfant, troublé déjà par tant de douleurs, à cette prière muette :
– Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé quelque malheur !
Marcelle savait comment les malheurs arrivent, comment l’être en apparence le mieux portant est frappé à mort au milieu de sa vie, comment on se trouve seule, perdue dans Paris. Elle tendait vers le ciel ses mains jointes avec force. – Ô mon Dieu ! pas ce malheur-là, je vous en conjure ! – Et elle recommençait à écouter, jusqu’à ce que la tête lui fît mal, jusqu’à ce que le trottinement d’une souris dans le grenier, grossi par sa souffrance, lui semblât un bruit immense, formidable, qui précédait un écroulement sans remède...
Elle restait ainsi, retenant sa respiration, espérant toujours que le bruit des pas bien connus retentirait enfin sur le pavé de la cour... La porte d’en bas retombait lourdement ; elle entendait marcher, mais non, ce n’était pas le père absent. Désolée, elle passait les mains sur ses yeux enfiévrés, elle écartait de son front les mèches folles de ses cheveux, puis reposait sa tête sur l’oreiller, et s’appliquait à résoudre mentalement un problème ou à se réciter sans faute la succession des rois de France... Vains efforts, l’angoisse la reprenait, et elle recommençait sa douloureuse attente, jusqu’au moment où le pas aimé frappait enfin le pavé de son rythme sec et nerveux. Il montait l’escalier, – la clef grinçait dans la serrure... Elle avait peur ! Si c’était un voleur ? À cette pensée, le cœur lui manquait, elle se sentait défaillir..., mais la petite toux sèche de Simon la rassurait aussitôt. Il entrait dans sa chambre, il dépliait un journal qui lui servait tous les soirs à s’endormir... Heureuse, reconnaissante, elle envoyait au ciel son Hosanna joyeux, et elle s’endormait, laissant sur l’oreiller la trace de ses larmes d’angoisse.
Au lendemain de ces terribles nuits, elle se montrait plus pâle, les yeux encore dilatés par les rêves douloureux, résultat de sa pénible veille ; ses mouvements moins vifs, sa voix moins argentine attiraient parfois l’attention de son père.
– Qu’as-tu ce matin ?
– Je n’ai pas bien dormi.
Simon la regardait un instant ; puis, comme après tout elle ne paraissait pas malade, il retournait à ses pensées pendant qu’elle reprenait la chaîne de ses occupations journalières.
À la longue pourtant, il finit par remarquer une coïncidence entre ses promenades nocturnes et les nuits d’insomnie de son enfant.
– Est-ce quand je reviens tard que tu dors mal ? lui demanda-t-il un jour brusquement. Je te réveille en rentrant, n’est-ce pas ?
– Non, papa, mais c’est que je ne peux pas dormir avant que vous soyez rentré, dit-elle innocemment. À la vue du nuage qui passa sur les yeux de Simon, elle se hâta d’ajouter : Oh ! mais, papa, cela ne fait rien du tout, vous savez, il ne faut pas y faire attention !
Pendant quinze jours, Monfort resta chez lui le soir : mais la passion du noctambulisme était plus forte que sa volonté. Après mille combats, se reprochant cruellement d’être un mauvais père, il sortit furtivement un soir, la croyant endormie, et dès lors reprit ses promenades nocturnes. Marcelle affecta le lendemain une trompeuse gaieté, et Simon déçu n’eut plus le moindre remords.
Elle maigrissait pourtant, cette fille longue et mince, qui avait toute la grâce d’une nymphe de Jean Goujon ; elle devenait transparente comme une lampe d’albâtre, et ses yeux agrandis de jour en jour prenaient une expression de plus en plus idéale, et bien faite pour effrayer une mère. Rose venait la voir une fois par mois environ, l’emmenait promener, avec la permission de Monfort, et la ramenait au bout d’une heure. Après ces visites, Marcelle un instant ranimée redevenait plus pâle et plus lente ; loin de lui faire du bien, ces courtes apparitions, qui lui rappelaient le passé, étaient pour elle le plus sûr des poisons.
Rose, un jour, en toucha un mot à Monfort.
– Monsieur pensera ce qu’il voudra, dit-elle ; pour ma part, je vois là une enfant qui se meurt de chagrin. Ce n’est pas le tout d’être un père, on ne peut pas tout remplacer à soi tout seul... Enfin, monsieur est le maître, mais je serais bien étonnée si mademoiselle arrive jamais à voir ses seize ans ; pour moi, je ne lui donne pas un an à vivre.
Elle s’en alla là-dessus, ne se souciant pas d’écouter les réflexions que ce discours ne pouvait manquer d’inspirer à Simon.
– Vieille sotte ! dit-il au moment où la porte se refermait ; vieil oiseau de mauvais augure ! Marcelle malade ! Ah ! bien, oui !
Il éclata de rire, mais son rire sans écho lui parût sonner faux. Il se leva de son fauteuil et ouvrit la porte qui séparait sa chambre de celle de sa fille.
– Marcelle, lui dit-il sans préambule, est-ce vrai que tu es malade ?
– Moi ? dit-elle en tournant vers lui son visage blanc, que la promenade avait marbré de rose par taches irrégulières. Je suis un peu paresseuse, mais je ne suis pas malade.
– Paresseuse ? répéta le père qui la voyait travailler comme de coutume.
– Oui, quand j’ai rangé ou travaillé, j’ai des envies de dormir qui me prennent tout à coup ; c’est peut-être parce que je ne fais pas assez d’exercice. Et puis, j’ai parfois mal ici, ajouta-t-elle en posant la main sur son cœur, mais je suppose que c’est parce que je grandis.
Elle sourit, et le sourire angélique évoqua soudain devant Simon l’image de sa femme.
– Mal, là ? dit-il en indiquant le cœur.
– Oui, parfois ; on dirait que les battements s’arrêtent, et alors ça me fait bien mal ; mais ce n’est pas grand-chose, et je puis très bien le supporter. C’est peut-être cela qui me rend paresseuse, aussi.
Simon murmura un banal : « Ce ne sera rien », et rentra dans sa chambre.
Que de fois, – il y avait bien longtemps de cela, sa femme lui avait dit : j’ai mal là, – en appuyant sa main transparente sur son cœur malade ! Il avait haussé les épaules et lui avait répondu que toutes les femmes sont douillettes. Quand elle s’était plainte d’être lasse, il lui avait répondu qu’elle était paresseuse... Le jour... le dernier jour, quand elle demandait en grâce cette nuit de repos, cette nuit suprême, qui devait être pour elle celle du tombeau, que lui avait-il répondu ? Il frissonna de la tête aux pieds en se rappelant ce qu’aujourd’hui, mieux éclairé, il nommait sa stupide cruauté.
– Et voilà que Marcelle lui ressemble ! pensa-t-il, et voilà que je suis en train de recommencer avec la fille ce que j’ai fait avec la mère ! Brute égoïste, qui ne sais penser qu’à toi, tu n’étais pas fait pour la famille !
Il mit sa tête dans ses mains, et resta abîmé dans ses réflexions. Au plus profond de sa tourmente intérieure, il sentit une douce main se poser sur son épaule.
– Papa, dit Marcelle, j’espère que vous n’êtes pas triste ?
Il tira ses mains et plongea ses yeux assombris dans les yeux clairs qui venaient à lui, avec une expression de tendre inquiétude.
– Il ne faudrait pas être triste, papa, reprit la voix harmonieuse, et surtout pas à cause de moi. Je suis sûre que Rose vous a dit quelque bêtise, mais vous savez, papa, qu’il ne faut pas y faire attention ; elle dit des choses sans y penser, et il ne faut pas les prendre au sérieux. Je suis très heureuse avec vous, papa, je vous assure.
– Elle t’a donc dit, fit Simon avec effort, que tu n’étais pas heureuse avec moi ?
– Non, papa, elle ne me l’a jamais dit, répondit la jeune fille avec l’accent d’une irrécusable sincérité ; nous ne parlons jamais de cela ; mais je vois qu’elle le pense. C’est un tort, je suis très heureuse avec vous, papa. C’est si bon de vous avoir retrouvé après tant d’années !
La voix argentine s’était mouillée de larmes, mais les yeux, devenus un instant plus brillants, continuaient à sourire.
– Voilà dix-huit mois que nous sommes seuls, papa, reprit Marcelle ; j’aurai bientôt quinze ans, et jamais je n’ai si bien senti le bonheur de vous avoir retrouvé. Et puis, vous avez été très bon pour moi, quoique je vous donne beaucoup de mal...
Sa voix, s’était lassée et un peu affaiblie, le sourire avait disparu, tout l’être faible et charmant de la jeune fille s’affaissait sous le poids d’une irrésistible mélancolie. Simon se leva et la prit tout à coup dans ses bras.
– Dis-moi que tu m’aimes, fit-il en la regardant de toute son âme ; dis-moi que tu es heureuse, c’est un pieux mensonge qui ne te sera point compté à crime.
– Oh ! papa ! je vous aime ! s’écria Marcelle, le visage couvert de rougeur.
– Oui, cela, c’est vrai ; mais que tu sois heureuse, c’est autre chose ! Un vieux grinchu, maussade comme moi, n’est point la société qu’il te faut. J’ai été égoïste... je croyais bien faire ; c’est mon excuse, mais aie encore un peu de patience, ma chérie, et je te ferai une existence telle que tu la mérites.
– Vous n’allez pas me quitter ? fit Marcelle, prise d’un véritable effroi.
– Non... sois tranquille, j’arrangerai tout de façon à te contenter. Aime-moi seulement comme tu l’as fait jusqu’ici, et je te promets de le mieux mériter.
Elle fondit en larmes ; la pensée qu’elle pouvait avoir laissé deviner à Rose ou à son père ce qu’elle souffrait intérieurement, la tourmentait comme un remords. Il parvint à la calmer avec de douces paroles, et le soir, elle était aussi tranquille, mais plus joyeuse qu’elle ne l’avait été depuis bien longtemps.
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