Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 5
5
Christina retint un cri. Les yeux bleus de Libby lui brûlaient le visage tandis que ses doigts s’enfonçaient dans son bras.
La main sur son arme, Eric se rapprocha mais d’un mouvement brusque, Christina se libéra de l’emprise de la libraire.
— De quoi parlez-vous ?
— Je suis désolée, répondit Libby en s’agrippant à sa natte. Vous ai-je fait peur ? Tant mieux. Vous devez avoir peur.
Redressant les épaules, Eric s’interposa entre elles.
— La menacez-vous ?
— Moi ?
Libby se pencha pour ramasser le dessin qu’elle avait laissé tomber par terre, sa longue natte balayant le sol au passage.
— Ce n’est pas de moi que votre coéquipière doit avoir peur.
— Alors de qui ? lâcha Christina. Pourquoi devrais-je craindre une guerre contre ce cercle et d’ailleurs, que voulez-vous dire exactement en parlant de « guerre » ?
— Vous faites partie de celles qui nient leurs pouvoirs, qui refusent de les prendre en considération, qui les ignorent. Mais vous êtes des nôtres, mademoiselle.
— Me traitez-vous de sorcière ?
Christina avait dit cela avec légèreté mais Libby n’esquissa pas un sourire.
Comment cette inconnue était-elle au courant de ses dons particuliers ? se demanda Christina. Quand elles s’étaient serré la main, quelque chose était passé entre elles. C’était très étrange.
— Que vous apparteniez à ce cercle ou à un autre, assura Libby en tapotant le symbole, vous êtes une sorcière.
— D’accord. Si vous êtes extralucide, vous êtes sans doute capable de sentir chez quelqu’un d’autre des facultés similaires. Mais je ne suis pas une sorcière et je ne suis affiliée à aucun cercle. Ni à celui-ci, ajouta-t-elle en désignant le feuillet que Libby avait posé sur le comptoir. Ni à un autre.
— On ne s’affilie pas à un cercle, ma chère. On en fait partie, on lui appartient.
Libby se tourna vers Eric.
— Nora appartenait également à ce cercle.
Il se troubla un instant.
— Et pratiquait-elle… euh… la sorcellerie ?
— Bien sûr, répondit Libby en reportant son attention sur Christina. Certaines d’entre nous acceptent leurs pouvoirs, assument leurs dons.
Christina fronça les sourcils.
— Avez-vous la preuve que Nora a été assassinée parce qu’elle faisait partie de ce cercle ?
— A vous de le dire, trancha Libby. Avez-vous découvert ce symbole sur Nora ?
Elle ouvrit un tiroir et en sortit trois bâtons d’encens.
— Ou sur quelqu’un d’autre ?
Eric s’éclaircit la gorge.
— Nous n’avons pas le droit de vous répondre.
Libby hocha la tête.
— Sur quelqu’un d’autre, donc. Ce qui vous fait deux victimes liées à ce clan. Allez-vous continuer à prétendre que ce cercle n’est pas le dénominateur commun de ces meurtres ?
Les clochettes accrochées à la porte tintinnabulèrent et tous trois se tournèrent vers le nouvel arrivant. C’était un homme vêtu de noir et coiffé d’un feutre. Christina en eut aussitôt peur, même si c’était tout à fait irrationnel.
Libby replia le feuillet et le tendit à Eric.
— Bonsoir, Nigel, lança-t-elle à son visiteur. As-tu besoin d’un flacon de patchouli ?
— Je viens pour quelque chose de plus sérieux, Libby. Il me faut un nouveau jeu de tarot.
— Je savais que tu en aurais bientôt besoin.
Elle fit un geste vers Eric et Christina comme si elle leur lançait un sort.
— Je te présente les agents… Euh…
— Agent Brody et agent Sandoval, du FBI, compléta Eric. Nous enquêtons sur le meurtre de Nora Sterling.
Le dénommé Nigel souleva son chapeau.
— L’assassin est un malade. Nora était une fille adorable.
Eric s’approcha de lui.
— Vous la connaissiez ?
— Je viens souvent à la boutique. Mais dites-moi, le nom de Brody ne m’est pas inconnu. Etes-vous de la famille de l’inspecteur de police de San Francisco ?
A ces mots, Eric se tendit brusquement, nota Christina.
— C’est mon frère, oui.
— Lequel de vous deux s’est fait kidnapper, enfant ?
Libby poussa un soupir, presque un gémissement.
— Que savez-vous à ce sujet ? lança Eric en serrant les poings.
— Détendez-vous. Je suis né ici, je connais bien l’histoire de cette ville comme ses traditions et ses légendes. Qui aurait pu oublier l’histoire de Joseph Brody ? Son fils enlevé alors qu’il enquêtait sur un tueur en série ? L’affaire avait fait la une des journaux. Je n’oublie jamais rien de ce qui s’est passé à San Francisco.
Libby posa une boîte sur le comptoir.
— Tiens, voici ton jeu de tarot, Nigel.
— Des cartes de tarot ? demanda Christina en tendant la main. Puis-je y jeter un coup d’œil ?
— Vous n’en avez pas besoin, objecta Libby. Elles servent à ceux qui s’intéressent à la sorcellerie mais qui ne sont pas des nôtres…
Christina étala tout de même le jeu sur le comptoir et examina chacun des arcanes, à la recherche de similitudes avec ceux découverts sur les scènes de crime. Mais les lames étaient différentes de celles utilisées par le tueur.
— Vendez-vous beaucoup de jeux de tarot ? demanda-t-elle à Libby.
Celle-ci plissa les yeux.
— Un certain nombre mais les gens peuvent également s’en procurer sur internet. Pourquoi cette question ?
— Simple curiosité.
Christina remit le jeu en ordre et le rendit à Nigel, évitant tout contact avec lui. Elle n’avait pas envie d’expérimenter une nouvelle poignée de main de sorcières.
Le regard qu’il posa sur elle lui pesa pourtant.
— Etes-vous sur le point de démasquer l’assassin de Nora ?
Eric tapota son dos pour l’intimer au silence mais elle se libéra d’un mouvement d’épaule. La prenait-il pour une bleue ?
— Nous l’aurons.
Nigel glissa les cartes dans sa poche.
— Combien te dois-je, Libby ?
Elle s’approcha de la caisse enregistreuse.
— Trente-sept dollars et quarante cents.
Il lui tendit des billets, empocha la monnaie et se dirigea vers la porte, ses cheveux gris sortant du bas de son chapeau.
Avant de disparaître, il se retourna.
— Trouvez les auteurs de ce crime odieux, je vous en prie.
Lorsqu’il s’en alla, Christina poussa un long soupir.
— Fait-il partie du cercle, lui aussi ?
— Non, répondit Libby, mais il tire correctement les cartes.
Elle tapota le bras d’Eric.
— Je suis désolée que Nigel vous ait mis mal à l’aise. A l’époque, l’histoire de votre père avait mis la ville en émoi et toute l’affaire a resurgi il y a quelques mois quand le Tueur de l’Alphabet a commencé à laisser des messages à votre frère.
Eric souffla à son tour.
— Mon Dieu ! Vous aussi, vous savez tout sur ma famille ?
Libby haussa les épaules.
— Comme l’a dit Nigel, l’affaire avait fait grand bruit.
— Vous vous souvenez de mon kidnapping ?
— Bien sûr, mais quand vous êtes entré et que vous vous êtes présenté, je n’ai pas compris tout de suite que vous étiez le petit qui avait été enlevé.
— Je ne sais pas comment mon frère arrive à vivre ici.
— Oh ! vous savez… Les gens oublient. Dès qu’une nouvelle tragédie survient, ils s’intéressent à autre chose. L’histoire du Tueur de l’Alphabet a ravivé nos mémoires, voilà tout. En tout cas, personne n’a cru que votre père avait tué ces femmes.
— Il a pourtant sauté du pont…
Libby joua avec sa natte.
— Ils sont nombreux à s’être jetés du haut du Golden Gate.
D’un mouvement de menton, Christina désigna la porte.
— Aurions-nous des raisons de soupçonner Nigel ?
Libby se mit à rire.
— Nigel souffre tellement de son arthrite qu’il a de plus en plus de mal à tourner les cartes. Il serait bien incapable de tenir un poignard et encore plus de trancher la gorge de qui que ce soit.
— Avez-vous autre chose à nous apprendre, Libby ?
— Ne vous ai-je pas déjà tout dit ? Je vous ai donné le mobile.
Eric leva les yeux au ciel.
— Une guerre visant des sorcières ? Dans quel but ?
— Pour prendre le pouvoir.
Christina dressa l’oreille. Depuis quelques instants, elle examinait la carte de la Force, symbole de pouvoir justement. Libby l’avait-elle remarqué ? Ou savait-elle vraiment quelque chose sur l’affaire ?
La libraire poursuivit :
— Pensiez-vous que je faisais allusion à une chasse aux sorcières organisée par de bons chrétiens, à une croisade contre des suppôts de Satan s’adonnant à la magie noire ? Non, il ne s’agit pas d’agresseurs extérieurs. Ce cercle est attaqué par un autre cercle de sorcières, j’en suis certaine.
Lorsqu’ils sortirent de la boutique, Christina inspira une goulée d’air pur.
— Venons-nous de pénétrer un monde parallèle ou quoi ?
Eric acquiesça.
— J’avais l’impression que c’était nous qui subissions un interrogatoire. Libby savait tout sur tes liens avec la sorcellerie et le vieux Nigel connaissait tout de l’histoire de ma famille.
Il se pencha vers elle.
— Et que s’est-il passé quand vous vous êtes serré la main, toi et Libby ? Avez-vous communiqué secrètement comme les sorcières en ont le pouvoir ?
Elle fit la moue.
— Peux-tu cesser de me traiter de sorcière ?
Ils passaient devant un café et Eric s’arrêta presque.
— Ça te dirait, un thé ? J’ai besoin de discuter de tout ce que Libby nous a dit.
— Bien sûr.
D’un geste, elle désigna les passants qui se pressaient dans la rue.
— Apparemment, la nuit ne fait que commencer dans ce quartier.
— Tu n’as pas quitté la ville depuis si longtemps pour l’avoir oublié, si ? demanda-t-il en poussant la porte de l’établissement.
Elle haussa les épaules.
— A San Diego, les gens rentrent chez eux à 22 heures le vendredi soir, à 20 heures en semaine.
Ils prirent place à une table au fond de la salle.
— Tu aimais beaucoup San Francisco, Christina. Pourquoi en es-tu partie ?
— Je pensais te l’avoir dit. Ma mère avait besoin d’aide.
— Vis-tu avec elle ?
— Disons que nous nous entendons bien.
— Est-elle malade ? Gravement malade ?
L’arrivée d’un serveur les interrompit. Christina commanda un thé vert et Eric, un déca.
— Non, reprit Christina, ma mère n’est pas très malade. Mais elle doit ralentir le rythme. Et puis, elle n’aime pas être seule.
— Je m’étonnais justement qu’elle ait pris sa retraite, commenta Eric.
Il repoussa sa chaise et allongea ses jambes devant lui.
— Savais-tu quelque chose au sujet des cercles de sorcières avant que Libby ne nous mette au parfum ?
— Mis à part ce que j’ai vu dans les films ? demanda-t-elle. En fait, oui. Ma demi-sœur est une sorcière.
— Vivi est une sorcière ? répéta-t-il, l’air sidéré.
— Je pensais te l’avoir dit depuis longtemps.
Il eut un petit sourire.
— Tu as dû souvent t’imaginer en grande conversation avec moi parce que tu ne m’en as jamais parlé.
Le serveur leur apporta leurs boissons.
— Je savais simplement que Vivi s’intéressait aux sciences occultes, poursuivit Eric. D’ailleurs, que signifie exactement « être une sorcière », à notre époque ? Lance-t-elle des sorts, concocte-t-elle des potions magiques ?
Christina souffla sur son breuvage.
— Je ne suis jamais entrée dans les détails avec elle. Elle a essayé de m’entraîner dans cet univers quand elle a appris que j’avais… certaines sensibilités. Mais j’ai toujours refusé de la suivre sur ce terrain.
— Crois-tu qu’elle a hérité des dons de ton… père ?
— Oui. Mon vieux père est un puissant chaman, un brujo, un sorcier mexicain, si tu préfères.
— Attends, dit-il en posant les mains devant lui. Je suis sûr que tu ne me l’avais jamais dit. Je croyais que ton père était musicien et qu’à ses heures perdues, il tirait les cartes, disait la bonne fortune.
— Il est musicien et brujo.
— Est-ce la raison pour laquelle tes parents ont divorcé ?
— C’était l’un des nombreux problèmes auxquels était confronté leur couple, répondit-elle en portant sa tasse à ses lèvres. Il avait envie de développer mes talents de médium mais ma mère s’y est formellement opposée.
— Waouh, je vois. En tout cas, c’est bizarre que tu sois chargée de cette affaire.
Elle fronça les sourcils.
— Pourquoi bizarre ? Je travaille sur les tueurs en série et nous en avons un à démasquer et à arrêter.
Il lui caressa la main d’un geste apaisant.
— Oui, oui. C’est une curieuse coïncidence, voilà tout.
— Que Liz Fielding soit peut-être un membre de ce cercle et ait peut-être été impliquée dans le kidnapping dont tu as été victime… est également une coïncidence troublante.
Il retira brutalement sa main.
— Que veux-tu dire ? Moi aussi, je travaille sur les tueurs en série et nous en avons un à coincer, voilà tout.
Christina réfléchit un instant.
— Des forces qui nous dépassent sont peut-être à l’œuvre. Peut-être voulaient-elles que nous nous retrouvions ici pour collaborer sur cette affaire.
— Alors, mettons-nous au travail, répondit-il en lui prenant le poignet. Dis-moi tout ce que tu sais sur les sorcières et les cercles.
Elle soupira légèrement.
— Je regrette d’en savoir si peu. Ma mère m’a raconté que les gens avaient l’habitude de venir voir mon père pour lui demander de l’aide. La plupart du temps, il communiquait avec les esprits de leurs défunts. Il se mettait en transe grâce à des rituels.
— Mais toi, tu étais trop jeune pour te rendre compte de ce qu’il faisait exactement, n’est-ce pas ?
— Oh oui. Papa est parti alors que je n’avais pas cinq ans.
— Et il s’est remarié…
— Non.
— Alors comment peux-tu avoir une demi-sœur ?
— Mon père est musicien et brujo. Il n’avait pas besoin de se marier pour procréer.
— Et ses dons sont allés à une autre fille ? Une fille dont la mère ne s’opposait pas à ce qu’elle développe ses talents ?
— Non seulement elle ne s’y opposait pas, mais la mère de Vivi l’a encouragée à les développer. Certaines femmes se font faire un enfant par un brujo dans cet unique but.
— Pour élever le rejeton d’un sorcier, d’un chaman ?
Elle hocha la tête.
Eric parut désarçonné.
— Je n’imaginais pas une femme capable de se servir d’un homme comme d’un pion, pour lui faire un gosse dans le dos. Je trouve ce comportement profondément immoral.
Christina toussa.
— Tu n’as jamais compris les mobiles des gens, tu es incapable de te mettre à leur place.
— En tout cas, cela me semble minable.
— Bref, conclut-elle. Voilà tout ce que je sais sur le sujet. Et j’ignore même quel genre de sorcellerie pratique Vivi.
Eric posa sur la table le dessin du symbole.
— Crois-tu qu’elle appartient au même cercle que Nora et Liz ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais qu’en est-il des autres victimes : ton gars de San Diego et la femme de Portland ?
— Nous allons éplucher les dossiers pour trouver des correspondances, des points communs entre les victimes. Pour le moment nous nous accordons une pause, non ? Nous ne nous plongeons pas tout de suite dans la sorcellerie, si ?
— Non. Nous avons eu notre dose pour la soirée.
Il finit sa tasse.
— Rentrons à l’hôtel. Demain, nous chercherons si les deux autres victimes ont eu des contacts avec ce cercle. D’ailleurs, où se trouve ton père ?
— Au Mexique, répondit-elle. Pourquoi ? Penses-tu l’utiliser pour entreprendre des recherches ?
— Et Vivi ?
— De mieux en mieux ! Veux-tu l’interroger ? Je crois qu’elle est à Big Sur.
— Nous pouvons toujours retourner au Grimoire, avança-t-il.
— Chaque chose en son temps. Nous devons d’abord vérifier si les deux autres victimes sont liées de près ou de loin à ces cercles de sorcières. Si ce n’est pas le cas, nous nous retrouverons le bec dans l’eau.
— J’ai l’intuition que nous sommes sur une bonne piste.
— Nous sommes donc deux à partager la même intuition. Nous devrions ouvrir une agence de détectives privés.
— Et faire de la concurrence à mon frère Judd ?
— Mais ton frère a-t-il des intuitions ?
— En fait, je crois qu’il en a très peu.
— Bon, rentrons. J’ai hâte de me replonger dans ces dossiers.
Il se leva.
— Nous allons d’abord au lit, non ?
Elle leva les yeux vers lui mais son visage était dans l’ombre. Sans doute n’avait-il pas remarqué que ses mots étaient à double sens.
— Une bonne nuit de sommeil me semble un préalable indispensable, oui. Nous travaillerons mieux demain si nous sommes reposés et avons l’esprit frais.
— En tout cas, maintenant, nous cherchons quelque chose de précis.
Comme ils regagnaient le trottoir, un moteur vrombit à proximité. Eric leva la main pour signaler leur présence, au cas où le conducteur ne ferait pas attention. Mais au moment où ils s’engageaient sur le passage clouté, des pneus crissèrent et la voiture fonça sur eux.
Christina hurla et fut projetée en l’air.
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