Perdue

Henry Gréville · Chapitre 18 sur 40

Pages du PDF

Perdue

Chapitre XVII

 

La maladie fut longue. Maintes fois, arrêtant ses regards sur le petit lit où la pâle figure de Marcelle reposait sur l’oreiller, exténuée après les accès de fièvre, mademoiselle Hermine se dit qu’elle aurait lutté en vain. La vieille demoiselle ne pleura pas ; depuis bien des années elle avait tant de fois senti ses yeux s’humecter au récit de malheurs imaginaires, qu’elle considérait maintenant ces larmes faciles comme bien au-dessous des véritables douleurs.

Pourquoi s’était-elle ainsi donnée à cette enfant inconnue ? Qui pourrait le dire ? Peut-être est-ce la foi naïve de Marcelle en sa bonté, peut-être le sentiment exprimé à madame Jalin, d’une vie jusque-là sans objet et qui trouvait maintenant un emploi si noble et si digne de respect. Mais quelle qu’en fût la cause, mademoiselle Hermine resta au chevet du petit lit jour et nuit, sans s’apercevoir que ses yeux se fatiguaient, que des rides se creusaient dans ses joues amaigries. Elle y resta jusqu’au moment où son médecin lui dit :

– La petite est sauvée.

Sauvée ! Elle l’était en effet. Mais combien de soins étaient encore nécessaires pour ranimer en elle le flambeau de la vie, si vacillant, qu’on tremblait de le voir s’éteindre ! La longue convalescence, qui semble interminable, amena mille joies pour la petite fille et pour la protectrice : les bons petits potages, les verres de sirop parfumé, le premier œuf à la coque...

Vous les avez toutes connues, mères, ces joies du premier œuf. Les deux petites mouillettes sont là d’avance, soigneusement coupées, l’œuf dans son coquetier, bon, blanc, frais pondu, appétissant au possible. Les yeux de l’enfant brillent, les mains maigres s’avancent, frémissantes d’impatience... Un peu de sel... et la petite cuiller tourne dans l’œuf avec un mouvement de volupté gourmande. Qu’il est bon, ce premier œuf ! Ne pourrait-on pas en avoir un autre ?

Non, le docteur l’a défendu. Mais voici pour consoler de cet échec la cuillerée de gelée rose, tremblante sur l’assiette de porcelaine, un doigt de vin, encore coupé d’eau tiède, et la petite malade se laisse retomber sur l’oreiller avec un bon sourire d’enfant heureux.

– Quand est-ce qu’on m’en donnera d’autre ?

L’estomac à peine rassasié, s’inquiète déjà du futur repas.

– Oh ! la petite gourmande !

Mais les lèvres qui sourient, les yeux pleins d’attendrissement démentent la grondeuse épithète. Et l’enfant rit, appelant du regard et du geste le baiser qui vient se poser sur son front.

Mademoiselle Hermine les connut, toutes ces joies, et bien d’autres. Le cœur plein d’indicibles sentiments, elle se laissa aller à de longues prières ; trouvant pour la première fois de sa vie les formules toutes faites de ses livres de piété impuissantes à traduire l’élan de son âme, elle chercha dans son cœur simple et ne put trouver autre chose qu’une grande effusion muette de joie et de reconnaissance.

Et Marcelle se leva ! Un jour vint, une douce journée d’automne attiédie, où, dorée par un rayon de soleil pâle, la fenêtre s’ouvrit toute grande pour laisser voir le ciel bleu, et la tendre clarté baigna les tempes de la petite malade, où les veines azurées dessinaient leur fin réseau, les grands yeux couleur de noisette, qui se fermaient par instants à la lueur trop vive, les lèvres un peu pâles, qui pourtant commençaient à se teinter de carmin. Marcelle marcha dans la chambre en se tenant des deux mains aux meubles, mais ne voulant pas être soutenue, le cœur battant fort, la bouche entrouverte pour respirer et pour sourire pendant que mademoiselle Hermine la suivait inquiète, les bras tendus pour la recevoir, toute fière de voir marcher cette enfant dont elle n’était pas la mère et qui pourtant lui devait la vie.

Un jour, l’hiver commençait déjà et les feuilles avaient fini de tomber des arbres, madame Favrot et sa fille entrèrent dans la maison de la rue de la Pompe, et furent reçues par Marcelle, qui ne cessait de les demander. Le cœur de la petite fille avait oublié ses blessures et ne se souvenait plus que des bienfaits.

Les deux femmes restèrent un peu interdites en se voyant devant l’orpheline. Très grande pour son âge, allongée encore par la maigreur de ses traits et de son corps fluet, vêtue d’une robe de chambre de flanelle bleue très simple, mais d’une coupe élégante et d’un goût parfait, Marcelle n’avait plus rien de commun avec l’enfant qui lavait le carreau de la cuisine dans l’herboristerie du square Montholon. La distinction qu’elle tenait de sa mère reparaissait dans un milieu plus en rapport avec sa nature. Les mains rouges, mais très fines, la peau douce de la petite convalescente, l’air délicat qui entre pour beaucoup dans nos idées modernes sur 1’élégance, tout cela étonnait les dames Favrot, et elles avaient une sorte de frayeur au souvenir de la manière dont elles avaient traité l’enfant perdue. Pour la première fois la mère de Louise eut la pensée qu’au lieu d’appartenir à la classe ouvrière comme elle l’avait jugé d’après la simplicité mesquine des vêtements de Marie Simon, Marcelle pourrait bien sortir d’une famille plus haut placée sur l’échelle sociale. Le mécontentement d’elle-même, qui depuis la fuite de la petite fille s’agitait au fond du cœur de l’herboriste, se fit jour par une parole aigre.

– Je comprends, dit-elle, après les premières embrassades, que tu aies envie de rester ici. Tu pourras y vivre à rien faire, tandis que chez de pauvres gens comme nous, il faut travailler.

Une larme vint aux cils de Marcelle. Ce n’était pas pour s’entendre dire ces choses amères qu’elle avait désiré revoir sa première bienfaitrice. Elle jeta un regard de détresse sur la porte, qui venait de se refermer sur mademoiselle Hermine ; car l’excellente personne avait jugé plus délicat de ne pas assister à cette entrevue.

– Pourquoi me dites-vous cela ? fit-elle avec un geste de supplication. Vous savez bien, madame, que je vous ai toujours bien aimée, et que je vous aime encore de tout mon cœur.

L’herboriste garda le silence. Comme toutes les personnes d’un mauvais caractère, c’étaient les vérités crues qui la blessaient le plus. Avec des ménagements, il n’est sorte de reproches qu’on ne fût parvenu à lui faire accepter. Mais la mettre en contradiction avec elle-même, lui prouver que ses paroles méchantes étaient non la véritable expression de ce que sentait son cœur, mais celle des rancunes de son esprit étroit et mal fait... voilà ce qu’elle ne pouvait supporter.

– Enfin ! fit-elle avec un geste qui mettait de côté une fois pour toutes ce que Marcelle pourrait lui dire, tu avais assez de nous, tu as trouvé d’autres protecteurs, c’est très bien. Tâche qu’ils te restent longtemps et ne leur fais pas le même tour que tu nous a joué. C’est bon pour une fois.

Marcelle baissa la tête. Ce n’est pas avec la courte expérience de ses huit ans qu’elle pouvait lutter d’arguments contre la mauvaise foi. Louise entra dans la mêlée.

– Tu as de beaux habits, dit-elle. Sans doute tu vas aller en pension.

– Non, répondit la petite fille, je resterai avec mademoiselle Hermine. Dès que je serai assez forte, je commencerai à travailler.

– Tu apprendras le piano ? demanda Louise, dont le piano avait toujours été le rêve, hélas ! non réalisé.

– Je ne sais pas. Ce sera comme mademoiselle Hermine voudra. J’aimerais bien !...

– Ah ! c’est certainement plus agréable que de laver la vaisselle ; seulement ce n’est pas si utile. Mais j’espère que mademoiselle Hermine te fera des rentes, car, sans cela, tu serais bien embarrassée de gagner ta vie ! Tâche d’être plus soumise chez elle que tu n’étais chez nous ; car tu perdrais plus que tu ne crois à la quitter. On ne trouve pas souvent des personnes pour ramasser des petites filles qui viennent sonner à leur porte la nuit. Ça ne t’arriverait pas deux fois.

– Louise, dit doucement Marcelle, vous me faites de la peine, et pourtant je vous aime bien.

Madame Favrot se leva.

– Eh bien ! adieu, dit-elle. Tu n’auras guère le temps de venir nous voir, je pense, et nous ne reviendrons pas ici...

– Pourquoi ? demanda innocemment Marcelle.

– Parce que ça ne me convient pas ! J’ai donné à mademoiselle Hermine tous les papiers que j’avais mis de côté pour toi ; il n’y en a pas beaucoup, et ça ne t’apprendra pas grand-chose. Mais puisque c’est tout ce que tu possèdes, il faut bien qu’on te le garde. Pour tes habits, je pense que tu n’en as pas besoin, puisqu’on t’en a donné d’autres. Je les donnerai à quelque mendiante...

Marcelle sentit la pointe de cette dernière parole lui entrer dans le cœur comme un coup de couteau.

– Adieu, fit Louise de sa voix aigrelette. Amuse-toi bien, ma fille.

Elles se penchèrent vers l’enfant et l’embrassèrent avec un détachement complet. Ce baiser officiel resta sur la joue de Marcelle comme un outrage, et quand elle fut seule, elle passa lentement sa manche sur son visage pour l’effacer.

– Eh bien ! dit mademoiselle Hermine, qui rentrait après avoir engagé affectueusement les deux dames Favrot à revenir.

– Vous êtes bonne, vous ! s’écria Marcelle, qui fondit en larmes en se jetant au cou de sa nouvelle amie.

Quand Rose, droite comme un pieu, raide comme du papier à sucre, eut refermé sur elles, en les regardant de travers, la grille du jardinet, les deux femmes contemplèrent le petit chalet, dont le rez-de-chaussée disparaissait derrière la clôture, mais dont les chambres supérieures, ornées de rideaux blancs, avaient un air de bien-être et de prospérité.

– Il y a des gens qui ont de la chance ! dit sèchement Louise.

– Ingrate ! s’écria madame Favrot, en cherchant son mouchoir. Ingrate ! sans cœur !

Et elle fondit en larmes pendant que sa fille hélait l’omnibus.

On ne les revit plus jamais rue de la Pompe.

OceanofPDF.com