Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 11

11

 

Lorsque Sarah reçut l’appel de Blake lui demandant des secours, elle entra en action immédiatement. Dans un placard de son vestibule, elle gardait tout le matériel nécessaire au sauvetage en montagne : cordes, mousquetons, trousse de secours, etc. Comme il lui était impossible de porter tout cela seule, elle fit appel à Emily.

— Ouf ! fit celle-ci. J’ai bien cru que tu n’allais pas me le demander…

Sarah la regarda d’un air perplexe.

— Tu détestes l’alpinisme autant que la vue du sang. Pourquoi es-tu soudain si enthousiaste à l’idée d’aller jouer les saint-bernard ?

— Pour Jeremy, répondit simplement son amie.

Sarah hocha la tête.

— Bon. Tu prendras le matériel d’escalade, justement…

Elle était elle-même en train de faire son sac avec du matériel de première urgence et des couvertures de survie.

— Qui est blessé ? demanda Emily.

— Blake a dit que le type qu’ils poursuivaient est tombé de la cascade.

Alvardo et Maddox parurent sur le seuil de la pièce.

— Nous venons aussi, dit Alvardo.

— Emily et moi connaissons l’endroit où ça s’est passé.

— Excusez-moi, Sarah, mais ce n’est pas de vous que je prends mes ordres.

Malgré la fermeté de son propos, le ton d’Alvardo trahissait une certaine hésitation. Sarah estima préférable de ne pas perdre de temps en vaines discussions.

— Appelez Blake sur le téléphone satellite, lui dit-elle. S’il est d’accord, je n’y vois pas d’objection.

Moins de cinq minutes plus tard, Emily et elle étaient prêtes à partir. Elles traversèrent la cuisine où Alvardo, à qui Blake avait sèchement rappelé ses consignes, faisait grise mine, assis à la table.

Maddox avait repris sa garde à l’entrée. Il les regarda disparaître rapidement dans la forêt, vers le sentier de la cascade où les attendaient Blake et Jeremy.

Sarah était en proie à un mélange de soulagement et d’appréhension. Quand elle avait entendu des coups de feu, elle avait immédiatement imaginé le pire. Par bonheur, l’altercation s’était déroulée sous l’œil d’une des caméras de surveillance, et elle avait pu voir sur l’écran de contrôle que Blake n’avait pas été blessé. Cependant, ses craintes subsistaient.

Puis, Alvardo et Maddox étaient rentrés au chalet, en évoquant un engin explosif. Son angoisse était alors montée de plusieurs crans, réduisant presque à néant tout son empire sur elle-même. Elle avait failli s’effondrer lorsque, sortant du champ de la caméra, Blake et Jeremy avaient disparu de l’écran. Elle se sentait fébrile et, si quelqu’un lui avait adressé la parole, elle n’aurait sans doute pas été capable de répondre. Il lui avait fallu faire un énorme un effort pour reprendre ses esprits, ce qui ne la rassurait pas.

Elle n’était pas de ces femmes qui cèdent facilement à la panique ; elle avait la réputation bien établie de se sortir de tous les problèmes avec un sang-froid impressionnant. Mais la seule possibilité qu’il puisse arriver quelque chose à Blake la paralysait. C’était à peine si elle le connaissait et, déjà, il avait une importance considérable à ses yeux. S’il lui arrivait malheur, elle avait le sentiment qu’elle ne s’en remettrait jamais et passerait le reste de sa vie à fredonner les tristes ballades sentimentales du répertoire d’Ollie et les Dewdrops.

Lorsqu’elles arrivèrent enfin à l’endroit où Blake et Jeremy les attendaient, elle envia la réaction passionnée de son amie, qui se jeta dans les bras de son fiancé et l’embrassa à pleine bouche.

Elle-même n’avait pas le droit de se laisser aller à de telles effusions avec Blake. Ils n’étaient pas vraiment « ensemble ». Mais, rien qu’à le regarder, son cœur bondissait de joie, parce qu’il était sain et sauf.

Il lui toucha légèrement le bras.

— Merci pour…

— Ne refaites jamais ça ! le coupa-t-elle, dissimulant son émotion par de l’irritation. Vous avez failli me faire mourir de peur.

Il ne parut pas le moins du monde déstabilisé par ses manières agressives. Au contraire, il sourit.

— Tiens, tiens…, fit-il. Vous vous inquiétiez pour moi ?

— Si vous aviez été blessé sur ma propriété, j’aurais pu dire adieu à mon bonus d’assurance !

— Je ne vous crois pas… Je pense que vous vous inquiétez pour moi.

Une fois encore, il la taquinait, mais elle n’allait pas lui donner la satisfaction d’avouer qu’il avait raison.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de bombe ? demanda-t-elle pour couper court.

— L’intrus a dit qu’il en transportait une dans son sac à dos.

— Et c’était vrai ?

— Je n’en sais trop rien. J’ai jeté le sac au loin et il n’a pas explosé.

— Mais qu’est-ce qu’il voulait faire avec une bombe ?

A peine eut-elle posé la question qu’elle en connut la réponse.

— … Il voulait faire sauter le chalet ?

— Il semble que c’était son plan.

— L’ordure !

Etrangement, le fait que l’on ait menacé sa maison la révoltait moins que l’idée que Blake ait pu courir un danger mortel.

— Qu’est-il arrivé, alors ?

— Il a essayé de s’enfuir, par le sentier de la cascade. Je suppose qu’il a dérapé. En tout cas, il est tombé…

Blake se pencha et montra le corps d’un homme en tenue de camouflage gris et blanc, au pied de la chute d’eau. Sa combinaison était tachée de sang et il avait les yeux fermés, mais Sarah pouvait le voir trembler. Elle avait suffisamment fait de sauvetage en montagne pour reconnaître les symptômes du traumatisme.

— Il est en état de choc, dit-elle. Il faut l’évacuer d’urgence.

— J’ai appelé Kovac. Il va venir avec une équipe de secours.

— Il faudra ça. J’ai bien des cordes et des mousquetons, mais pas de vrais moyens d’intervention comme un brancard qui pourrait immobiliser sa colonne vertébrale.

— Kovac disait que vous aviez l’expérience des sauvetages.

— J’ai participé à quelques opérations, mais je n’en ai pas pour autant une grande habitude.

Elle se pencha de nouveau pour voir l’homme qui avait voulu faire sauter sa maison de famille. Même s’il était la lie de la terre, elle ne pouvait lui refuser son aide.

— On peut toujours descendre vers lui et commencer à le préparer pour l’évacuation.

— A quels endroits vaut-il mieux placer les cordes ? demanda Blake.

— Pour le remonter, il en faudra, mais pour descendre, ce ne sera pas nécessaire. Il y a un passage plus facile de l’autre côté, après la chute.

— Combien de temps ça va prendre ?

— A peine plus que de descendre en rappel.

Sans perdre de temps, elle sortit différents objets de l’un des sacs — une couverture de survie, une gourde, sa trousse de secours — et elle les plaça dans le deuxième sac, qu’elle voulut charger sur son dos. Blake l’attrapa par une bretelle.

— Laissez-moi le porter.

Elle reprit la sangle.

— Je peux le faire, protesta-t-elle.

— Je n’en doute pas, j’essaie seulement de me rendre utile.

Il n’était pas vraiment nécessaire d’en faire une question de principe. Elle le laissa lui prendre le sac et l’ajuster à ses larges épaules.

— Parfois, commenta Emily en soupirant, ça fait du bien de laisser quelqu’un d’autre vous délester d’une charge.

— Je n’ai pas l’habitude qu’on m’aide, grommela Sarah.

— Eh bien, accepte-la avec le sourire, cette aide, lui dit son amie. Il n’y a rien de mal à se laisser traiter comme une princesse.

— Aussi longtemps que l’on se rappelle qui est la patronne, répliqua-t-elle avec un sourire ironique. Bon… Toi, tu restes ici avec Jeremy, pour attendre Kovac. Blake, suivez-moi.

Ils durent passer par la petite excavation dans laquelle l’intrus s’était un moment dissimulé. Le plafond n’en était pas très haut et Blake dut avancer plié en deux, mais il ne se plaignit pas.

Sarah avait toujours aimé cet endroit. L’été, l’eau qui tombait dans la vasque naturelle fermait la petite grotte comme un rideau et il n’était pas rare qu’un arc-en-ciel naisse dans le bassin. Elle avança avec précaution sur le granit enneigé et glacé en recommandant à son compagnon d’en faire autant.

— C’est beau, ici, dit-il.

Elle se tourna pour lui faire face. Bien qu’il soit urgent de rejoindre le blessé, il ne l’était pas moins pour elle de conserver un souvenir d’eux dans cet endroit cher à son cœur. Une étrange lumière bleue, presque surnaturelle, traversait la glace et illuminait les pommettes hautes et la mâchoire carrée de Blake. Sarah cligna des yeux, comme si elle prenait un cliché mental de ce moment-là.

— Je venais ici quand j’étais toute petite et que je voulais m’isoler du monde, lui confia-t-elle.

— Lorsque vos parents vous grondaient ?

— Non, pas vraiment. Dans ces cas-là, au contraire, je ne m’enfuyais pas. Je restais sur place et j’acceptais la punition.

— Pour quelles raisons vous cachiez-vous, alors ?

Parler d’elle-même n’avait jamais été trop du goût de Sarah. Jamais elle n’était allée voir un psychanalyste et elle maintenait toujours une certaine distance entre elle et les autres. Se confier l’aurait rendue par trop vulnérable.

— Ce n’est pas le moment d’en parler, je crois.

Il plongea ses yeux si bleus dans les siens.

— Vous pouvez tout me dire, Sarah…

— Et je le ferai peut-être. Mais il est encore trop tôt.

Elle ressortit de la grotte, de l’autre côté. A cet endroit, le sentier se faisait encore plus étroit. C’était là, visiblement, que l’intrus avait trébuché sur un rocher affleurant qu’il n’avait pas dû voir sous la neige.

— C’est ici qu’il est tombé, dit Sarah. Ce sapin déraciné, là en dessous, a dû freiner un peu sa chute, mais ne l’a pas empêché de terminer au fond.

— Il s’est blessé à la tête, mais il était encore conscient, à ce moment-là, répondit Blake.

— Il vaut mieux nous dépêcher…

Avec précaution, mais rapidement, elle reprit sa progression, passant derrière un gros rocher rond. Un jour ou l’autre, il lui faudrait faire aménager ce sentier pour ses clients. Pour l’instant, elle leur en interdisait l’accès par un panneau dissuasif.

Après le rocher, le sentier s’élargissait et la descente devenait plus facile. Les arbres, plus proches, permettaient de se retenir aux branches. Blake la rejoignit sur une large dalle plate.

— C’est encore loin ?

— A peine deux minutes en suivant le torrent.

— Y a-t-il un endroit dans les environs où il aurait pu laisser une motoneige ?

— A peu près n’importe où… La couche est moins épaisse, sous les arbres, mais il n’en faut pas tant que ça pour faire marcher ces saletés-là.

— Vous n’avez pas l’air d’être une fan de motoneige…

— Non. Ça fait bien trop de bruit et ça effraie les animaux. Et puis ça pollue.

Elle s’interrompit une seconde.

— Mais je suppose que c’est amusant d’aller vite dans la neige…

Ils descendirent de la dalle et avancèrent cette fois bien plus rapidement, marchant côte à côte au bord du torrent.

— Le dénivelé ne vous fait pas peur, remarqua-t-elle. Mais c’est vrai, vous êtes un ranger.

— Oui et ma formation initiale est souvent remise à jour, répondit-il en souriant. L’Afghanistan, par exemple, c’est très, très montagneux…

Sarah n’avait jamais quitté les Etats-Unis ; elle était même bien rarement sortie de son Colorado natal. L’Afghanistan, c’était vraiment très loin, pour elle. Leurs vies étaient décidément très différentes.

— Vous n’allez pas regretter tous ces voyages, une fois que vous aurez quitté l’armée ?

— Oh ! je voyagerai toujours ! Mais en choisissant la destination, ce que, jusqu’ici, on ne me permettait pas vraiment de faire…

— Et où aimeriez-vous aller ?

— En Australie, par exemple. Je n’en ai jamais eu l’occasion.

— Moi, j’aimerais aller à Naples et voir toutes les ruines autour du Vésuve…

Elle avait dévoré plusieurs livres sur l’éruption du volcan au premier siècle de notre ère et sur les fouilles archéologiques.

— Ensuite, j’aimerais faire le tour de la Méditerranée, surtout les îles grecques.

— Vous voyagez souvent ?

— Eh non…, répondit-elle en soupirant. Je ne peux pas laisser le chalet, et il est difficile de me faire remplacer.

Mais elle avait toujours rêvé de toutes ces terres lointaines. Lorsqu’elle était enfant et qu’elle se cachait dans la grotte, elle fermait les yeux et s’imaginait pouvoir les rouvrir sur un monde chaque fois différent. Et elle aussi, alors, ne serait plus la même. Fini la Sarah pratique et terre à terre. Elle serait intelligente et sophistiquée, artiste à Paris ou archéologue en Haute-Egypte, ou encore exploratrice sur l’Amazone. Des rêves d’enfant, qu’elle n’avait jamais partagés avec quiconque.

Enfin, ils purent courir vers le blessé. Il gisait sur le flanc, sur les rochers, les bras repliés sur sa poitrine et le pied droit tordu sous un angle inhabituel, résultat, probablement, d’une cheville brisée. Le sang sur son visage formait un contraste violent avec l’extrême pâleur de sa peau. Ses lèvres étaient bleues de froid. Comme Sarah se précipitait à son secours, Blake l’arrêta.

— Attendez une seconde, dit-il, il faut que je vérifie s’il n’a pas d’armes sur lui.

Il se débarrassa de son sac à dos et s’agenouilla près du blessé. En quelques palpations, il découvrit un portefeuille ainsi que, dans un étui de ceinture, un couteau de chasse que l’homme aurait été incapable d’utiliser contre eux. Pendant ce temps, Sarah suivit du regard l’axe de chute. Non loin d’eux, elle vit quelque chose briller entre les rochers. Un téléphone. Elle alla le ramasser et le montra à Blake.

— Attention ! lui dit-il d’un ton impérieux. Surtout ne pressez aucune touche !

— P… pourquoi ?

— C’est censé être le détonateur de la bombe. Donnez-le-moi.

— Où est-elle tombée ?

— Je ne sais pas vraiment, c’est bien le problème.

Il lui prit l’appareil, l’éteignit et le mit dans la poche intérieure de sa parka.

Le fait de peut-être transporter un détonateur ne semblait pas l’émouvoir particulièrement, constata Sarah. Comme s’il en avait l’habitude, ce qui était sans doute le cas.

Elle, en revanche, n’était pas familiarisée avec ce genre de chose et ne put s’empêcher de frissonner. Elle essayait pourtant de se convaincre qu’il n’y avait rien à craindre ; si la bombe explosait entre les arbres, il n’y avait guère de risques, même d’incendie, avec toute cette neige partout. D’ailleurs, les explosions n’étaient pas rares, en montagne. Les patrouilles de police à motoneige ou à skis se servaient d’explosifs pour éviter autant que possible les avalanches et dégager les couloirs.

— Vous croyez que la bombe est dans les environs ? demanda-t-elle.

— Je l’ai lancée là-haut, au point culminant du sentier. Elle est tombée par là…

Il désigna vaguement un point derrière son épaule, d’un mouvement de menton.

— Alors, vous m’aidez à le sortir de là, ou non ?

— Oui… Oui, bien sûr !

Il avait raison, ce n’était pas le moment de traîner. Il fallait se concentrer sur des choses pratiques. Dans le sac, elle prit une couverture de survie plus épaisse et plus chaude que celles que l’on trouve généralement dans le commerce. Mettre le blessé au chaud était la première chose à faire. Quand elle déposa la couverture sur lui, l’homme se mit à gémir.

— J’aimerais bien pouvoir la glisser sous lui, dit-elle à Blake, mais je ne crois pas que ce soit bon de le bouger.

Blake était en train de vérifier le contenu du portefeuille en cuir noir du blessé.

— D’après son permis de conduire, son nom est Norman Franks et il est de Denver.

Sarah prit une gourde dans le sac et en dévissa le bouchon.

— Norman, dit-elle à voix bien haute. Norman, il faut que vous buviez un peu.

Les cils du blessé frémirent un peu, mais il n’eut pas d’autre réaction. Sa respiration était rapide, haletante. Sachant que la déshydratation pouvait intervenir très vite, Sarah porta la gourde à ses lèvres et tenta de le faire boire, mais ce fut à peine s’il avala une gorgée.

Blake se pencha sur lui.

— C’est bien dommage que vous ne puissiez pas me parler, Norman, parce que j’ai pas mal de questions à vous poser !

— Il va falloir attendre, fit remarquer Sarah.

Mais Blake ne l’entendait pas de cette oreille.

— Norman, reprit-il, qui vous a envoyé ici ? Donnez-moi un nom.

— Il ne peut pas prononcer un seul mot, voyons !

— Non, sans doute pas…

Blake se déplaça d’environ un mètre pour examiner la cheville blessée de l’homme.

— Il faudrait lui retirer sa chaussure.

— J’ai de quoi la couper, dans le sac, répondit Sarah.

Il n’était pas nécessaire de lui en dire plus. En tant que militaire, il avait été formé au secourisme de combat. Pendant qu’elle nettoyait et pansait sa plaie à la tête, il débarrassa le blessé de sa botte et plaça une attelle gonflable qui faciliterait son transport.

Quand elle eut terminé son pansement, Sarah voulut essayer de nouveau de faire boire le blessé. Celui-ci ouvrit alors tout à coup les yeux et lui agrippa l’avant-bras. Il ouvrit la bouche, il allait parler…

— Oui, Norman, l’encouragea Sarah. Que voulez-vous me dire ?

Aussitôt, Blake fut auprès d’elle.

— Oui, parlez, Norman, lui dit-il à son tour.

Les doigts crispés du blessé étaient comme des griffes à travers la manche rembourrée de la parka. Son corps se mit à se convulser. Il eut un long frisson, puis ses yeux se fermèrent.

Il resta ensuite immobile, respirant à peine.

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