Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 11
11
Eric alluma son ordinateur portable et imprima des photos du tatouage de Juarez, le même que portait à présent Christina. Comment avait-il pu la laisser faire ça ?
Bien sûr, ce n’était pas à lui d’en décider. Christina était agent du FBI, sa coéquipière, son égale. Et elle excellait dans son domaine. Comme au lit, mais il ne l’y avait pas emmenée, pas encore.
En grognant, il se passa les doigts dans les cheveux. Ce n’était qu’une question de temps. Il le savait et elle le savait aussi bien que lui.
Il se tourna vers la porte communicante. Peut-être devrait-il faire irruption dans sa chambre et en finir.
Secouant la tête, il tira une chaise et s’installa devant son bureau. Au lieu de laisser son esprit s’aventurer sur ce terrain, il avait plutôt intérêt à effectuer son travail. Il lui fallait rédiger un rapport pour son patron. La police de San Francisco espérait également un petit coup de pouce. Comme il était le frère de l’inspecteur Sean Brody, il se devait d’être à la hauteur.
Il commença à pianoter sur le clavier et peu à peu, absorbé par son texte, il parvint à extirper de son esprit la femme dans la chambre d’à côté.
Pendant une bonne heure, il s’efforça de condenser tous les renseignements qu’il avait notés sur son calepin ou sur des feuilles volantes. Il présenta les avancées de l’enquête de façon claire et intelligible.
Il était en train de s’étirer quand son Smartphone se mit à sonner. Il s’empara de l’appareil : c’était son frère.
— Où étais-tu passé, Judd ?
— Ne crie pas, je travaillais à Hawaii.
— J’en suis ravi. As-tu enfin trouvé un travail rémunéré ?
— Oui, je suis le garde du corps d’une petite actrice qui joue dans une série télévisée. Mais je t’appelle parce que j’ai de bonnes nouvelles pour toi.
— As-tu retrouvé la sœur de Christina ?
— Et toi, tu t’es réconcilié avec Christina ? Il serait temps, vieux.
— Je fais équipe avec elle sur une enquête et tu n’as pas répondu à ma question.
— Vivi Sandoval est actuellement au Mexique.
— Comment tu sais ça ?
— Je suis détective privé, je ne révèle jamais mes sources. Contrairement aux agents du FBI qui parlent à tort et à travers.
— Elle va bien ?
— Oui, oui. Elle traîne en compagnie d’un vieux type. A-t-elle disparu de la circulation sans prévenir ? Elle me semble un peu âgée pour fuguer.
— Christina s’inquiétait pour elle.
— Je ne savais pas qu’elles étaient proches, toutes les deux.
— C’est la seule sœur de Christina.
— Contrairement à nous, n’est-ce pas ? A ce sujet, comme tu es à San Francisco, as-tu vu Sean ?
— Il est en vacances prolongées avec une institutrice.
— Oui, j’en ai entendu parler. As-tu besoin d’autre chose ? Parce que je vais devoir te laisser. L’actrice que je protège est attendue à une fête du coin. L’alcool coulera à flots, il y aura des filles à gogo, tu vois le genre.
— Ne travaille pas trop dur, vieux.
Eric croisa les mains derrière sa nuque. Au moins avait-il de bonnes nouvelles à transmettre à Christina. Elle lui avait dit que son père vivait au Mexique. Il était vraisemblable que Vivi était avec lui, avec le puissant brujo.
Un petit coup à la porte le tira de ses pensées et il se leva. En se frottant les yeux, il ouvrit à Christina.
Elle le regarda d’un air réprobateur.
— Tu as dormi.
— Je me suis un peu assoupi. Mais ne t’inquiète pas, j’ai travaillé sur le rapport et Rich le recevra en temps et en heure.
— De mon côté, je n’ai rien trouvé dans le dossier d’Olivia.
Elle avait les ongles vernis de noir, remarqua-t-il.
— Je vois que tu n’as négligé aucun détail pour t’intégrer au cercle de sorcières.
Il lui prit les mains.
— Oui, reconnut-elle. J’ai voulu parfaire mon déguisement.
— Penses-tu vraiment que les sorcières ont toutes les ongles vernis de noir ?
— Vivi se peint les ongles en noir, comme beaucoup de diseuses de bonne aventure, sans oublier Darius.
— A propos de Vivi, j’ai du nouveau. Judd m’a rappelé. Vivi est au Mexique, sans doute avec ton père.
Avec un cri de joie, elle se jeta à son cou.
— C’est formidable ! Quel soulagement ! Judd est le meilleur ! Elle va bien ?
Comme elle avait noué les bras à son cou, il lui enlaça spontanément la taille.
— Apparemment, elle va bien. Si elle est avec ton père, il la protégera, non ?
— C’est certain. Dans l’univers de l’occulte, rares sont ceux qui s’attaqueraient à Octavio Sandoval.
Incapable de s’en empêcher, il lui embrassa le front.
— Tant mieux. Voilà donc un problème de réglé.
— Tu as faim ?
Ses lèvres étaient tout près et il mourait d’envie de les capturer.
— Je meurs de faim, oui, et plus rien ne nous empêche d’aller nous régaler d’un bon repas.
Elle se raidit et posa les mains sur son torse pour l’écarter.
— Plus rien si ce n’est peut-être le travail.
Il laissa tomber ses bras.
— Le travail ?
— Tu ne veux pas me montrer ce rapport ? demanda-t-elle en s’éloignant de lui.
Il fallut un instant à Eric pour recouvrer ses esprits et s’extraire du désir qui le submergeait. Soit il avait mal interprété ses signaux, soit elle venait brusquement de changer d’avis.
A moins qu’elle n’ait attendu de lui que des renseignements sur Vivi. Et comme elle les avait…
— Ah oui, le rapport.
Il se réinstalla devant son ordinateur. Le document soigné, bien rédigé et illustré de photos apparut sur l’écran.
— Je te laisse en prendre connaissance et je vais en profiter pour jeter un coup d’œil au menu proposé par le room-service.
Les mots de la carte dansaient devant ses yeux. A quoi Christina jouait-elle avec lui ? Elle passait son temps à souffler le chaud et le froid, il n’en pouvait plus de cette douche écossaise.
Après un moment, Christina se tourna vers lui.
— Excellent travail !
Voilà, elle venait de l’aviser que seuls les échanges amicaux étaient autorisés entre eux.
— Merci. Peut-être devrais-je y joindre le dossier sur Olivia. A force d’être le nez dessus, tu as pu laisser passer quelque chose.
— Peut-être.
Elle s’adossa au mur.
— Que propose le room-service ?
— Cela dépend. Préfères-tu un simple sandwich ou as-tu envie d’un vrai repas ?
— Si nous devons combattre des sorcières ce soir, mieux vaut prendre des forces. Un steak frites ?
— Parfait.
Il commanda leurs repas et demanda à être livré dans la chambre de Christina. C’était plus sûr.
* * *
Lorsque le groom arriva avec leur plateau, Eric avait repris la maîtrise de ses sens et de sa libido. Il avait choisi des côtelettes de porc avec des pommes de terre sautées. A l’ail. L’ail étant un antidote aux vampires comme à la romance.
— Comment vas-tu t’habiller, ce soir ? s’enquit-il. Avec une longue robe noire, un châle et un chapeau pointu ?
— Très drôle, Brody, répliqua-t-elle en jouant avec son verre. Je suis sûre qu’il y a des sorcières de toutes tailles et de tous gabarits et qu’elles sont toutes différentes les unes des autres. Regarde les victimes du tueur.
— Nous devons au moins essayer de nous fondre dans le paysage et donc nous vêtir de noir.
— Pas de problème pour moi. Et pour toi ?
— Absolument. Depuis que Judd m’a transmis sa passion pour la moto, j’achète souvent des vêtements sombres. Il est difficile de conduire une grosse cylindrée en pantalon blanc.
— En tout cas, la prochaine fois que tu auras Judd au téléphone, remercie-le pour moi. Je me sens beaucoup mieux depuis que je sais que ma sœur est sans doute avec mon père, même si je regrette que ni l’un ni l’autre n’aient pris la peine de me passer un coup de fil.
— Ton père a-t-il l’habitude de téléphoner ?
— Non.
— Préfère-t-il Vivi ?
— Evidemment. Elle a repris le flambeau familial. Mais elle a plus besoin de lui que moi. Elle a perdu sa maman alors qu’elle n’avait pas quinze ans.
— Sa mère était-elle également une sorcière ?
— Non, juste une groupie.
— Comment se fait-il que tu ne m’aies jamais parlé en détail de ta famille ? Je ne me rendais pas compte que leurs pouvoirs étaient si puissants.
— J’avais envie de t’épouser, pas de te faire crier au fou.
— Tu trouves mes antécédents familiaux plus rassurants ? Mon père a été accusé d’être un tueur en série…
— Cela n’a aucune incidence sur toi.
— Ta famille non plus ne reflète pas ta personnalité, dit-il en empilant la vaisselle sale sur le plateau. Je pense que si tu m’avais raconté l’histoire de ton père, j’aurais mieux compris ton intérêt pour les tueurs en série. Et peut-être que je n’aurais pas été aussi furieux de découvrir tes notes.
— Peut-être, oui. Tu traversais alors une mauvaise passe, Eric. Je regrette seulement que…
Posant son verre sur le plateau, elle leva la tête et planta ses yeux dans les siens.
— Je regrette que tu ne m’aies pas donné un peu de temps, la possibilité de tout t’expliquer.
Elle craignait qu’il ne lui tourne une nouvelle fois le dos, qu’il la laisse de nouveau tomber, comprit-il. Etait-ce la raison pour laquelle elle restait si distante ? Il avait toujours eu du mal à accorder sa confiance, il en était conscient. Mais avant cet instant, il n’avait jamais pensé qu’elle aussi avait un problème dans ce domaine.
Cela dit, il avait mis fin à leurs fiançailles et était parti sans qu’elle sache où il allait. Il avait pris un congé sans solde, veillant à ce qu’elle n’ait aucun moyen d’apprendre où il se rendait.
En fait, il avait éprouvé le besoin d’être seul pour faire le deuil du petit Noah Beckett. Ce fiasco avait ravivé les blessures provoquées par son propre enlèvement. S’il avait été capable de ramener à leurs parents tous les gosses kidnappés, il aurait pu combler la faille qui le torturait intérieurement. Du moins l’avait-il cru. Mais il avait échoué dans cette entreprise.
Il était finalement retombé au fond de l’abîme.
— Veux-tu me donner le dossier Olivia Dearing avant que je ne me retire dans ma chambre ? demanda-t-il.
— Oh ! Tu veux t’isoler ? Tu n’es pas obligé, tu sais. Nous avons encore du temps devant nous avant de partir à cette réunion. Je pensais m’accorder un moment de détente, regarder la télévision… à moins que tu préfères te concentrer sur ce dossier et que tu n’aies pas envie de distractions.
Il hésita. C’était elle qui risquait de le distraire mais si elle voulait qu’il reste, il était d’accord.
— Je suis habitué à travailler dans le bruit. Cela t’ennuie si je m’installe dans le fauteuil ?
— Je t’en prie et surtout ne te rase pas.
Il en laissa tomber l’assiette qu’il tenait à la main.
— Quoi ?
— Une chemise noire, une barbe de trois jours… Tu as déjà tout d’un brujo, assura-t-elle en riant.
Il secoua la tête.
— Tant que personne ne me demande de jeter des sorts.
Elle sourit.
— Etre mal rasé donnera plus de crédibilité à ton personnage.
Il ouvrit la porte pour déposer le plateau dans le couloir et retourna dans la chambre.
— Maintenant laisse-moi jeter un œil à ce dossier.
— Il est sur le lit.
Quand il souleva les oreillers pour le retrouver, les fragrances de Christina l’enveloppèrent. S’emparant de la chemise cartonnée, il s’obligea à revenir à la réalité.
— J’espère le lire avec un regard neuf.
Elle s’allongea sur le lit, remit à leur place les coussins puis pointa la télécommande vers l’écran plasma.
— Je vais veiller à ne pas mettre le son trop fort.
— Ne t’inquiète pas, assura-t-il en se laissant choir dans le fauteuil.
Dès qu’il se plongea dans les détails du meurtre, il fit rapidement abstraction du bruit ambiant. Il réussit même à oublier la présence de Christina.
Après un long moment, il renversa la tête en arrière et ferma les paupières. Comme il commençait à se détendre, les bruits et les odeurs de la pièce reprirent vie. De nouveau, le parfum de Christina vint lui chatouiller les narines et les bruits de la télévision lui firent ouvrir les yeux.
— Es-tu en train de suivre une histoire de meurtre ? demanda-t-il, surpris.
— Il s’agit de cette affaire qui avait défrayé la chronique à Seattle. Un père qui, après avoir assassiné tous les membres de sa famille, avait essayé de démontrer que des intrus étaient les auteurs de ce carnage.
— Oui, je m’en souviens. Le type était un psychopathe.
— Tu te rappelles que Ray nous a parlé d’une journaliste qui avait publié un best-seller sur un meurtre commis, il y a quelques années ?
— Celle qui avait envie d’écrire un bouquin sur mon père ?
— Oui, elle est sur le plateau, dit-elle en la désignant du doigt.
Il se tourna vers l’écran. Une jeune brune s’exprimait avec de grands gestes.
— Je vois. Au cas où j’oublierais, rappelle-moi de ne jamais lui adresser la parole.
— Elle est fascinante. Elle est allée interroger ce père de famille en prison. Il a accepté de répondre à ses questions, croyant sans doute qu’elle présenterait l’affaire sous un jour favorable pour lui. Mais elle a certainement vu qui il était en réalité : elle a tracé de lui un portrait peu flatteur.
— Comme il s’agit d’un psychopathe, il a dû la manipuler en beauté.
Elle baissa le son.
— J’aurais sans doute mieux fait de regarder un spectacle de danse ou autre chose.
— Tu n’as pas à cacher que cette affaire t’intéresse, Christina. Je sais que tu es attirée par les histoires morbides.
— A ce sujet, il est temps de se préparer, de nous déguiser.
— Je te laisse pour te permettre de te changer. Je vais m’accorder une petite sieste.
— De mon côté, je file prendre une douche. Je frapperai à la porte quand je serai prête.
— Et le dossier ? Je n’ai rien trouvé là-dedans non plus, dit-il en tapotant la chemise.
Revenu dans sa chambre, il s’allongea sur le lit et programma son téléphone pour être réveillé une heure plus tard.
La sonnerie le tira trop tôt du sommeil. Il prit une douche rapide, enfila un jean et une chemise noirs et ses bottes de motard.
A peine fut-il prêt, que Christina frappa à la porte. Quand il lui ouvrit, elle poussa un sifflement.
— Tu es très sexy dans cette tenue !
— Pour un brujo.
— Pour tout.
Elle entra dans la chambre et tourna sur elle-même, faisant voler sa jupe noire.
— Et toi, tu as tout de la sorcière en balade ! Il ne te manque qu’un balai.
Elle avait souligné ses yeux d’un trait d’eye-liner noir et ébouriffé ses cheveux pour qu’ils tombent en désordre sur ses épaules.
Elle lui présenta son poignet.
— Et le tatouage est le petit détail qui tue, non ?
— Il ressemble à un vrai. Bon, il est temps d’y aller, ajouta-t-il en lui prenant le bras. Place au spectacle !
Ils prirent un taxi pour se rendre dans les bas-fonds du Haight, où les immeubles étaient dans un état lamentable et les touristes rares. Eric regretta un peu plus de ne pas avoir emporté son arme de service. Mais c’eût été prendre le risque de se faire refouler.
Ils approchaient du lieu de rassemblement.
— Laissez-nous à l’angle de la rue, demanda Eric au chauffeur.
Ils parcoururent à pied les derniers mètres. Le bâtiment qui avait longtemps abrité le syndicat tombait en ruine et il n’avait pas l’apparence d’une terre sacrée. Un petit comité d’accueil filtrait les entrées, en particulier une femme d’une cinquantaine d’années, qui n’avait rien d’une sorcière avec son jean et son cardigan.
Elle leur décocha un sourire crispé.
— Etes-vous de nouveaux membres ?
Eric afficha son air le plus accommodant et prit Christina par les épaules.
— Nous venons du Nouveau-Mexique et nous voyageons dans la région. Nous avons vu l’annonce de la réunion à la librairie Le Grimoire. Cette soirée rassemble-t-elle les cercles de la côte Ouest ?
La femme se tourna vers son compagnon, un jeune homme aux dents pointues. Peut-être était-il sorcier, songea Eric.
Le jeune homme sortit un mouchoir et se tamponna le front.
— Ceux de Bay Area.
Christina se passa alors la main dans les cheveux, laissant apparaître son tatouage au poignet.
— Nous sommes toujours heureux de rencontrer d’autres cercles au cours de nos périples, renchérit-elle.
L’effet du tatouage fut immédiat. L’homme et la femme fixèrent aussitôt le symbole.
— Vous êtes là !
Une voix familière les hélait de l’autre bout de la salle et Nigel, entièrement vêtu de noir, s’approcha, la main tendue.
Eric la lui serra énergiquement. Si Nigel racontait aux autres qu’ils étaient agents du FBI, ce serait la catastrophe.
— Tu les connais, Nigel ? demanda la femme.
Elle semblait toujours obnubilée par le tatouage de Christina.
— Je les ai croisés chez Libby. Nous avons un peu bavardé et, contrairement à votre humble serviteur, cette jeune personne est vraiment l’une des vôtres.
Eric finit par lâcher la main de Nigel et se pencha vers la femme.
— Comme je vous le disais, nous avons remarqué l’annonce de cette réunion dans la librairie de Libby et nous avons décidé d’y assister. J’espère que cela ne vous ennuie pas. Nous n’avons jamais rencontré de souci pour participer à d’autres réunions de ce genre, ailleurs.
Le jeune homme aux dents pointues hocha la tête.
— Pas de problème, hombre.
Comme ils se dirigeaient vers le buffet, installé dans un coin, Eric murmura à l’oreiller de Nigel :
— Pendant un instant, j’ai eu peur que vous ne dévoiliez notre couverture.
Nigel posa un doigt sur ses lèvres tout en étudiant les assiettes de biscuits. Il en choisit un aux raisins.
— J’ai peut-être manifesté contre les flics de tout bord dans ma folle jeunesse, Brody, mais je reconnais à présent que les forces de l’ordre œuvrent parfois pour le bien.
Christina lança à Nigel un regard ironique.
— Seulement parfois ?
Puis elle s’empara d’un cookie et le renifla.
— Etes-vous sûr qu’aucun de ces gâteaux n’est truffé de drogues ?
Nigel esquissa un sourire.
— Il n’y a ni alcool ni drogues à ces réunions. Le punch est exclusivement à base de jus de fruits et si ce cookie est aux herbes, il ne s’agit pas de celles auxquelles vous pensez. Il ne contient rien d’illicite.
Elle préféra pourtant le reposer sur l’assiette.
— Il ne me tente pas. Je préfère prendre une part du gâteau au chocolat que je vois là-bas.
— Non, Christina ! tempêta Eric. Tu as pris ce cookie, tu l’as touché, reniflé. Ne le remets pas sur le plateau, ce n’est pas correct.
— Tu as raison. Quelle horreur ! Je me comporte comme Kend… comme une gamine mal élevée, rectifia-t-elle en rougissant.
Par chance, Eric s’intéressait à des traces noires sur le plancher et ne remarqua pas son trouble.
— Un incendie a-t-il déjà ravagé ce bâtiment ?
Nigel sucra copieusement son café.
— L’immeuble du syndicat a été érigé sur une terre sacrée. Au moment le plus fort du pouvoir des fleurs ici, à Haight-Ashbury, les sorcières venaient dans ce lieu pour travailler la magie avec des incantations et des cérémonies. Le feu tenait une place importante au cours de ces rituels.
Christina frissonna. Peut-être était-ce la raison pour laquelle elle avait eu du mal à respirer dès qu’elle avait franchi les portes du bâtiment. L’air semblait s’être immédiatement raréfié.
La femme qui filtrait les entrées tapota le micro installé sur une estrade.
— Bonsoir à tous ! Pour ceux qui ne me connaîtraient pas, je suis Elaine. Nous allons commencer dans quelques instants.
Elle sourit à l’assistance.
— Si vous n’avez pas encore eu la possibilité de prendre un rafraîchissement, n’hésitez pas à vous approcher. Les gâteaux ont tous été confectionnés par les membres de notre communauté.
— Ce qui ne signifie pas qu’ils sont bons, souffla Christina à l’oreille d’Eric.
Comme tout le monde se bousculait devant le buffet, il la prit par le bras et l’entraîna au fond de la salle. Nigel s’assit sur un banc devant eux.
— Savez-vous à quoi vous attendre ? leur demanda-t-il en se retournant.
Christina secoua la tête.
— Je n’en ai aucune idée. Je doute que mon père ou ma sœur aient déjà assisté à ce genre de réunions.
— Ils vont peut-être parler des meurtres, avança Nigel.
— J’ai du mal à l’imaginer, murmura Eric. S’ils étaient au courant, s’ils avaient compris que certains membres d’un cercle étaient pris pour cibles, ils auraient été voir la police.
— Non, objecta Nigel. Sûrement pas. Ils nourrissent une méfiance innée vis-à-vis de l’autorité et, en plus, ils auraient peur de se ridiculiser.
— Vous avez peut-être raison, reconnut Christina. Maintenant, écoutons.
Après trois quarts d’heure de discours creux et insipide, Christina envoya un coup de coude dans les côtes d’Eric et leva les yeux au ciel.
— C’est ennuyeux à mourir. Quand vont-ils commencer à jeter des sorts ?
— Peut-être ne font-ils que parler. Mais regarde qui est là ! N’est-ce pas Darius Cole, le copain de Vivi ? Ne nous faisons pas remarquer. S’il nous aperçoit, il risque de nous trahir.
Elle se tassa sur son siège et jeta un regard de biais dans la direction qu’Eric lui indiquait.
— Je ne suis pas bien sûre que ce soit lui. En tout cas, tu as raison. Nous avons intérêt à ne pas le croiser. Mais j’ai besoin de grignoter quelque chose. Sinon, je vais m’endormir.
Heureusement, la sorcière qui dirigeait le meeting annonça alors :
— Nous vous accordons un quart d’heure d’entracte. N’hésitez pas à venir vous servir des rafraîchissements.
Christina se leva et chuchota à Eric :
— Elle a un vrai don, elle sait lire dans les pensées.
Elle s’approcha du buffet et se glissa entre deux hommes pour attraper un brownie.
— Ils sont délicieux, non ? lança une voix féminine derrière elle.
La bouche pleine, Christina se retourna pour faire face à son interlocutrice, une grande blonde aux cheveux bouclés. Elle déglutit et s’humecta les lèvres.
— Pardonnez-moi. Oui, ceux-là sont un vrai régal. Est-ce vous qui les avez confectionnés ?
— Seigneur, non ! Je me suis chargée du café.
La jeune femme fixa le tatouage de Christina.
— Vous appartenez au cercle du Sud, celui qui a ses racines en Amérique latine, au Mexique.
Christina caressa son poignet.
— Vous savez ce qu’on dit. On ne choisit pas un cercle, il vous choisit.
D’un geste, la jeune femme désigna l’assistance.
— Beaucoup de ceux qui sont là ce soir s’intéressent à nos activités mais n’ont aucun pouvoir.
— Et vous ? Je m’appelle Christina, en tout cas.
— Et moi, Uma.
Elle lui serra la main avec un sourire.
— J’ai certains dons mais je ne suis pas une véritable sorcière. Et vous ?
— Moi, oui, répondit fièrement Christina. De sang.
Uma regarda à droite et à gauche, puis se rapprocha de Christina, envahissant son espace de ses fragrances de patchouli.
— Ce n’est pas quelque chose dont vous devriez vous vanter actuellement.
Le cœur de Christina s’accéléra dans sa poitrine.
— A cause des meurtres ? murmura-t-elle.
Pressant trois doigts contre ses lèvres, Uma opina.
— Qui en veut à mon cercle ? s’enquit Christina.
Uma baissa la voix.
— Je vais vous prendre le dernier brownie.
Christina redressa la tête : des petits groupes s’étaient formés, semblant tenir des conciliabules. Quelqu’un avait-il surpris leur échange ? Cela avait-il de l’importance ?
S’il s’agissait d’une véritable réunion de sorcières, ils devraient parler ouvertement des menaces… à moins que la menace ne soit là, dans cette salle.
Soudain, les brownies qu’elle avait ingurgités se mirent à peser sur son ventre. Ses paupières devenaient lourdes mais ce n’était pas le moment de s’assoupir. Elle se servit un café. Qui aurait imaginé que les sorciers puissent être aussi rasoir ?
Comme elle sirotait son breuvage, les petits groupes commencèrent à se disperser. Certaines personnes se dirigèrent vers la sortie, d’autres retournèrent s’asseoir.
Uma s’approcha.
— Si vous avez l’intention de rester jusqu’à la fin, je vous conseille de prendre vos précautions, d’aller aux toilettes avant qu’Elaine ne reprenne la parole. Elle ne supporte pas que les gens dérangent l’assistance en sortant pendant qu’elle s’exprime.
— Tant qu’elle ne me transforme pas en grenouille, répliqua Christina en souriant.
Uma ne parut pas apprécier son humour.
— Les toilettes sont dans la cour.
— Merci.
Du regard, Christina chercha Eric : il était en grande conversation avec Nigel. Au moins aurait-elle quelque chose à lui raconter. Uma était au courant des meurtres et les avait reliés aux cercles. Mais elle avait peur d’en parler ouvertement. D’où ce rendez-vous dehors, loin des oreilles indiscrètes.
Son gobelet à la main, Christina s’éclipsa discrètement. Comme elle sortait, le vent souleva ses cheveux, les plaquant contre ses joues. Au-dessus d’elle, de gros nuages passaient devant la lune.
Elle traversa la cour, vers l’endroit qu’Uma lui avait indiqué.
Une porte métallique peinte en bleu apparut, il y avait de la lumière à l’intérieur. Christina essaya de l’ouvrir mais la porte résista.
— Uma ?
A l’angle du bâtiment, une autre porte se dressait. Elle s’y dirigea.
Le vent soufflait, balayant les feuilles mortes qui jonchaient la cour.
Des feuilles mortes au cœur de l’été ? s’étonna-t-elle.
Mais soudain, une silhouette sortit de l’ombre et bondit sur elle.
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