Perdue
Chapitre XXI
Les heureuses journées ! Marcelle avait un ami, un être à peu près de son âge, qui s’intéressait à ses idées et ses travaux, qui se moquait d’elle et lui adressait des discours en latin... Quel latin ! Les mânes des classiques en frémirent plus d’une fois.
Mais c’étaient tout au plus des demi-journées, le dimanche après-midi, et les enfants les trouvaient trop courtes. Les parties de volant par-dessus le mur étaient abandonnées depuis longtemps, le chien de Robert Bréault ayant dévoré volant et raquettes, un jour que maître Jules avait oublié de les ranger. C’étaient des lectures tranquilles, dans le même livre où l’on s’attendait pour tourner la page.
Qui peut dire le magnétisme mystérieux de ces lectures à deux où le même courant d’idées traverse les cerveaux, où les doigts se rejoignent sur le même coin de page, où les yeux qui suivent ensemble les lignes, échangent un regard au lieu de paroles pour s’avertir quand il faut tourner ? Les émotions produites par la lecture sont parfois diverses, l’un s’ennuie où l’autre s’amuse, mais l’impression partagée agit néanmoins sur les jeunes âmes : c’est le pain et le sel de cette hospitalité de l’esprit.
Jules et Marcelle eurent ainsi les livres qui depuis le commencement du siècle font la joie des jeunes générations : Robinson Crusoé les fit rêver de voyages ; ils se bâtirent une grotte dans les lilas avec des lattes tombées du poulailler. Le chien de Robert, admis par faveur spéciale, les jours qu’on enfermait le chat de mademoiselle Hermine, fut promu au rôle de lion du désert, et les jeunes solitaires s’enfuirent plus d’une fois devant la bête monstrueuse, qui finissait toujours par les rouler sur le gazon, au grand dam des pâquerettes troublées dans leur tranquille épanouissement.
Un soir de juin, vers l’heure du dîner, Jules était resté sourd aux appels réitérés de certain sifflet qui par-dessus le fameux mur, avait le don de le faire rentrer au logis, un grand jeune homme brun, à la moustache naissante, aux yeux bleus profonds et calmes, poussa la grille que le jeune garçon laissait presque toujours ouverte, et entra dans le jardinet de mademoiselle Hermine.
– Mon frère ! s’écria Jules, un peu confus, mais encore plus enchanté.
– Tu me forces à venir te chercher pour dîner, dit Robert d’un ton de demi-reproche.
Mademoiselle de Beaurenom se montra sur le seuil de la maison.
– Te voilà, solitaire endurci ! Tu as fini par sortir de ta tanière, dit-elle au nouveau venu. Quel événement te chasse par ici ?
– C’est Jules qui fait semblant de ne pas m’entendre l’appeler pour le dîner, répondit Robert, je suis bien coupable envers vous, mademoiselle.
– C’est convenu, interrompit l’excellente fille. Qu’est-ce que vous avez pour dîner, vous deux, célibataires abandonnés par leurs parents ?
– Un poulet, je crois, et de la salade...
– Rose, cria mademoiselle Hermine, va chercher le poulet et la salade des jeunes MM. Bréault, ils vont dîner ici. Si j’avais prévu ta visite, maître Robert, j’aurais organisé mon dîner en conséquence ; mais grâce à ton renfort, nous allons faire ensemble un joyeux repas, malgré tout. Allons, Marcelle, deux couverts.
La petite fille s’empressa d’obéir, et quelques instants après le groupe d’amis se trouva assis devant la soupière de porcelaine blanche dont le couvercle levé laisse échapper un parfum délicieux de potage.
Marcelle ne quittait pas des yeux le frère de son ami. Jules n’avait point de discours dont son frère fût absent. C’était pour lui l’alpha et l’oméga de toutes choses. Enfants d’une mère maladive, qui ne pouvait s’accommoder du climat de Paris, ils étaient souvent seuls ensemble dans la maison de Passy. Leur père, partagé d’abord entre le chagrin de laisser seule dans une ville du Midi sa femme qu’il adorait, et le désir de vivre auprès de ses enfants, avait fini cette année-là par suivre les conseils du médecin, et rester tout à fait près de madame Bréault, qui s’affaiblissait rapidement. Son fils aîné Robert préparait son baccalauréat, et la raison précoce de ce vaillant garçon le rendait capable de vivre seul sans s’ennuyer ni perdre de temps, aussi bien que de surveiller son frère plus jeune, placé comme interne au lycée.
Le sentiment de cette responsabilité, la prévision douloureuse et secrète d’une fin prématurée pour la mère qu’il aimait, rendait le grand frère silencieux et un peu sauvage. Mais il était né, comme tout le monde, pour les joies de la famille, et l’intérieur de mademoiselle Hermine, animé par les grands yeux et la bouche rieuse de Marcelle, qui ne faisait rien que regarder et sourire, lui rappela soudain les meilleurs jours de son enfance, dans le temps où la maison était gaie et pleine de monde, où sa mère se portait bien, où Jules était tout petit et enfant gâté, inventait à tout moment quelque joyeuse folie.
Ces impressions se traduisirent par un mot qu’il adressa à mademoiselle Hermine, quand la nappe fut enlevée.
– J’aurais dû venir vous voir plus tôt, dit-il. Ma sauvagerie me fait grand tort, je le sais, mais j’ai peur d’être importun.
– Dis la vérité, interrompit mademoiselle Hermine, qui l’avait vu naître, il y a dix-sept ans de cela, tu avais peur de t’ennuyer avec moi. Je n’étais pas de grande ressource en effet, il y a un an seulement, mais depuis que j’ai une petite fille, je suis toute rajeunie.
Les yeux de Robert s’arrêtèrent avec intérêt sur Marcelle, qui rougit et prit un air extrêmement sage.
– Une parente ? dit-il.
– Non, je te conterai cela quelque jour.
Jamais Jules n’avait songé à s’inquiéter de l’origine de sa petite amie. Flairant un mystère, il la regarda attentivement, pour la première fois depuis l’aventure du volant.
– Elle est drôle, cette petite, fit le lycéen avec son aplomb ordinaire. Elle a une bouche qui lui fait le tour de la tête ; elle ne vous ressemble pas, mademoiselle Hermine. Pas de figure au moins ; mais elle a attrapé votre voix... – C’est étonnant.
– C’est parce qu’elle m’aime ! dit la vieille demoiselle, très flattée au fond par cette remarque baroque.
Marcelle rougit et sourit ; sa bouche n’en parut pas moins petite ; mais le charme de son visage ne résidait pas dans la beauté de ses traits.
– Tu devrais m’aider, toi, dit Hermine à Robert ; je ne suis pas bien forte en arithmétique, et mes explications ennuient mortellement cette pauvre enfant. Si tu venais lui expliquer un peu tout cela ? Une fois par hasard, le soir, de temps en temps.
– Avec plaisir, répondit le jeune homme. Cela m’apprendra le grand art d’être clair, – ce que les livres ni les professeurs n’enseignent guère.
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