Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 19

19

 

 

Sarah était partagée entre le choc et la surprise. S’attendre à tout et surtout à l’inattendu semblait être devenu la règle, au Bentley’s. Mais elle ne pouvait se permettre le luxe de laisser libre cours à ses émotions.

— Ce n’est pas un accident, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à Blake d’une voix tremblante.

Il s’accroupit pour inspecter les débris au sol.

— Non, dit-il en se relevant. Une petite charge explosive dans une simple boîte en plastique fixée dans le placard et mise à feu probablement depuis la maison même.

— Comme la bombe de Franks ? Mais comment est-ce possible, puisque les téléphones mobiles ne passent pas ?

— A l’ancienne, répondit Blake. Avec une simple télécommande.

Sarah sentit la colère l’envahir. Une fois encore, ils avaient été manipulés, instrumentalisés.

— Dans quel but, tout ça ? demanda-t-elle. Si on veut atteindre le général ou le sénateur, pourquoi dans ma maison ? Pourquoi vouloir empêcher un mariage ?

— Le général nous l’a dit lui-même, c’est une sorte de message.

— Eh bien, je ne l’ai pas reçu et je ne vais pas perdre de temps à y penser.

Elle reprit la lampe-tempête et se dirigea vers l’escalier.

— Il me faut les frères Reuben pour m’aider à mettre en marche le générateur, annonça-t-elle.

— Les deux ? C’est que j’ai besoin d’eux pour la sécurité…

— Ils ont grandi dans la quincaillerie de leur père et sont d’excellents dépanneurs. Ils peuvent remettre en marche à peu près n’importe quoi avec un bout de chewing-gum et du ruban adhésif.

Elle était déjà dans l’escalier. Il la rattrapa sur les premières marches.

— Sarah, j’admire ta détermination, mais…

— Oui, l’interrompit-elle, je ne suis pas une princesse qui s’assied dans un coin et brosse ses longs cheveux. Je suis une montagnarde qui veut que les choses tournent comme elles doivent tourner.

Elle aurait voulu pouvoir dire bien des choses encore, mais il lui ferma la bouche d’un baiser. Un frisson la parcourut, qui n’avait plus rien à voir avec sa colère. C’était cela qu’elle voulait vraiment ; que Blake l’embrasse, qu’il la serre dans ses bras. Et que tous ses soucis s’effacent, comme par magie.

Il la regarda intensément.

— Comme je le disais, tu es vraiment déterminée, quand tu t’es trouvé un but.

— Ah oui ?

— Oui. Comme quand tu sautes dans une voiture et que tu refuses d’en descendre, par exemple.

Elle se souvenait en effet de la première nuit, quand elle ne voulait pas lui obéir et avait tenu à assister à l’arrestation de Farley et de ses complices.

— Tu crois que c’est une mauvaise chose ?

— Non, je ne voudrais pas que tu sois différente.

Il lui déposa un petit baiser sur le front.

— Mais pour le moment, ajouta-t-il, je veux que tu sois prudente. Ne va nulle part dans la maison toute seule.

— Est-ce que j’aurai besoin d’une arme ?

Il réfléchit un instant puis secoua la tête.

— Il y en a un peu trop en circulation, déjà. Mais les jumeaux sont armés. Qu’ils t’accompagnent partout où tu iras dans le chalet.

— Bien.

Pour les deux prochaines heures, probablement, ce serait dans la cave, à essayer de faire démarrer le générateur.

* * *

Lorsque Blake retourna dans le salon, il y trouva William Reuben et l’un des musiciens, en train d’aider Ollie à s’installer sur le canapé. Le chef des Dewdrops avait raté une marche en descendant l’escalier dans l’obscurité et s’était tordu la cheville. Alvardo, lui, était toujours porté manquant.

Blake prit Jeremy à part, tandis que Rebecca soignait le blessé. Il l’attira dans la pénombre, hors du halo de la lampe-tempête, et lui exposa succinctement sa découverte.

— Les jumeaux doivent rester avec Sarah pour l’aider. Toi et moi, dit-il, nous devons nous partager la sécurité et la recherche d’Alvardo.

— D’accord, je me charge de la sécurité. Personne ne sortira du salon.

— Alors je m’occupe d’Alvardo, conclut Blake.

Il songea que si ses soupçons concernant Alvardo se vérifiaient, tout ce que celui-ci avait fait jusque-là, la vérification des identités en particulier, serait à reconsidérer.

— Je crois que je vais emmener le sénateur avec moi.

— Très bonne idée, répliqua Jeremy qui sourit, soulagé. Je ne tiens pas particulièrement à avoir à la fois mon père et mon futur beau-père dans les jambes…

— Il semblerait bien, finalement, que ton père soit la cible.

— En effet.

La voix de Jeremy se raffermit.

— Je vais veiller sur lui.

Blake lui tendit l’un des talkies-walkies que les jumeaux avaient apportés au chalet, afin de pouvoir rester en contact avec lui. Puis, il s’avança dans le halo de lumière pour s’adresser à tous.

— Sarah pense qu’il est possible de remettre l’électricité en marche, leur dit-il. Mais pour le moment, nous restons plongés dans l’obscurité. Pour la sécurité de tous, il est important que nous restions tous ensemble, dans ce salon.

— Personne ne quitte la pièce sans me le dire et sans être accompagné d’au moins une autre personne, ajouta Jeremy. C’est bien clair ?

— Et le dîner ? fit Ollie.

— On va s’en occuper. Emily et Maddox, si vous pouviez commencer à débarrasser la vaisselle cassée…

— Hank, vous voulez bien venir avec moi ? demanda Blake. Nous allons essayer de trouver Alvardo.

Le sénateur le suivit et ils quittèrent la pièce. Ils s’arrêtèrent au petit comptoir de réception pour prendre les clés. Le premier endroit où chercher était bien sûr la chambre d’Alvardo. Bien qu’ils aient tous les deux des torches, la recherche dans la semi-obscurité n’était guère facile. Hank se tenait au mur d’une main, comme pour se guider.

— Que voulez-vous que je fasse ? demanda-t-il.

— Je connais et respecte votre opinion en ce qui concerne les armes, sénateur, mais savez-vous utiliser un pistolet ?

— Oui.

Blake déverrouilla le placard où il avait rangé les armes et en prit un, qu’il lui tendit.

— Attention, dit-il, j’ai retiré la sécurité.

— Si les membres de mon groupe au Sénat me voyaient, soupira Hank, je serais exclu d’office…

— A partir de maintenant, reprit Blake, faites bien attention. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver et on peut très bien nous tendre une embuscade.

Son Glock au poing, il commença à monter l’escalier. Sur le palier, il se retourna vers le sénateur.

— Eh bien, vous venez ?

— Pourquoi m’avoir choisi, moi ? lui demanda Hank avec un peu de méfiance. Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu prendre un homme plus jeune ?

Blake haussa les épaules.

— J’ai confiance en vous. Je sais que vous êtes du bon côté.

— Manifestement, vous soupçonnez Alvardo. Est-ce que nous ne cherchons que lui ou est-ce qu’il peut y avoir aussi quelqu’un d’autre, à l’affût dans le noir ?

— Je n’en sais rien du tout.

— Oh ! Vous pouvez me le dire, vous savez, soupira le sénateur. Nous sommes hors de mon domaine de compétence, et je ne vois pas très bien comment je pourrais utiliser vos informations…

Blake n’avait pas eu le temps de s’interroger sur les implications politiques de cette affaire.

— Il est possible, avança-t-il avec prudence, que le général soit menacé et que, par voie de conséquence, son nom soit mêlé à une affaire de terrorisme. J’apprécierais…

Il corrigea :

— Votre fille et votre futur gendre apprécieraient, je pense, que votre discrétion reste totale sur toute cette affaire.

— Je n’aime pas beaucoup les secrets, dit le sénateur. C’est comme ça que commencent les complots. Tout devrait être mis en pleine lumière. Toujours.

— Même si cela cause du tort à votre famille ?

Le sénateur ne répondit pas. Tous deux gardèrent le silence le long du couloir mais, devant la porte de la chambre d’Alvardo, Blake se tourna de nouveau vers le politicien, dont le visage paraissait particulièrement lugubre à la lueur bleutée de la lampe torche.

— Je ne peux pas vous promettre de garder le silence, lui redit-il. Si toute cette affaire mène à quelque chose qui doit être porté à la connaissance de nos concitoyens, je dois pouvoir le révéler.

— Le général fait maintenant partie de votre famille, lui rappela Blake. Vous ne croyez pas que vous lui devez un peu de votre loyauté, à lui aussi ?

— Ce n’est pas facile, pour moi. Je ne veux pas heurter les sentiments d’Emily. Elle est mon seul enfant.

Et sans doute sa vie aurait-elle été plus facile si sa fille avait décidé d’épouser un paisible professeur de lettres pacifiste de l’université de Berkeley…

— Votre fille est amoureuse d’un soldat. Un homme droit et un excellent officier.

— Bien sûr, approuva vigoureusement Hank, je suis fier de Jeremy et de la façon dont il sert notre pays. Et je respecte Charles, aussi. Bon sang, Blake, je ne cherche pas à créer d’ennuis supplémentaires à quiconque…

— Est-ce que j’ai eu raison de vous faire confiance, Hank ? Je vous pose la question très sérieusement. Etes-vous avec moi ou non ?

— Oui.

Il carra ses épaules.

— Je ferai ce qu’il faudra pour défendre les miens.

— Eh bien, bienvenue en zone de guerre, sénateur.

Blake chercha la clé et ouvrit la porte. Avec un peu de chance, il découvrirait peut-être ici un certain nombre de réponses à ses questions.

Après avoir vérifié que le capitaine ne se cachait pas sous le lit ou dans le placard, il inspecta la commode, les étagères du placard et la valise d’Alvardo. Dans le tiroir d’un petit bureau, il trouva une bague en argent gravée de motifs floraux.

Hank y jeta lui aussi un coup d’œil par-dessus son épaule.

— C’est trop petit pour lui, fit-il remarquer. Il a une femme ou une petite amie ?

— Je n’en sais rien, en fait.

Ironiquement, la personne qui savait tout de la vie de tous les invités au mariage était Alvardo lui-même.

— Une alliance, peut-être ?

— Il y a une inscription à l’intérieur.

Blake l’approcha du faisceau de la lampe pour mieux voir.

— C’est en arabe, ça veut dire : « A ma fille bien-aimée, Salima. »

— Pas une alliance, donc.

— Ce n’est pas l’usage d’en échanger, chez les musulmans, dit Blake. Mais on offre des bijoux à la fiancée. Comme cette bague, peut-être…

Alvardo avait évoqué la possibilité d’un complot terroriste visant le général. Mais si cette bague était une pièce à conviction, pourquoi l’avoir gardée dans un tiroir ? Alors qu’il avait espéré découvrir des réponses, Blake se trouvait face à plus de questions encore. Alvardo avait décidément beaucoup de secrets à garder.

Sous l’oreiller du lit fait au carré, Hank trouva un pistolet Glock qu’il tendit à Blake. L’arme avait son chargeur approvisionné et engagé.

— Bizarre, fit Blake. La raison pour laquelle on garde un pistolet sous son oreiller, c’est pour être prêt à réagir en cas d’attaque surprise. Si Alvardo est un assassin et un terroriste, pourquoi craindrait-il une mauvaise surprise ?

— Peut-être n’a-t-il aucune confiance dans les gens avec qui il travaille.

Cela suggérait qu’il y avait peut-être d’autres ennemis à l’affût, à l’extérieur du chalet. Pourtant, la charge qui avait détruit le tableau de fusibles avait bien été mise à feu depuis l’intérieur. Etait-ce Alvardo qui les avait plongés dans l’obscurité ? Et pourquoi ?

Blake se saisit de l’attaché-case qu’Alvardo trimbalait toujours partout. Il contenait des dossiers, des enveloppes et des feuillets divers. Il le tendit à Hank.

— Gardez-le pour le moment. Ça pourrait devenir des pièces à conviction.

Hank grimaça.

— Charles ne sera pas ravi de me voir en possession de ses dossiers.

— Eh bien, quand nous descendrons, vous les lui rendrez. Ça pourra passer pour un geste de bonne volonté.

— Vous feriez un bon politicien, vous savez. Si jamais vous pensez à une reconversion…

* * *

Pendant ce temps, à la cave, Sarah avait décidé que le mieux était de laisser travailler les jumeaux, tout en se rendant aussi utile que possible. Aussi restait-elle derrière eux, tenant la lampe pour les éclairer quand ils en avaient besoin. Ils avaient d’abord tenté de mettre le générateur en service, avant de s’apercevoir qu’ils avaient peut-être dans leur boîte à outils de quoi réparer le panneau de fusibles.

— Il faut faire vite ! leur rappela-t-elle.

— C’est bien ce qu’on fait, dit John.

Son frère ajouta :

— Papa dit toujours : « Vous voulez que ce soit fait vite ou bien ? » Et nous, on répond : « Les deux ! »

Soudain, alors que John tournait une vis, une gerbe d’étincelles jaillit et il sursauta.

— Oh ! Oh ! fit-il en riant. Ça ne devait pas être le bon endroit…

— Ça va ? s’inquiéta Sarah.

— Il en faut plus que ça pour nous achever !

— Sérieusement, ce n’est pas dangereux ?

— Ne t’inquiète pas, lui dit William. La plupart des cabanes du coin ont de très vieilles installations complètement bricolées. C’est pas la première fois qu’on se prend une décharge.

Elle les regarda travailler sans plus rien dire, et les dix minutes qui suivirent passèrent aussi lentement que des heures. De temps à autre, elle levait les yeux vers le plafond en se disant qu’elle aurait bien aimé voir à travers et savoir ce qui se passait là-haut. Avaient-ils trouvé Alvardo ? Le dîner était-il servi ? Et où était Blake ? Elle le voyait en imagination parcourir les couloirs, l’arme à la main, et prêt à l’action.

Puis elle regarda de nouveau les jumeaux et leur demanda :

— Vous n’avez pas faim, les garçons ?

— Oh si !

C’était une question idiote. Ils avaient toujours faim.

— Bon, je vais à l’étage et je vous ramène deux assiettes.

— Attends ! dit William. Blake a dit qu’on devait pas circuler seul…

Certes, mais il n’était pas question de circuler. La cuisine était juste au-dessus.

— Je viens avec toi, dit William en se redressant et en se dirigeant vers l’escalier.

— Oui, mais alors tu vas laisser John tout seul ici, lui fit remarquer Sarah. Attends, je sais ce qu’on va faire. Tu vas remonter presque jusqu’au niveau du vestibule, mais en restant en haut de l’escalier. Comme ça, tu auras un œil sur moi et l’autre sur ton frère.

Sans attendre la réponse, elle monta les marches. Après l’obscurité quasi totale de la cave, il était plutôt agréable de retrouver le vestibule, que la lampe-tempête restée dans la cuisine éclairait par la porte vitrée qui les faisait communiquer.

Elle se tourna vers le coffre à bûches, Blake avait sûrement été trop occupé pour penser au feu. Elle prendrait une ou deux bûches, tout à l’heure, en retournant dans le salon. La lampe torche à la main, elle souleva le couvercle du coffre pour s’assurer qu’il en restait.

Assis sur les bûches, dans le coffre même, Alvardo la fixait de ses yeux sans vie. Il avait un couteau enfoncé jusqu’à la garde dans la poitrine, et son sweat-shirt blanc était trempé de sang.

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